La nervosité face à Trump s’accroît en Europe

Par Peter Schwarz
14 janvier 2017

Une semaine avant l’investiture du nouveau président américain, la nervosité suscitée en Europe face à Donald Trump s’accroît. Les espoirs initiaux selon lesquels Trump ferait preuve de modération après la campagne électorale en poursuivant une politique conforme à la ligne politique conventionnelle des républicains ne se sont pas concrétisés.

Plus Trump se rapproche de la Maison Blanche et plus les craintes face à l’avenir se justifient, a commenté le quotidien espagnol El Pais. Selon le journal italien Corriere della Sera, l’homme qui va occuper le bureau oval ne considère pas que la force de son pays réside « dans le fait de toujours rechercher un consensus » mais il « a bâti son propre succès sur la base de ses propres perceptions, de sa propre rancœur et sur une mobilisation permanente contre quelqu’un d’autre ».

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung a déclaré : « Il n’y a pas la moindre trace d’une transformation en un homme d’État qui serait plus enclin à surmonter les divisions qu’à ériger des murs. » Et le journal Kölner Stadtanzeiger souligne, « Quiconque continue d’espérer que le candidat provocateur de la campagne électorale se transformera en un homme d’État réfléchi, ferait bien d’abandonner de tels espoirs. »

Les craintes ressenties en Europe concernent la stabilité interne de la société américaine et les conséquences qu’aura la politique de Trump de « L’Amérique d’abord » pour l’économie mondiale mais avant tout sur la politique étrangère américaine.

La stabilité relative de ces 70 dernières années en Europe où, pendant 600 ans, depuis la Guerre de cent ans jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, des guerres eurent lieu périodiquement, avait été étroitement liée à la suprématie mondiale des États-Unis et à l’alliance transatlantique.

L’OTAN, qui visait à l’origine l’Union soviétique, se transforma en l’alliance militaire la plus puissante du monde. Elle fut préservée après la dissolution de l’Union soviétique en servant aux puissances occidentales, malgré des conflits internes, d’outil pour des interventions impérialistes conjointes. Les guerres en Yougoslavie, en Afghanistan et en Libye furent ainsi menées sous le commandement de l’OTAN.

C’est pour cette raison que la seule possibilité que Trump puisse s’aligner sur Moscou aux dépens de l’OTAN a déclenché une panique au sein de nombreux gouvernements européens. Alors même que le comportement agressif du gouvernement d’Obama contre la Russie a suscité certaines critiques en Europe, la quasi-totalité des médias européens reprennent de bon gré et en soutenant Obama et les allégations au sujet d’une ingérence dans les élections américaines par la Russie et d’un possible chantage de cette dernière sur Trump.

Plusieurs commentaires ont exprimé l’espoir que le scandale pourrait inciter Trump à se démarquer de Moscou. Le Figaro a remarqué au sujet des toutes récentes allégations formulées à l’encontre de Trump, « Le rapprochement avec la Russie souhaité par le futur président se complique, avec le risque pour lui d’être sans cesse traité de laquais de Poutine. »

Stefan Kornelius a déclaré dans le Süddeutsche Zeitung qu’« indépendamment de toutes les allégations non vérifiées, il fallait prendre au sérieux (le document alléguant que le renseignement russe disposait d’informations compromettantes sur Trump), […] parce que les agences américaines de renseignement le prennent au sérieux. » Il avance même la possibilité qu’il pourrait s’agir d’une provocation des agences de renseignement, « Que les agences ne recourent à des méthodes exceptionnelles que dans le but d’empêcher que le destructeur de système autoproclamé Trump ne poursuive son œuvre. »

Kornelius a exprimé l’espoir que « le mélange toxique d’extrémisme sexuel et de la possibilité de faire l’objet d’un chantage, qui est dissimulé sous la chapka des services secrets russes », atteigne même les électeurs de Trump qui jusque-là ont pardonné à leur idole toutes les erreurs et le fait d’avoir une grande gueule. Ces électeurs forment l’unique base de Trump. S’il les perd, il perdra tout ».

Le journal Neue Zürcher Zeitung a appelé les agences d’espionnage américaines à « examiner minutieusement les accusations concernant les liens de Trump avec la Russie » et place ses espoirs dans la majorité républicaine au Congrès pour arrêter Trump. Là, le « bon grain » est séparé de « l’ivraie, des fayots et des flagorneurs qui dans l’intérêt de Trump ignoreraient volontiers le danger russe et inversement ceux qui n’ont pas perdu de vue les intérêts primordiaux. »

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’est également immiscé dans la controverse en mettant en garde contre les tentatives de la Russie d’influencer d’autres membres de l’OTAN. « Toute tentative d’intervenir de l’extérieur dans les élections nationales ou de les influencer est inacceptable », a-t-il déclaré.

Le Times de Londres est cependant d’avis que la réorientation stratégique des États-Unis, qui avait déjà émergé sous Obama, ne peut plus être évitée, « Trump envisage un rapprochement avec la Russie et lance un défi aux ambitions militaires et économiques de la Chine. Dans les deux cas, il s’agit d’un écart significatif par rapport à la politique étrangère précédente des États-Unis. Il est temps pour l’Occident d’aborder sérieusement l’idée qu’il s’agit d’une stratégie bien réfléchie pour repositionner […] l’Amérique. »

Les membres européens de l’OTAN craignent une dissolution de l’alliance militaire au sein de laquelle les États-Unis restent de loin le membre le plus puissant, et pas uniquement en raison de considérations militaires. Un affaiblissement de l’OTAN accélérerait également la désintégration de l’Union européenne et soulèverait une fois de plus tous les problèmes non résolus qui ont précipité le continent au cours du siècle dernier dans deux guerres mondiales.

Les tensions sociales, économiques et politiques en Europe sont d’ores et déjà extrêmement fortes. Dans la plupart des pays, les forces nationalistes de droite sont en augmentation constante. La Grande-Bretagne a voté pour quitter l’Union européenne et d’autres pays pourraient suivre.

Adam Tooze, historien spécialiste de l’histoire économique, a souligné dans une contribution faite pour Die Zeit l’importance revêtue dans le passé par les États-Unis pour la politique étrangère de l’Allemagne, qui est le pays européen le plus fort en termes de population et d’économie. Il a écrit, sous le titre « Adieu aux États-Unis » que jusque-là l’Amérique avait résolu pour l’Allemagne « le problème des relations extérieures, du pouvoir et des relations que l’Allemagne entretenait avec le monde. » Il a ajouté, « La guerre froide, l’OTAN, l’intégration européenne appuyée par l’Amérique et les Nations unies – tel fut à ce jour le cadre existant. » Tooze a conclu en s’interrogeant sur ce qui arriverait si l’Amérique renonçait à jouer ce rôle, « Où serait alors la place de l’Allemagne dans le monde ? »

La bourgeoisie allemande a répondu il y a longtemps à cette question. Depuis trois ans, elle travaille intensément à la réhabilitation du militarisme allemand en brandissant la revendication d’être la puissance hégémonique en Europe – ce qui inévitablement se heurte à l’opposition des autres pays.

La classe dirigeante en Allemagne et dans les autres pays européens n’a pas d’autre réponse à donner à l’effondrement de l’ordre capitaliste mondial d’après-guerre, qui a trouvé jusque-là son expression la plus claire dans l’élection de Trump, qu’un retour au militarisme et à la mise en place d’un État fort grâce auquel elle se prépare à réprimer toute opposition sociale et politique.

(Article original paru le 13 janvier 2017)