Présidentielles françaises

Allégations de corruption contre le candidat conservateur Fillon

Par Alex Lantier
30 janvier 2017

Deux mois après avoir obtenu la nomination présidentielle du parti de droite Les Républicains (LR), et moins d’une semaine après avoir appelé à des liens plus étroits avec Moscou avant une rencontre avec la chancelière allemande Angela Merkel à Berlin, François Fillon fait face à des accusations de corruption qui pourraient miner sa campagne. 

Mercredi, l’hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné a publié des allégations selon lesquelles la femme de Fillon, Penelope, a été payée 600 000 euros sur une période de huit ans pour deux emplois pour lesquels elle n’a fait aucun travail identifiable. Cette allégation est particulièrement préjudiciable puisque Fillon a fondé sa candidature présidentielle sur les prétentions qu’il n’était pas corrompu contrairement à ses principaux rivaux de LR. L’ancien Premier ministre Alain Juppé a été reconnu coupable de corruption en 2004, et l’ancien président Nicolas Sarkozy risque toujours la condamnation dans une série d’affaires découlant de son mandat en 2007-2012. 

Abandonnant la traditionnelle « trêve républicaine » pendant les périodes électorales, les autorités financières françaises ont annoncé qu’elles entamaient une première enquête sur l’affaire. 

Étant donné la corruption généralisée de l’establishment politique français et le moment de la révélation, quelques jours seulement après l’appel strident de Fillon à une alliance avec l’Allemagne et la Russie contre le nouveau gouvernement américain, il semble que cette révélation soit un élément de la lutte féroce des factions qui embrouille maintenant les élites dirigeantes sur la façon de réagir à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. 

Fillon a réagi rapidement aux allégations, apparaissant personnellement aux actualités de jeudi soir de la télévision TF1 pour se défendre et menacer les journalistes qui rendent compte de l’affaire d’une action en justice. « Je vais porter plainte contre les journaux qui affirment que ma femme avait un emploi fictif » a-t-il déclaré, affirmant qu’il était la cible de « calomnies » et des accusations visant à « abattre » sa candidature. Il a ajouté : « Il y a quelque chose de pourri dans notre démocratie. » 

Cependant, Fillon n’a pas nié que sa femme a reçu les paiements, mais a affirmé qu’elle avait fait un travail pour justifier son salaire, comme la relecture des brouillons de ses discours et la réception des invités. Il a également répété qu’il démissionnerait s’il était formellement mis en examen pour corruption, une déclaration qu’il avait déjà faite pour se démarquer de Sarkozy.

La décision soudaine de Fillon d’apparaître à la télévision en prime time est une reconnaissance que les détails et les allégations recueillies par Le Canard Enchaîné pourraient porter un coup fatal à ses ambitions présidentielles. 

Penelope Fillon, a écrit le Canard, « était jusqu’à présent connue pour ses talents de jurée dans les concours de tartes aux poires ou de poneys Shetland, son assiduité à la messe à l’abbaye de Solesmes et ses occupations domestiques. […] Surprise : les revenus de celle qui s’est toujours présentée comme une exemplaire mère au foyer ont parfois représenté presque la moitié des salaires déclarés au fisc par le couple. » 

Son salaire aurait compris près de 500 000 euros de l’Assemblée nationale, où elle a travaillé comme « attaché parlementaire » pour Marc Joulaud, un député qui a remplacé Fillon à l’Assemblée lorsque Fillon travaillait comme ministre dans les gouvernements de droite successifs. Le salaire de Penelope Fillon, selon des sources du Canard enchaîné, a atteint jusqu’à 7900 euros par mois, presque tout le budget mensuel de 9561 euros pour le personnel parlementaire de Joulaud. 

Le journal hebdomadaire a interrogé Jeanne Robinson-Behre, une autre attachée de Joulaud, qui ne se rappelait pas que Pénélope Fillon avait du tout travaillé pour Joulaud. « Je n’ai jamais travaillé avec elle, je n’ai pas d’info à ce sujet », a déclaré Robinson-Behre, « Je ne la connaissais que comme la femme de ministre. » 

Par ailleurs, Le Canard ajoute : « En 2012 et en 2013, la voilà [Penelope Fillon] “conseiller littéraire” à La Revue des Deux Mondes, un mensuel propriété d’un bon ami de la famille, l’homme d’affaires et d’influence Marc Ladreit de Lacharrière. En 20 mois, elle engrange 100 000 euros bruts, sans que le directeur de la revue fasse sa connaissance. » 

Elle aurait été payée 5000 euros par mois, soit seulement 1000 euros de moins que Michel Crépu, directeur du magazine à l’époque. Cependant, Crépu a dit au Canard, « Je n’ai jamais rencontré Penelope Fillon et je ne l’ai jamais vue dans les bureaux de la revue […] Marc Lacharrière m’a téléphoné une fois pour me dire, “Pourriez-vous me transmettre des livres qu’on pourrait donner à Mme Fillon qui s’ennuie ?” » 

Étant donné l’élasticité des lois contre le trafic d’influence et de celles exigeant que les attachés de l’Assemblée nationale travaillent effectivement pour les députés qu’ils aident, on ignore si les rémunérations touchées par Penelope Fillon étaient techniquement illégales. Cependant, l’affaire souligne l’arrogance de classe sans bornes des principaux candidats à la présidence. Ils exigent l’austérité brutale contre les travailleurs et des sacrifices financiers pour payer la politique militariste et de l’État policier, tout en s’engraissant de vastes paiements, légaux ou non, provenant des grandes banques et entreprises. 

La capacité de Fillon à faire embaucher sa femme et la faire rémunérer pour un travail inexistant ou minime n’est pas inhabituelle parmi les députés à l’Assemblée nationale. En 2014, la première année où les déclarations de telles activités étaient nécessaires, Mediapart a rapporté que, 52 femmes, 28 fils et 32 filles des législateurs étaient employés à l’aide des fonds parlementaires. 

En outre, les dispositions financières de Fillon étaient sans doute bien connues dans les milieux politiques et médiatiques bien avant leur publication par Le Canard Enchaîné. Ces dispositions ont fait l’objet d’un examen approfondi depuis novembre, date à laquelle de nombreux articles sont apparus sur le cabinet de conseil 2F de Fillon, qui a gagné 757 000 euros en trois ans malgré l’absence de salariés. Il semblerait que ces sommes proviennent des honoraires lucratifs payés à Fillon pour des allocutions par divers groupes d’affaires et groupes de réflexion. 

La révélation de l’élément potentiellement le plus préjudiciable des finances de Fillon a été minutieusement planifiée. Elle est tombée juste après qu’il a publié une déclaration dans Le Monde et le Frankfurter Allgemeine Zeitung attaquant les interventions de l’OTAN en Syrie et en Ukraine comme étant des erreurs coûteuses et appelant à la formation d’une alliance française-germano-russe contre Washington. Cette politique contredit le point de vue des candidats dans ou autour du Parti socialiste (PS), y compris Emmanuel Macron et Benoît Hamon, qui ont insisté sur le maintien des liens avec Washington, une position à laquelle le Canard est généralement favorable.

Dans ces circonstances, il apparaît que l’allégation contre Fillon est une autre indication de la façon dont les crises et les conflits internationaux dominent de plus en plus la campagne électorale présidentielle française. 

(Article paru en anglais le 28 janvier 2017)