Les dockers espagnols préparent une grève nationale contre les réformes de l’UE

Par Alejandro López et Alex Lantier
28 février 2017

Les syndicats portuaires espagnols ont appelé à neuf jours de grèves à partir du 6 mars, alors que la colère s’intensifie parmi les travailleurs contre le décret du Parti Populaire (PP) conservateur de libéralisation des ports.

Le décret, qui requiert toujours la ratification parlementaire, lancerait une attaque historique contre les conditions de travail des dockers en Espagne, en conformité avec des attaques similaires dans le sud de l’Europe. Il ouvre la porte à des licenciements massifs, à des réductions de salaires allant jusqu’à 60 %, à l’utilisation d’agences de travail temporaire pour fournir des travailleurs sous contrat à bas salaire et à la réduction draconienne des conditions de sécurité.

En se mettant en grève, les travailleurs portuaires entrent dans une lutte politique contre le PP et l’Union européenne (UE) : la Cour de justice européenne a jugé que l’Espagne doit imposer cette réforme ou subir des sanctions. Leur lutte ne peut se faire qu’en mobilisant des couches plus larges de la classe ouvrière, en Espagne et à l’étranger, contre l’austérité de l’UE. La lutte doit être retirée des mains des syndicats, qui ont appelé à l’action seulement parce qu’avec la propagation des actions sauvages ils craignaient de perdre totalement le contrôle de la situation.

La Coordination nationale des travailleurs de la mer (CETM), le principal syndicat portuaire, a fait tout ce qu’elle peut pour retarder, briser et annuler les luttes contre le décret. Il y a deux semaines, elle a appelé à une grève de trois jours qui devait avoir lieu toutes les deux heures, une heure sur deux, les 20, 22 et 24 février, ce qui a ensuite été annulé pour poursuivre les pourparlers avec le PP qui s’est engagé à ne pas reculer sur la réforme.

Enfin, les travailleurs portuaires ont pris les choses en main, en lançant des grèves sauvages à Valence, Alicante et Cadix, où l’association des compagnies portuaires Anesco (l’Association nationale des entreprises d’arrimage et de consignation de navires) a enregistré une baisse de productivité de 23 %. Les responsables de CETM ont d’abord minimisé ces rapports, affirmant que c’était parce que les travailleurs manquaient de « motivation ».

Ce sont précisément des actions traîtres de ce genre de la part des syndicats qui ont encouragé le PP à tenter d’imposer le décret de libéralisation, renversant un accord antérieur entre Anesco et le CETM.

La grève et la lutte contre la réforme portuaire ne peuvent se faire que si les travailleurs rejettent la camisole de force que la bureaucratie syndicale cherchera à imposer. La CETM n’a pas l’intention de paralyser les 46 principaux ports d’Espagne. Au lieu de cela, elle propose de nouveau de débrayer à des jours alternés et à des heures alternées dans chaque port, sabotant ainsi l’effet de sa grève.

La CETM essaie encore d’endormir les travailleurs en faisant avancer la fausse perspective selon laquelle ils peuvent compter sur des partis d’opposition pro-capitalistes, comme le PSOE et Podemos, pour bloquer les attaques contre les dockers au parlement. Dans une déclaration publiée la semaine dernière, la CETM a appelé « au bon sens des autres groupes parlementaires, de sorte qu’ils ne soutiennent pas une modification du système portuaire qui est, d’autre part, l’un des plus efficaces en Europe. »

Il a également cité le porte-parole de CETM, Antolín Goya : « Nous allons initier des mobilisations et des actions syndicales pour rétablir la communication, demander aux entreprises de faire tout leur possible pour négocier et expliquer aux groupes parlementaires l’erreur d’une norme imposée qui déstabilise un secteur et détruit des emplois. »

Le PSOE et Podemos jouent le jeu, faisant des critiques creuses du décret. Dimanche, les dirigeants régionaux du PSOE Susana Díaz (Andalousie) et Ximo Puig (Valence) se sont plaints du fait que le décret « ne cherche pas à obtenir un consensus et une entente entre les employeurs et les travailleurs. »

Le porte-parole de Unidos Podemos, Félix Alonso, a déploré le fait que le PP « ne semble pas conscient des répercussions économiques et sociales d’une solution qui n’a pas été convenue » par les syndicats et les entreprises portuaires. Il a averti que si le PP impose directement le décret, cela minera l’autorité des syndicats parmi les travailleurs. À l’avenir, a-t-il dit, « tout accord entre les syndicats et les entreprises sera lettre morte. »

Les affirmations que le PSOE et Podemos aideront les travailleurs portuaires à se défendre contre les attaques du PP sont une fraude politique. Ces partis sont des serviteurs du capital financier, dont les alliés internationaux imposent des mesures similaires dans d’autres pays. En 2016, après deux années de lutte, le gouvernement du Parti socialiste portugais a supervisé un accord entre l’Union portugaise des dockers et les associations patronales portuaires pour libéraliser le secteur, imposant une échelle salariale de 850 à 2 300 euros par mois.

C’est l’allié de Podemos en Grèce, le gouvernement dirigé par Syriza, qui a imposé la privatisation du port du Pirée face à la grève des dockers grecs. Après avoir fait grève pendant un mois, la Fédération des employés portuaires grecs (OMYLE) a annulé la grève, car elle a commencé à avoir un impact financier réel sur les ports. Ce fut un autre témoignage du rôle des partis populistes de classe moyenne, comme Syriza et Podemos, en tant qu’exécuteurs du diktat de l’aristocratie financière.

Tout au plus, le PSOE et Podemos peuvent essayer de retarder et manœuvrer, afin de mieux imposer des attaques contre les travailleurs sans provoquer une grève majeure contre le gouvernement minoritaire du PP, très faible et impopulaire. Ils craignent qu’une grève portuaire importante puisse déclencher des luttes beaucoup plus larges dans la classe ouvrière, mettant fin à la « paix sociale » surveillée par les syndicats, qui pourrait faire tomber le gouvernement du PP et causer des dommages irréparables à leurs intérêts économiques et politiques.

César Ramos, du PSOE, a exprimé ces préoccupations quand il a dit : « Nous devrions penser davantage à la paix sociale qu’à l’amende de 21 millions d’euros [de l’UE pour ne pas imposer le décret de libéralisation]. Ce montant est insignifiant par rapport à ce que nous pouvons perdre si le conflit est maintenu dans les ports. »

Les entreprises espagnoles sont actuellement profondément dépendantes des exportations et craignent une grève portuaire qui freinerait le flux de marchandises. Les exportations espagnoles ont augmenté de 65,3 milliards d’euros depuis la crise économique de 2008, comme des mesures successives d’austérité des gouvernements du PSOE et du PP ont réduit les salaires et les conditions. Alors que l’économie espagnole s’est effondrée et que le chômage de masse s’est propagé, l’Espagne est également apparue comme une plate-forme d’exportation rentable pour le capital international.

William Chislett, de l’Institut royal d’Elcano, financé par l’État, a déclaré : « Face à la demande en chute libre des consommateurs, des entreprises et du gouvernement, les entreprises n’ont eu d’autre choix que de chercher des marchés à l’étranger ou, dans certains cas, surtout les entreprises petites et moyennes sont menacées de faillite. Les exportations deviennent donc une question de survie. »

La direction portuaire et le PP sont dans une position faible et ils sont très conscients d’un mécontentement politique explosif dans la classe ouvrière européenne et américaine après l’élection de Trump, qui a provoqué des manifestations de masse à l’échelle internationale.

C’est précisément à cause de cela, cependant, que la classe dirigeante s’appuiera d’autant plus sur la traîtrise des bureaucraties syndicales et prendra des mesures impitoyables contre les ouvriers. Les médias ont déjà lancé une campagne de propagande hystérique et provocatrice – venant des défenseurs du gouvernement espagnol et de l’UE qui, depuis 2008, ont remis des milliards d’euros aux banques – accusant les ouvriers portuaires d’être des membres « privilégiés » faisant partie d’une « aristocratie ouvrière ».

Cela rend d’autant plus urgent que les travailleurs soutiennent à l’échelle internationale les travailleurs portuaires espagnols au fur et à mesure que la grève se développe et que les travailleurs retirent la lutte des mains des syndicats et l’organisent sur une base internationaliste et socialiste.

(Article paru en anglais le 27 février 2017)