Allemagne : les travailleurs d’Amazon soutiennent l’appel à une coopération internationale

Par nos correspondants
30 mai 2017

Les travailleurs des centres de distribution d’Amazon à Bad Hersfeld s’étaient mis en grève le 26 mai. Depuis des années, les travailleurs s’opposent à l’exploitation impitoyable et aux bas salaires du géant du commerce en ligne.

Environ un millier de travailleurs sont employés au FRA1 à Bad Hersfeld, le plus ancien centre de distribution en Allemagne, et 2000 à 2200 salariés travaillent au FRA3 qui est situé sur la « Route Amazon ». Tôt le matin, une centaine de travailleurs en grève s’étaient rassemblés à l’entrée du site et 40 autres étaient partis en cars pour participer à Francfort à une journée d’action des commerçants du Land de Hesse organisée par le syndicat Verdi.

Le centre de distribution d’Amazon à Bad Hersfeld

Amazon est connu pour ses méthodes d’exploitation et de travail brutales qui sont organisées jusque dans les moindres détails. La firme est également notoire pour le dur traitement imposé à quiconque se plaint. En conséquence, de nombreux travailleurs en grève ne voulaient pas parler de leurs conditions de travail devant la caméra. « Je suis sur le point d’être viré », était un refrain récurrent.

Thomas, est « pickeur », c’est le nom donné par Amazon aux travailleurs qui récupèrent les produits commandés dans les immenses entrepôts. Il a dit qu’il parcourait entre 20 et 30 kilomètres par jour. « Quand je prends des marchandises dans le casier inférieur, je dois plier les genoux et souvent me mettre à genoux », a-t-il dit. Dans une telle situation, même une bonne forme physique ne sert à rien.

Des travailleurs en grève chez Amazon à Bad Hersfeld discutent avec le WSWS

Andreja travaille depuis neuf ans chez Amazon et gagne environ 2000 euros brut par mois, « et c’est uniquement parce que je suis employée depuis plus de 24 mois », a-t-elle précisé. Les salariés nouvellement recrutés gagnent considérablement moins. « Cela fait 24 000 euros par an ! » a déclaré Andreja. En comparaison, le propriétaire d’Amazon Jeff Bezos « qui est le deuxième homme le plus riche du monde, “gagne” 24 000 dollars par minute », a-t-elle dit.

Andreja a rappelé comment la direction de l’entreprise avait précédemment déclaré qu’il n’y avait pas suffisamment d’argent pour verser des salaires plus élevés parce que la société réalisait des pertes. « Mais qu’en est-il maintenant ? » a-t-elle demandé. Les bénéfices explosent aujourd’hui. « Nous ne bénéficions pas des profits », a-t-elle ajouté.

Andrea

Andreja a également expliqué comment Amazon « justifie » les bas salaires. « Amazon nous embauche tous comme des ouvriers sans qualification professionnelle. Pourtant, un grand nombre d’entre nous disposent d’une formation professionnelle. » Elle-même a une formation de commerciale, spécialisée notamment dans le secteur de la logistique de magasinage. « Mais cela n’est pas requis. Et donc, vous travaillez ici pendant des années avec un statut de nouvelle recrue. »

La pression massive exercée sur les travailleurs était clairement visible vendredi matin. Il n’était guère possible d’échanger un mot avec les travailleurs non-grévistes. Et pourtant, presque tous ont pris le tract du WSWS annonçant la création de l’infolettre en ligne Voix internationale des Travailleurs d’Amazon (International Amazon Workers Voice). Certains avaient tout d’abord hésité, mais l’ont pris après avoir été informés qu’il n’émanait pas de Verdi, connu pour avoir organisé une série de grèves de 24 heures qui étaient restées sans aucun effet sur les activités de l’entreprise.

Carl est un ancien soldat américain stationné en Allemagne jusqu’en 1992. Il a commencé à travailler chez Amazon en 1999 lorsque le premier entrepôt et centre de distribution fut ouvert à Bad Hersfeld. Il avait travaillé auparavant comme jardinier paysagiste, ainsi que dans le montage d’échafaudages et comme agent de sécurité.

Son état de santé ayant périclité après des décennies de labeur, Carl rejette vigoureusement le « bonus de santé » qui a été introduit par la direction d’Amazon dans plusieurs entrepôts allemands. Jusque-là, Bad Hersfeld en a été épargné. Selon ce système, une partie du versement du bonus est liée au taux d’absentéisme de tout un service. Si un travailleur est absent pour maladie, tous les autres travailleurs sont perdants.

Cette mesure vise manifestement à encourager les travailleurs à se contrôler mutuellement et à exercer des pressions. « Je dois aller deux fois par an à l’hôpital, parfois pendant une période assez longue », a déclaré Carl. « Est-ce que tout le service devra être pénalisé pour ça ? »

Dave, qui travaille depuis 2011 au service après vente a déclaré qu’il était également contre ce système. Ce n’est qu’une « manœuvre pour inciter les travailleurs à revenir au travail », a-t-il remarqué. Les travailleurs se traînent au travail même malades, par exemple lorsqu’ils sont enrhumés, et infectent alors d’autres travailleurs. « Cela ne fait qu’empirer les choses », a-t-il déclaré. Il espère que le comité d’entreprise parviendra à bloquer le « bonus de santé », à Bad Hersfeld.

Jens

Jens

Pendant la manifestation à Francfort, Jens nous a expliqué ce perfide système. Jens, commercial de formation, travaille depuis sept ans pour Amazon. Le bonus de groupe a été conçu pour fonctionner de manière à ce que « si cinq personnes sont sélectionnées dans le service et l’une d’entre elles est malade, alors le service entier ne reçoit pas de bonus et tout le monde en pâtit. Ce n’est pas seulement une loterie, c’est se moquer des travailleurs. »

Jens a dit connaître le cas d’une collègue qu’il connaissait bien et qui s’était forcée à venir travailler, bien que malade. Elle fut « victime d’un malaise chez Amazon et mourut plus tard. Cela montre parfaitement où ce genre de chose peut mener. »

Un autre travailleur d’Amazon a ajouté : « Si quelque chose d’imprévu se produit, une maladie ou quelque chose à faire réparer, alors c’est la fin des haricots. Les salaires suffisent à peine pour survivre et cela en soi est déjà difficile. »

Un grand nombre de travailleurs issus de différentes entreprises du commerce de détail et en ligne ont participé à la manifestation à Francfort. Ils étaient très intéressés par les conditions en vigueur chez Amazon, et presque tous ont accepté le tract annonçant le lancement de l’infolettre Voix Internationale des Travailleurs d’Amazon. Nombre d’entre eux ont parlé de conditions de travail similaires.

Raffaela, qui est caissière chez Karstadt, a eu des expériences avec plusieurs entreprises de vente au détail : « Je pense qu’Amazon est terrible. Même chez Real [hypermarché allemand], l’on remarque tout de suite si quelqu’un ne travaille pas assez vite. Il court alors le risque d’être convoqué au bureau et recevoir un avertissement. »

Elke K. travaille chez Real à Wiesbaden. Après avoir lu le tract concernant Amazon, elle a dit qu’une coopération internationale contre une telle entreprise était extrêmement importante. « Ces conditions sont vraiment insoutenables, cela me fait penser au Bangladesh », a-t-elle déclaré. « Sous quelle pression doivent être les gens qui parcourent 20 kilomètres par jour. » Elke a expliqué qu’elle connaissait beaucoup de collègues qui devaient encore se rendre au bureau d’aide sociale, bien que travaillant à plein temps et faisant des heures supplémentaires, pour arrondir les fins de mois et payer le loyer. « Quel système funeste ! »

Marco, un vendeur chez Karstadt, a été horrifié d’apprendre qu’en Écosse les travailleurs vivaient dans des tentes parce qu’ils ne pouvaient pas se payer les frais de déplacement pour se rendre à leur travail ou un appartement à proximité. « Il est difficile de croire que quelque chose de semblable est possible dans un État industriel moderne. »

Gabriele a ajouté : « La proposition de coopérer à l’échelle internationale est intéressante. Les entreprises agissent depuis longtemps internationalement et externalisent leurs opérations en République tchèque ou en Pologne en nous montant les uns contre les autres. Et les syndicats ne soumettent que des recettes dans le cadre national. »

Entre-temps, à Bad Hersfeld à l’heure du changement d’équipe, les travailleurs d’Amazon ont parlé au WSWS. Ils sont confrontés au fait que de nombreux collègues ne participent pas à la grève appelée par Verdi. Pour les travailleurs, l’une des raisons en est qu’il n’y a aucune raison de croire que Verdi les représentera et se battra pour leurs intérêts. Depuis des années, Verdi organise des grèves de 24 heures contre Amazon.

Le syndicat poursuit des objectifs totalement différents à ceux des travailleurs. Le syndicat Verdi réclame un 1 euro supplémentaire de l’heure pour les travailleurs du commerce de détail et en ligne. Mais, chez Amazon, la question est de conclure une convention collective. Le plus important site de vente en ligne du monde refuse de reconnaître toute convention.

De par sa demande en vue d’une convention collective, Verdi espère enfin être reconnu comme interlocuteur par Amazon. Ceci équivaut finalement à exploiter conjointement les travailleurs. Verdi siège d’ores et déjà dans les conseils de surveillance de nombreuses entreprises, y compris celui de la Lufthansa, de Karstadt et de la compagnie ferroviaire Deutsche Bahn.

Les travailleurs ont déclaré n’être en mesure de combattre l’entreprise qu’en étant organisés comme force internationale. Carl a déclaré : « Nous pouvons tous accéder à bien plus si nous sommes tous unis. Non seulement dans un Land ou au niveau fédéral, mais à l’échelle internationale. » C’est pourquoi le Sozialistische Gleichheitspartei et ses partis frères ont créé au niveau international la Voix Internationale des Travailleurs d’Amazon. Cette infolettre en ligne sera internationale, tant dans sa forme que dans son contenu politique. Elle fera converger les luttes des travailleurs du monde entier en une lutte commune contre cette entreprise et le système capitaliste.

(Article original paru le 27 mai 2017)