Jörg Baberowski s’obstine à dire que Hitler « n’était pas cruel »

Par Peter Schwarz
20 mai 2017

Dans un long entretien accordée à la revue Forschung & Lehre (La recherche et l’enseignement), que publie l’Association allemande des universités (Deutscher Hochschulverband, DHV), Jörg Baberowski insiste sur le fait que « Hitler n’était pas cruel ». L’historien d’extrême-droite de l’université Humboldt à Berlin l’avait déjà déclaré précédemment lors d’un entretien publié il y a trois ans dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel.

À la question : « Vos propos sont repris par des sites d’extrême-droite tels le NPD [Parti national-démocrate d’Allemagne] ou Breibart. Est-ce que ceci ne jette pas un doute sur la manière dont vous vous exprimez ? Baberowski répond, « J’ai comparé Hitler à Staline. Staline était un psychopathe, Hitler ne l’était pas. Staline aimait la violence, Hitler non. Hitler savait ce qu’il faisait. C’est un criminel de bureau (Schreibtischtäter) qui ne voulait rien savoir des conséquences de ses actes. Cela ne rend pas ces actions moralement meilleures mais pires. Personne ne peut vraiment comprendre de travers ce que je veux dire. »

C’est en effet une déclaration que personne ne peut comprendre de travers. L’affirmation selon laquelle Hitler était un « criminel de bureau » qui « ne voulait rien savoir des conséquences de ses actes sanglants » et qui « n’aimait pas la violence » est une banalisation monstrueuse des pires crimes commis dans l’histoire de l’humanité. Cette justification du régime nazi explique pourquoi Breitbart News, le NPD et d’autres publications néo-nazies soutiennent Baberowski.

Le fait que Baberowski compare Hitler à Staline afin d’excuser le premier ne modifie en rien le caractère apologétique de sa déclaration. Au contraire, cela confirme que Baberowski suit le raisonnement de l’historien révisionniste allemand Ernst Nolte qu’il avait défendu par le passé. En 1986, Nolte avait affirmé que les crimes des nazis étaient une réponse compréhensible au bolchevisme. Plus tard, Nolte devint le doyen de l’extrême-droite.

La banalisation de Hitler par Baberowski montre clairement qu’il n’est pas vraiment un historien mais plutôt un idéologue d’extrême-droite. Ce sont précisément les résultats de recherches récentes fondées sur de vastes sources de données fiables sur le national-socialisme qui ont confirmé la contribution personnelle de Hitler aux crimes du régime indissociablement liés à son nom. Ceci a été clairement mis en évidence par des historiens de renom dans un grand nombre de biographies de Hitler qui ont été publiées depuis le début du siècle. Ils réfutent totalement l’allégation de Baberowski sur un « criminel de bureau » qui « ne voulait rien savoir des conséquences de ses actes sanglants. »

Dans sa biographie du dirigeant nazi, comptant plus de 1000 pages et publiée en 2015, Peter Longerich souligne que Hitler n’avait pas simplement servi de « catalyseur » dans le processus historique. « Bien au contraire, il l’a façonné d’une manière extrêmement autonome et personnelle en canalisant, renforçant et unissant les forces et les énergies existantes, en mobilisant les potentiels non exploités et en tirant profit d’une manière brutale de la faiblesse et de la passivité de ses adversaires dans le but de les détruire. Ce qui se dégage c’est « moins un praticien ou un idéologue, mais avant tout un politicien sans scrupules et volontariste. » [1]

C’est là une image très différente de celle d’un meurtrier de bureau qui promulgue des décrets et émet des instructions dans l’atmosphère calme de son bureau en étant totalement indifférent aux conséquences de ses actes.

Longerich décrit l’antisémitisme fanatique, l’énergie criminelle et l’esprit vindicatif avec lesquels Hitler a planifié et mis en œuvre les crimes monstrueux de son régime.

À l’été 1934, Hitler s’était rendu personnellement à Bad Wiessee pour organiser l’arrestation des dirigeants SA, qui furent ensuite tués par balle sur ses ordres. Sous le prétexte que le dirigeant SA, Ernst Röhm, avait planifié un coup d’état, Hitler liquida plus d’une centaine de ses rivaux à l’intérieur et à l’extérieur du NSDAP [Parti nazi], en rayant personnellement leurs noms des listes. Parmi les victimes figuraient en plus de son prédécesseur, le chancelier du Reich, Kurt von Schleicher et sa femme, d’autres opposants avec lesquels il avait des comptes à régler et dont certains n’exerçaient depuis longtemps plus aucune activité politique.

Les initiatives pour le programme d’euthanasie, la guerre d’anéantissement à l’est et l’Holocauste, remontent toutes à Hitler lui-même. Dans l’accomplissement de ces crimes, Hitler a travaillé en étroite collaboration avec deux personnalités clés, le chef des SS Heinrich Himmler et son collaborateur le plus proche, Reinhard Heydrich, avec lequel il a entretenu un contact quasi quotidien.

Longerich écrit : « Dès le début de la guerre, Hitler appliqua une politique radicalement raciste : il prit la décision fondamentale de soumettre la Pologne à une brutale politique de germanisation ; à son initiative, une première tentative fut faite de déporter les Juifs du “Grand Reich allemand” (Großdeutsche Reich) vers une zone de mort en Pologne ; il entreprit l’assassinat systématique des patients des asiles psychiatriques sur le territoire du Reich, ce qui jusqu’à l’été 1941 devait coûter la vie à plus de 70 000 personnes. » [2]

Selon Longerich, c’était aussi Hitler qui, « au printemps et au début de l’été 1942 avait pris les décisions qui ont abouti au meurtre de tous les Juifs d’Europe pendant la guerre. » [3]

Dans sa biographie de 2013 de Hitler, Volker Ullrich fait également référence à la « Nuit des longs couteaux » [4] et explique comment Hitler était devant ce massacre carrément tombé en extase, un type d’état psychologique exceptionnel durant lequel il était capable de commettre n’importe quel acte de violence brutal. Jusqu’à la fin de sa vie, il garda la capacité de se livrer à des excès de violence pour se montrer affable immédiatement après, les caractéristiques typiques d’un psychopathe.

La meilleure réponse à la révision de l’histoire de Baberowski est donnée par Ian Kershaw dans l’épilogue de sa célèbre biographie de Hitler. Il résume le rôle de Hitler comme suit :

« Jamais pareille ruine, physique et morale, n’avait encore été associée dans l’Histoire au nom d’un seul homme […] Le nom même de Hitler restera cependant à jamais, et de manière tout à fait légitime, celui du principal instigateur du plus profond effondrement de la civilisation dans les temps modernes. La forme extrême de pouvoir personnel qu’un demi-instruit, un démagogue de brasserie doublé d’un raciste enragé, un soi-disant sauveur national narcissique et mégalomane, put acquérir et exercer dans un pays moderne et économiquement avancé, dans une terre de culture connue pour ses philosophes et ses poètes, joua un rôle absolument décisif dans le terrible enchaînement des événements au cours de ces fatidiques douze années de régime nazi. »

Hitler fut le principal auteur d’une guerre qui fit plus de cinquante millions de morts, tandis que des millions d’autres pleuraient la disparition d’êtres chers et tâchaient de reconstituer leurs vies brisées. Hitler fut le principal inspirateur d’un génocide tel que le monde n’en avait encore jamais connu et qui apparaîtra à juste titre, dans les temps futurs, comme un épisode essentiel du XXᵉ siècle. » [5]

Le titulaire d’une chaire à la plus prestigieuse université de la capitale allemande réaffirme désormais dans l’organe officiel de la DHV que ce même homme, Adolf Hitler, n’était pas cruel et ne voulait rien savoir des conséquences de ses actes. Comme si ce n’était pas suffisant, Baberowski est appuyé et défendu par la présidence de l’université Humboldt, par de nombreux professeurs et l’écrasante majorité des médias allemands.

Le conflit avec Baberowski dure depuis trois ans maintenant. En février 2014, il avait déclaré dans Der Spiegel : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas parler que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. » [6] Lorsque le Parti de l’Égalité socialiste (Sozialistische Gleichheitspartei, SGP) et son organisation de jeunesse, l’IYSSE (Étudiants et Jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) avaient protesté contre ces affirmations dans des articles et à l’occasion de réunions publiques en gagnant l’adhésion et l’approbation des étudiants et des travailleurs, une tempête politique éclata.

L’administration de l’université avait essayé en vain d’étouffer toute critique contre Baberowski. Au printemps 2015, les médias, le Frankfurter Allgemeine Zeitung en tête, avaient organisé une véritable chasse aux sorcières. Ils avaient représenté Baberowski et son collègue Herfried Münkler, qui avait également été critiqué, comme les victimes de diffamations et d’intimidations.

Peu de temps après, Baberowski apparaissait comme la figure politique centrale de la nouvelle droite. Il incita à la haine contre les réfugiés dans de nombreux articles, des émissions de débat et des entretiens publiés, et il fit de la propagande en faveur d’un État fort et autoritaire. Lorsqu’en mars dernier, le tribunal de grande instance de Cologne (où Baberowski avait poursuivi en justice l’association étudiante de l’université de Brême) avait statué que le professeur pouvait être qualifié d'« extrémiste de droite », ses défenseurs intensifièrent leur campagne.

La présidence de l’université Humboldt a déclaré dans un communiqué officiel que toutes les critiques à l’encontre de Baberowski étaient « inacceptables ». Le Frankfurter Allgemeine Zeitung débita des mensonges et des calomnies en série sur le SGP et l’IYSSE.

Il qualifia la critique des opinions d’extrême-droite de Baberowski de « calomnie » constituant une menace pour « l’université en tant que lieu de débats et d’échanges, de discussions scientifiques, d’expériences de pensée intellectuelle et de la liberté de parole exempte de censure », ainsi que « la liberté de la science qui est garantie par la Constitution ». Le quotidien Die Welt, le magazine Cicero et d’autres médias ont adopté la même ligne de conduite.

En dépit de toutes les vociférations et de tous les hauts cris poussés contre le SGP et l’IYSSE, aucun des défenseurs de Baberowski ne mentionna le livre « Wissenschaft oder Kriegspropaganda ? » (Science ou propagande de guerre, non publié en français) ainsi que les nombreux articles documentant et analysant minutieusement les points de vue d’extrême-droite de ce dernier. Aucun d’entre eux ne tint compte des arguments soulevés par le SGP et l’IYSSE. Aucun des documents publiés par le SGP et le World Socialist Web Site n’a constitué une attaque personnelle contre Baberowski. Les critiques visaient exclusivement les déclarations qu’il a faites par écrit ou lors d’apparitions publiques. C’est Baberowski et ses partisans qui tentent de supprimer et d’interdire la divulgation de falsifications historiques banalisant les crimes de Hitler préparant ainsi la voie à sa réhabilitation.

Cette campagne menée contre l’IYSSE est une réaction à la formidable réponse reçue de la part des étudiants. Les représentations étudiantes (ASta) à Brême, Hambourg, Lüneburg et Heidelberg, ainsi que le parlement étudiant de l’Université Libre de Berlin, ont protesté contre les positions d’extrême-droite de Baberowski. À la fin du mois d’avril, le Parlement étudiant de l’université Humboldt a adopté à une écrasante majorité une résolution demandant à l’administration de l’université de « se démarquer publiquement de ses déclarations de solidarité à l’égard du professeur Baberowski. »

Dans son entretien avec Forschung & Lehre, Baberowski va encore plus loin dans ses tentatives d’exonération de Hitler. Le simple fait qu’un magazine qui, selon ses propres dires, s’adresse à des « professeurs et à des scientifiques » et qui est envoyé à plus de 30 000 membres de l’Association allemande des universités reproduise sans le moindre commentaire un blanchiment de Hitler est un scandale. De telles déclarations étaient autrefois exclusivement associées à des publications d’extrême-droite.

De plus, l’entretien avec Baberowski est mené à un niveau qui n’a pas sa place dans une revue scientifique. Il a plus en commun avec les discours haineux tels qu’ils sont propagés sur les forums Internet de l’extrême-droite qu’avec un débat factuel. Baberowski maintient ses vues d’extrême-droite. Il n’a rien à dire en réponse aux arguments mis en avant par ses critiques sinon que de les calomnie d’une manière typique pour l’extrême droite.

Il traite le SGP de « secte » et de Psychoterror-Gruppe, un groupe qui ferait de l’intimidation psychologique et qui mobilise toute son « énergie criminelle » contre lui. Il prétend que le SGP a publié un dépliant « sur lequel on peut voir ma tête et une croix gammée », il associe le PSG à des « menaces de mort » et à des attentats contre sa maison en l’accusant d’utiliser de faux noms pour se soustraire à toute discussion publique. Ce sont là carrément des mensonges dépourvus de tout fondement. Au contraire, l’IYSSE a organisé des débats publics réunissant des centaines de participants qui ont pu s’exprimer librement, y compris les partisans de Baberowski.

D’autres allégations faites par Baberowski sont simplement absurdes. D’une part, il affirme que le SGP et l’IYSSE se composent de « cinq personnes que personne ne prend au sérieux », et d’autre part, il les accuse de l’exclure du « débat public » (lui, un personnage de premier plan qui jouit de l’accès le plus large aux médias et qui apparaît régulièrement à l’écran, à la radio et dans les journaux).

En 1986, lorsque Ernst Nolte avait tenté de banaliser le national-socialisme en affirmant que les crimes perpétrés par Hitler avaient été provoqués par le bolchevisme, il avait déchaîné ce que l’on avait appelé la Querelle des historiens. Jürgen Habermas, Hans-Ulrich Wehler, Hans Mommsen et de nombreux autres universitaires de renom l’affrontèrent pour critiquer sa position. Nolte perdit le débat et fut discrédité en tant qu’historien pour le reste de sa vie. Aujourd’hui, les arguments de Baberowski, qui vont beaucoup plus loin que ceux de Nolte, gagnent du soutien ou sont passés sous silence. Comment cela s’explique-t-il ?

Manifestement, d’importants processus politiques et sociaux sont à l’œuvre ici. La banalisation des crimes de Hitler est étroitement liée au retour de l’Allemagne à la politique de grande puissance et au militarisme qui reçoit un soutien croissant non seulement des milieux traditionnellement conservateurs, mais aussi des milieux universitaires jadis libéraux.

La classe dirigeante allemand ne peut revenir à une politique belliciste et au militarisme sans blanchir ses crimes historiques et sans renouer avec les traditions politiques qui ont joué un rôle aussi dévastateur dans l’histoire allemande : le nationalisme, le racisme et la répression de l’opposition. C’est pourquoi l’organe de l’Association allemande des universités (DHV) et les quotidiens conservateurs offrent une plate-forme à Baberowski pour promouvoir ses opinions d’extrême-droite et calomnier ses critiques.

Des développements similaires ont lieu dans d’autres secteurs de la société. La cellule terroriste néo-nazie dans l’armée allemande (Bundeswehr) qui a été découverte ces derniers jours a pu prospérer et passer inaperçue aussi longtemps parce que la glorification du nazisme et de la Wehrmacht (l’armée sous Hitler) est largement répandue au sein de l’armée et qu’elle est soutenue et encouragée par les supérieurs hiérarchiques.

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Notes

[1] Peter Longerich, Hitler, Pantheon Edition, avril 2017, pages 11-12 (traduit de l’allemand)

[2] Ibid. p. 1009

[3] Ibid. p. 1011

[4] Volker Ullrich, Adolf Hitler. Die Jahre des Aufstiegs 1889–1939. Biographie, volume 1, Frankfurt am Main, 2013

[5] Ian Kershaw, Hitler 1936-1945, Némésis, Flammarion, 2000, p. 1198

[6] “Culpability Question Divides Historians Today,” Spiegel Online, 14 février 2014

(Article original paru le 16 mai 2017)