Le professeur allemand Baberowski explique son programme de droite

Par Peter Schwarz
1 juin 2017

Dans un long entretien parue le 20 mai dans le feuilleton du Neue Zürcher Zeitung, le professeur de l’Université Humboldt, Jörg Baberowski, explique son programme d’extrême-droite.

L’entretien indique clairement pourquoi Baberowski insiste sur son affirmation que « Hitler n’était pas cruel », qu’il avait tout d’abord formulée il y a trois ans dans Der Spiegel et réitérée récemment dans la revue Forschung & Lehre [La recherche et l’enseignement]. Son but est de briser « l’hégémonie culturelle de la gauche », comme il dit, afin de renforcer la droite. D’après lui, la banalisation des crimes nazis et le plaidoyer en faveur de la guerre, du racisme et du nationalisme ne devraient plus ni être « moralement discrédités » ni être considérés comme « tabous ».

La première moitié de l’entretien renferme des attaques féroces contre la prétendue « hégémonie de la gauche ». « La gauche a lutté et imposé une hégémonie culturelle telle qu’Antonio Gramsci l’a définie », déclare Baberowski, pour ensuite regretter l’absence de conservateurs comme Franz Josef Strauss (un politicien bavarois réactionnaire) et qui « avait fièrement déclaré être conservateur et extrémiste de droite. »

« Qui ose dire aujourd’hui, être un extrémiste de droite ? » s’enquiert Baberowski. « Un extrémiste de droite, eh bien, c’est comme être un pédophile ou un violeur d’enfants. » Ce concept « sert principalement de moyen pour exclure du débat démocratique celui qui pense différemment. »

Ce « décalage de coordonnées » ne pouvant réussir que « parce que la gauche a eu la main haute sur le débat public et qu’elle est la seule force à déterminer qui est de gauche et qui est de droite. » Les libéraux et les conservateurs « s’étant conformés à ces règles. »

Dans « les institutions de la société civile, dans les médias, le domaine de l’éducation et les universités », l’« hégémonie culturelle de la gauche est structurellement sécurisée de sorte que toute résistance est vaine », a poursuivi le professeur.

« Dans le milieu bourgeois notamment, la plupart des gens parlent la même langue normalisée en faisant de gros efforts pour ne pas violer les exigences du diktat des vertueux […] Et, une fois que tout le monde parlera la même langue, alors la pensée sera soumise à la mise au pas [gleichgeschaltet]. »

Toujours selon Baberowski, le « monde des affaires » s’est également « adapté, d’une façon inconcevable il y a encore quelques décennies, au discours hégémonique. » Les libéraux économiques et les gauchistes romantiques qui veulent rendre le monde meilleur saluent « pour diverses raisons l’ouverture des frontières à tous. Certains sont en quête de profits illimités, d’autres rêvent d’une société mondiale. »

Baberowski défend ici les thèmes classiques de l’extrême-droite. Il souligne sans relâche qu’il faut « compter être exclu du débat public » si l’on émet son opinion sur des questions concernant l’immigration, les musulmans ou Trump et qui sont en contradiction avec « l’hégémonie du politiquement correct » et du « diktat des vertueux. »

À un moment donné, il dit : « Quiconque juge le racisme, le colonialisme, la guerre et la paix ou les relations entre les sexes d’une manière différente que ne le permet le discours hégémonique est moralement discrédité. » Les objections de Baberowski à un « discours hégémonique » rejetant le racisme, le colonialisme et la guerre ne peuvent être interprétées que comme une approbation à leur égard.

Ce même passage de l’entretien révèle pourquoi Baberowski banalise obstinément la personne de Hitler. Il accuse la « génération des soixante-huitards » – qui avait protesté en 1968 contre le silence de leurs parents et qui avait abordé la question des crimes nazis – d’avoir posé « les fondements de la moralisation de la politique » en « décidant de ce qui pouvait être dit du passé et comment. »

La phrase suivante exprime clairement le fond de la position d’extrême-droite de Baberowski : « Depuis lors, la résistance à un dictateur mort est un motif suffisant pour dominer moralement les autres. »

« La résistance à un dictateur mort », c’est-à-dire que le rejet de Hitler, fait partie depuis des décennies du consensus politique fondamental de l’Allemagne d’après la Seconde Guerre mondiale. Baberowski veut changer cela. Les opinions d’un apologiste du nazisme, comme celles du membre influent du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) Björn Höcke, feraient alors partie intégrante du débat public au même titre que les points de vue des adversaires de Hitler. En effet, de telles positions sont préférables vu qu’elles ne fléchissent pas face au pouvoir d’interprétation de la gauche et à la « mise au pas [Gleichschaltung] de la pensée. » Ce n’est pas par hasard que l’AfD a très largement diffusé sur Twitter l’entretien de Baberowski dans le Neue Zürcher Zeitung.

En février 2014, l’IYSSE (Étudiants et Jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) avait adressé une lettre ouverte à l’administration de l’Université Humboldt en soulignant que « Baberowski utilise sa position à l’université pour avancer les conceptions droitières de triste notoriété d’un Ernst Nolte, qui pendant trente ans a été associé à des écrits dont le but était de relativiser et diminuer l’importance des crimes nazis. »

La lettre faisait référence à un article paru dans Der Spiegel dans lequel Baberowski prétendait que « historiquement », Nolte « avait raison ». Il avait également dit : « Hitler n’était pas un psychopathe et il n’était pas cruel. »

Depuis lors, Baberowski cherche à se présenter comme la victime d’une campagne de dénigrement en répandant de viles calomnies en guise de réponse à ses critiques et, dans le cas de la représentation étudiante de l’Asta de Bême, en intentant une action en justice. C’est ce qu’il fait aussi dans de l’entretien accordé au Neue Zürcher Zeitung. Il dénonce l’IYSSE, une organisation de jeunesse trotskyste, comme étant une « secte stalinienne » qui se sert des « instruments du discours hégémonique afin d’attirer l’attention sur elle. » L’on pourrait se moquer de telles déclarations émanant d’un professeur qui a accès à l’ensemble du paysage audiovisuel et médiatique, si les enjeux n’étaient pas aussi graves.

L’IYSSE avait également écrit dans sa lettre ouverte adressée en 2014 à l’administration de l’Université Humboldt : « La résurrection du militarisme allemand exige une nouvelle interprétation de l’histoire qui minimise les crimes de l’époque nazie. »

Ceci a depuis été confirmé. Il est de plus en plus clair que l’Allemagne ne peut pas revenir à une politique de grande puissance et au militarisme sans réhabiliter Hitler. Le dernier roman de Timur Vermes Er ist wieder da (Il est de retour) et le film qui en est adapté sont d’une actualité brûlante.

C’est pourquoi Baberowski est défendu par la quasi-totalité des médias et de l’administration de l’université, et ce bien que ses positions d’extrême-droite sont évidentes et qu’elles ont récemment été confirmées par le jugement d’un tribunal. Les étudiants et les travailleurs réprouvent cependant avec horreur et dégoût de tels points de vue.

(Article original paru le 31 mai 2017)