Le professeur Jörg Baberowski perd en tous points son procès contre les étudiants de l’université de Brême

Par Sonja Bach et Christoph Vandreier
7 juin 2017

La tentative du professeur Jörg Baberowski d’utiliser les tribunaux pour interdire toute critique émise par des étudiants sur ses positions extrémistes de droite s’est soldée le 1ᵉʳ juin par un échec complet.

Le professeur de l’Université Humboldt a retiré sa requête d’injonction provisoire contre l’Asta (représentation étudiante) de l’Université de Brême qui l’avait cité dans un tract en le qualifiant d’extrémiste de droite et de raciste. Ceci avait fait suite à une procédure orale au cours de laquelle la cour d’appel de Cologne avait clairement laissé entendre qu’elle s’apprêtait à rendre un jugement au détriment de Baberowski. Le professeur de Berlin doit à présent prendre en charge l’intégralité des frais de justice.

Par ce désistement d’action, l’édifice entier des allégations au moyen desquelles Baberowski avait cherché à faire taire ses critiques s’est effondré. Lors de cette campagne, il avait bénéficié du soutien de vastes sections des médias et de nombreux universitaires.

Baberowski avait affirmé que l’Asta de Brême avait repris hors de leur contexte des citations qu’il avait faites lors de divers entretiens en les interprétant faussement dans le but de le diffamer et de le dénigrer. Il avait dénoncé les critiques formulées contre ses opinions politiques et historiques d’extrême-droite comme étant des attaques contre la liberté académique et sa réputation d’historien reconnu.

Le tribunal de grande instance de Cologne a rejeté ce raisonnement. Après une étude approfondie des documents détaillés transmis à la fois par l’Asta de Bremen et Baberowski, le tribunal en a conclu que Baberowski avait été pour l’essentiel cité correctement et que les critiques à son encontre étaient légitimes.

Dès le début de ses observations, Margarete Reske, la présidente de la 15 chambre civile de la cour d’appel a rejeté l’affirmation de Baberowski selon laquelle les textes diffusés par l’Asta représentaient une attaque contre la liberté universitaire.

Les déclarations litigieuses que Baberowski voulait empêcher l’Asta de citer avaient été prononcées à une table ronde organisée au Musée de l’histoire allemande et lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision 3SAT. La juge a retenu que dans ces contextes, Baberowski ne s’était vraiment pas exprimé comme un scientifique. Les entretiens avaient concerné des questions controversées de la politique du jour et qui faisaient l’objet à l’époque d’un débat publique intense. Baberowski s’était aventuré sur un terrain où il fallait être disposé à faire face à de telles critiques acerbes. Il doit certes être protégé contre des citations erronées mais pas contre des critiques caustiques, a déclaré la juge.

Reske a souligné que les déclarations faites par l’Asta ne constituaient pas un dénigrement mais étaient des critiques pertinentes. Elle examina les deux citations qu’un arrêt antérieur du tribunal de grande instance de Cologne avait interdit à l’Asta de répéter.

En novembre 2016, à la demande de Baberowski, le tribunal de grande instance de Cologne avait prononcé une injonction contre l’Asta de Brême. Le 15 mars de cette année, lors d’une procédure orale, l’injonction fut restreinte et l’Asta fut autorisée à qualifier Baberowski d’extrémiste de droite au motif de l’existence d’« une condition suffisante » pour employer un tel terme. Le reste des points de l’injonction préliminaire avait cependant été maintenu.

L’Asta avait fait appel de cette décision devant la cour d’appel qui a tranché en deuxième instance en sa faveur.

La requête de Baberowski de prononcer une injonction avait été motivée par un communiqué de presse diffusé en octobre 2016 par l’Asta de Brême. Il y était dit du professeur de Humboldt : « Décrit par ses partisans comme un chercheur distingué, ses récentes thèses se caractérisent par des formes directes d’incitation à la haine ouverte et par une brutalité effrayante. En octobre 2014, à une table ronde au Musée de l’histoire allemande sur le thème de l’Allemagne en tant que force d’intervention, Baberowski avait déclaré : “et si l’on ne veut pas prendre des otages, brûler des villages, pendre les gens et semer la peur et la terreur, comme le font les terroristes, si l’on n’est pas prêt à faire de telles choses, alors on ne pourra jamais gagner ce genre de conflit et il vaut mieux ne pas s’en mêler.” »

Baberowski s’était plaint de ce que l’Asta n’avait pas inclus dans la citation les passages suivants dans lesquels il avait expliqué qu’il fallait bien réfléchir à « quel type de guerre l’on est prêt à faire et si l’on peut la gagner. Et si l’on ne peut pas la gagner, il faut plutôt y renoncer. » Le tribunal de grande instance avait affirmé que l’on pouvait déduire de ces phrases que « le plaignant n’approuvait pas l’application des moyens guerriers mentionnés dans le passage précité. »

Cet argument fut rejeté par la juge Reske. Si l’on considère les autres arguments, a-t-elle déclaré : « nous ne pensons pas que le plaignant a dit de ne pas faire la guerre. » Il dit simplement que le conflit n’est pas gagnable avec ces moyens, à savoir, des limites morales que l’on s’impose soi-même. « Il ne précise pas dans ce contexte, s’il estime ces limites morales comme correctes », a-t-elle ajouté en concluant que la thèse de Baberowski était que la guerre contre le terrorisme ne pouvait être gagnée qu’au moyen d’un terrorisme appliqué contre les terroristes.

Le tribunal n’a pas considéré que les propos étaient ambigus, a déclaré Reske, parce qu’il ne savait pas quel autre sens pourrait leur être attribué. De plus, la juge estime qu’il est discutable que le plaignant ait ainsi argumenté contre la conduite de telles guerres, en particulier à la lumière du contexte plus large des écrits publiés par Baberowski.

Reske a fait référence à des textes cités par l’Asta dans ses observations écrites documentant les points de vue militaristes de Baberowski. À titre d’exemple, elle a cité une de ses rubriques parues dans le Baseler Zeitung le 5 août 2016 : « Mais, comment mettre fin à une guerre si l’on ne veut pas se battre ? […] L’indifférence et l’altruisme sont mauvais conseillers […] Les terroristes nous considèrent comme des lâches et des mauviettes et nous rappellent en permanence notre couardise. »

Reske a également souligné que la qualification des déclarations faites par Baberowski au Musée de l’histoire allemande de « forme directe d’incitation à la haine » et celle de ses thèses comme étant d’une « brutalité effrayante » étaient des opinions protégées par la liberté d’expression.

La juge a soutenu le même raisonnement quant à la deuxième citation qui avait été interdite à l’Asta de Brême. Dans leur communiqué de presse, les étudiants avaient écrit : « Parallèlement, en qualité de chroniqueur au FAZ [Frankfurter Allgemeine Zeitung], il considère l’intégration des réfugiés comme une rupture de la “continuité du patrimoine culturel” allemand et donc une menace au ciment social qui avait jadis permis à la société de tenir ensemble.

« Relatant l’incendie d’un abri pour réfugiés à Tröglitz et les attaques perpétrées deux jours durant par des extrémistes de droite contre un foyer de réfugiés à Heidenau, Baberowski a commenté laconiquement : “Partout où les citoyens ne sont pas intégrés, des agressions s’ensuivent naturellement.” Jörg Baberowski n’étudie pas la violence, mais la légitime et la réclame presque. Son point de vue n’est pas une contribution constructive à une culture du débat, mais une incitation à la haine formulée académiquement et banalisant les incendies criminels et le harcèlement des locaux mis à la disposition des réfugiés comme étant la réaction naturelle de citoyens mécontents. »

Là aussi, Baberowski insiste en disant avoir été faussement cité. Il avait également dit : « Dieu merci, personne n’est mort en Allemagne. » Bien que des foyers d’accueil de demandeurs d’asile aient été incendiés et que ceci était déjà suffisamment grave, « je pense qu’en raison des problèmes que nous avons en ce moment en Allemagne avec l’immigration, c’est plutôt anodin ce que nous connaissons. »

La juridiction inférieure avait affirmé dans sa décision que ces déclarations ne permettaient pas d’aboutir aux conclusions tirées par l’Asta de Brême. Ceci, ne fut pas non plus retenu par la juge de la cour d’appel. Vue dans son contexte global, la déclaration admet l’interprétation que le défendeur avait tirée, a déclaré la juge. Elle a ajouté qu’apparemment, pour Baberowski, les problèmes avec les immigrants sont plus graves que la violence à leur égard. Qualifier son commentaire de « laconique » est donc justifié.

Baberowski n’a pas comparu au procès qu’il avait lui-même intenté. Son avocat, Sebastian Gorski, a tenté de défendre les arguments saugrenus de son client et de justifier que des critiques à l’encontre de positions d’extrême-droite étaient préjudiciables la liberté scientifique.

Le cabinet d’avocats de Gorski, Schertz Bergmann, avait déposé un document de 52 pages justifiant les positions de droite de Baberowski, y compris son affirmation selon laquelle Hitler n’était pas cruel et sa défense de l’apologiste nazi Ernst Nolte et de l’avocat nazi Carl Schmitt. Outre l’Asta de Brême, les observations écrites présentées ont violemment attaqué le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) et son organisation de jeunesse, les Étudiants et jeunes Internationalistes pour l’égalité sociale (International Youth and Students for Social Equality, IYSSE), parce qu’ils avaient systématiquement critiqué les opinions d’extrême-droite de Baberowski.

Mais quand Gorski a voulu s’opposer aux arguments développés par la juge, il n’a guère eu de succès auprès du public en grande partie étudiant de la salle d’audience. « Je vois que je ne suis pas sur la voie du succès aujourd’hui », a-t-il finalement déclaré en retirant la requête d’injonction qu’il avait pendant sept mois cherché à faire appliquer au nom de son client. Il a prit cette décision pour éviter que les arguments des juges ne figurent par écrit dans un jugement officiel.

En dépit de cette esquive, le résultat de la procédure orale à la cour d’appel est évident : Baberowski a échoué dans sa tentative d’utiliser les tribunaux pour interdire toute critique de son programme de droite. Les arguments répétés par ses partisans, affirmant que les critiques du professeur avaient sortis les citations de leur contexte, ont été totalement réfutés.

L’Asta de Brême a montré dans ses observations écrites fortes de 33 pages que Baberowski a défendu des positions extrémistes de droite dans des dizaines d’articles de journaux, des entretiens et des talk-shows, et qu’il était célébré dans les cercles d’extrême-droite. L’Asta a accusé le professeur d’avoir cherché à « abuser de la cour pour faire taire des étudiants critiques et étouffer toute critique de son programme d’extrême-droite. » L’importance du jugement, ont-ils écrit, dépasse « largement le cadre de cette affaire. »

Cette évaluation a été confirmée par la défaite de Baberowski. À ce sujet l’Asta de l’Université de Brême avait expliqué dans une première déclaration : « C’est un jour important dans la lutte contre la propagande d’extrême-droite et pour la liberté d’expression sur le campus et partout ailleurs ! »

(Article original paru le 3 juin 2017)