Allemagne : Joschka Fischer soutient l’appel de Merkel à une politique étrangère plus indépendante

Par Peter Schwarz
12 juin 2017

Depuis le jour où en 1998 Joschka Fischer a pris ses fonctions de ministre des Affaires étrangères en faisant la remarque qu’il n’y a pas de politique étrangère verte mais seulement allemande, il est considéré comme un pilier fiable des intérêts impérialistes allemands. Le politicien du parti des Verts a été responsable du premier engagement militaire à l’étranger de la Bundeswehr (armée) en Yougoslavie, et il a développé des liens d’amitié avec l’ancienne secrétaire d’État américaine, Madeleine Albright, avec laquelle il dirige encore une société commune de conseil politique.

Les articles que Fischer écrit dans le Süddeutsche Zeitung pour accroître sa considérable fortune sont donc toujours intéressants. Non pas parce qu’il dit quelque chose d’inédit, mais parce qu’il met le doigt sur le consensus sur lequel portent les débats en politique étrangère dans les milieux dirigeants.

Dans sa dernière rubrique, « L’esprit de Trudering », Fischer fait l’éloge d’un discours que la chancelière Angela Merkel avait prononcé depuis une tente à bière de la banlieue munichoise de Trudering. Elle avait dit : « Les temps où nous pouvions entièrement compter les uns sur les autres sont quasiment révolus, et je ne peux donc que dire que nous, les Européens, devons prendre en main notre propre destin. »

L’enthousiasme de Fischer est sans borne. L’on se demande, écrit-il, « si c’était le Saint Esprit qui a finalement inspiré Merkel. » Ou si ce n’était que les « heures passées en compagnie du président américain Donald Trump. »

Le discours de Merkel fait depuis une tente à bière a généralement été perçu comme un tournant de la politique étrangère, comme une prise de distance par rapport à l’étroite alliance politique et militaire avec les États-Unis et une orientation vers une politique allemande et européenne de grande puissance qui poursuit ses objectifs indépendamment mais aussi à l’encontre des États-Unis.

C’est également ainsi que Fischer interprète le discours. S’il commence par nier que le discours de Trudering signifie « le début d’un détournement de l’Allemagne de l’alliance transatlantique et un décalage et un réalignement stratégique du pays », ce n’est que pour confirmer exactement cette idée dans les phrases suivantes.

La chancelière ne « met pas cause l’avenir de l’alliance transatlantique », écrit-il, « elle réclame plutôt une Europe plus forte » Si les « États-Unis sacrifient leur position dominante dans le monde », aucune autre puissance dominante ne pourrait se substituer à eux. Il en résulterait « un vide de pouvoir et un chaos mondial ». Ceci obligerait les Européens « à se rassembler pour défendre nos intérêts. […] Et donc, le discours de Merkel visait d’abord et avant tout un renforcement de l’Europe. »

Selon Fischer, Merkel a trouvé avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence en France une chance inespérée pour relancer l’Union européenne. Celle-ci devra, outre stabiliser la zone euro et promouvoir la croissance au sein de l’UE, « renforcer la sécurité européenne, y compris à la fois de la sécurité intérieure afin de lutter contre le terrorisme et protéger conjointement les frontières extérieures et d’une nouvelle politique de l’UE à l’égard des réfugiés », en d’autre termes armer l’État en vue d’actions tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays.

Tout ce que dit Donald Trump n’est pas nécessairement faux, conclut Fischer. « L’Allemagne et l’Europe en général devront faire beaucoup plus pour assurer leur propre sécurité. » Et d’ajouter : « Et nous devrions tous ensemble en tant qu’Européens préserver aussi nos valeurs occidentales libérales, que les aspirants à la démocratie nous envient, et qui font de nous la bête noire [en français dans le texte] des partisans de l’autorité dans le monde entier. »

Il est à noter que Fischer prône actuellement aussi une politique étrangère européenne indépendante et qui inévitablement donnera lieu à un conflit avec les États-Unis, même s’il essaie de le dissimuler. Depuis longtemps, Fischer était pourtant l’un des défenseurs les plus conséquents d’une orientation atlantiste de la politique étrangère allemande. Le gouvernement fédéral SPD-Verts avait notamment essuyé un échec précoce en 2005 parce que Fischer, en tant que ministre des Affaires étrangères, n’avait pas été d’accord avec l’orientation du chancelier Gerhard Schröder (SPD), qui entretenait des relations politiques et personnelles étroites avec le président russe Vladimir Poutine.

Merkel elle aussi avait autrefois préconisé un cours nettement plus favorable à l’Amérique. En 2003, en tant que présidente du CDU, elle avait même soutenu la guerre en Irak du président George W. Bush, ce que Fischer, alors ministre des Affaires étrangères, avait rejeté. Que tous deux plaident actuellement avec véhémence en faveur d’une politique étrangère européenne plus agressive montre qu’il s’agit d’un développement fondamental, et que la politique de Trump de « l’Amérique d’abord » ne fournit que l’occasion de l’effectuer.

L’enjeu, ce ne sont pas les « valeurs libérales », la protection du climat ou d’autres belles choses qui servent à Merkel et à Fischer pour faire la promotion de leur politique, mais de simples intérêts d’ordre économique et politique.

Merkel, elle-même avait, entre les sommets de l’OTAN et du G7, où elle s’était heurtée à Trump et son discours à Trudering, rencontré le président indien Narendra Modi et le premier ministre chinois Li Keqiang, avec qui elle a convenu d’une étroite coopération économique et politique.

Lorsque le commentaire de Fischer a été publié, Merkel était en train de s’entretenir à Buenos Aires avec le président argentin Mauricio Macri, un riche entrepreneur qui, depuis son arrivée au pouvoir il y a 18 mois, a poussé 1,5 million d’Argentins dans la pauvreté. Vu que l’Amérique du Sud a absolument besoin de nouveaux partenaires commerciaux pour parer à la politique commerciale protectionniste de Trump, une vaste délégation d’entrepreneurs avait voyagé avec Merkel pour « éviter que ces partenaires ne soient pas seulement trouvés parmi les Chinois », comme l’indique un compte-rendu.

Merkel a quitté l’Argentine pour s’envoler vers le Mexique, où elle rencontre le président Enrique Peña Nieto pour les mêmes raisons. À Berlin, il avait été souligné qu’il ne s’agissait nullement d’un voyage anti-Trump. Mais « la grande ombre de Donald Trump l’a très certainement accompagnée », a écrit le Süddeutsche Zeitung.

La véritable raison du retour du militarisme allemand et des tensions transatlantiques croissantes est la profonde crise mondiale du système capitaliste. La lutte pour des débouchés, des matières premières et pour plus d’influence conduit une fois de plus à des conflits comme ceux qui avaient précédé la Première et la Seconde Guerre mondiale.

Fischer, l’ancien anarchiste qui se battait dans la rue, parle pour les sections les plus nanties des classes moyennes qui ont abandonné depuis longtemps leur pacifisme et qui appuient maintenant avec enthousiasme l’impérialisme allemand.

En 1999, il avait justifié la guerre qui a détruit la Yougoslavie et ruiné économiquement les Balkans avec l’argument perfide qu’« Auschwitz », à savoir les crimes commis par les nazis, engageait l’Allemagne à empêcher un prétendu génocide des Kosovars. Il œuvra pour ce faire en étroite collaboration avec la milice kosovare UCK, qui à son tour a aussi commis des massacres en étant étroitement liée au crime organisé. Maintenant, il tente de justifier une nouvelle escalade du militarisme allemand en se référant aux « valeurs libérales ».

(Article original paru le 10 juin 2017)