La révélation d'une rencontre avec une avocate russe intensifie la crise politique à Washington

Par Joseph Kishore et David North
14 juillet 2017

La révélation que Donald Trump Jr. a rencontré une avocate de Moscou qui avait des liens avec le gouvernement de Poutine et les oligarques russes en juin 2016 est devenu l'objet d'une intensification de la lutte politique à Washington.

Selon la réaction des démocrates et des médias, on pourrait penser que le fils de Trump a mis en place une réunion pour transmettre les codes nucléaires américains au Kremlin. En réalité, il semble que Trump Jr., alors conseiller de campagne de son père, ait rencontré Natalia Veselnitskaya pour obtenir des informations préjudiciables à Hillary Clinton.

Cette pratique de tenter de salir son adversaire n'est pas tout à fait inhabituelle dans la politique américaine. Des personnes associées à la campagne de Clinton auraient rencontré des responsables du gouvernement ukrainien en mars 2016, à la recherche de matériel qui aurait pu discréditer le président de la campagne Trump, Paul Manafort. Clinton elle-même a des liens avec les gouvernements et les agences de renseignement partout dans le monde, dont elle a sans doute cherché à tirer parti dans sa lutte contre Trump.

Quoi qu'il en soit, le contact maladroit de Trump Jr. avec une avocate russe n'a pas vraiment la même ampleur que les efforts de Nixon, lors de la campagne présidentielle de 1968, visant à saboter les pourparlers de paix de Paris, de sorte que la fin soudaine de la guerre du Vietnam ne lui coûte pas de voix; ou les efforts de Reagan pour persuader le régime iranien de ne pas libérer des otages américains avant le jour des élections en 1980.

La réunion à la Trump Tower, cependant, acquiert une importance explosive dans le contexte de la bataille politique féroce qui se déroule à Washington. Les démocrates et les républicains ont déclaré que la réunion avec l'avocate russe équivaut à une preuve irréfutable dans les enquêtes sur Trump et ses liens avec la Russie. Le sénateur Tim Kaine, l'ancien colistier de Clinton, a déclaré qu'avec la réunion «c'est pire que l'entrave à la justice», on parle maintenant de «parjure, de fausses déclarations et même potentiellement de trahison».

La trahison – définie dans le droit américain comme un appel à une guerre contre les États-Unis ou en appuyant leurs «ennemis» et en leur apportant de l' «aide» – est une infraction capitale. Si les mots de Kaine sont pris littéralement, le candidat à la vice-présidence démocrate de 2016 suggère que le fils du président actuel – et, par implication, le président lui-même – est potentiellement coupable d'un crime qui pourrait conduire à l'exécution.

Il vaut la peine d'examiner la question qui a généré ce niveau ahurissant de luttes politiques internes. Les démocrates et leurs alliés des médias n'ont pas une réaction hystérique quand il est question de l'horrible destruction et la perte de vies dans la ville irakienne de Mossoul, ou des plans en cours pour priver des millions d'Américains de soins de santé, ou des rafles et de la déportation de milliers d'immigrants ou encore de l'incroyable concentration de richesse et inégalité sociale aux États-Unis.

Le conflit se concentre plutôt sur les questions de politique étrangère. Les adversaires de Trump dans le Parti démocrate et les sections les plus influentes des médias capitalistes (tels que le New York Times, le Washington Post et CNN) sont beaucoup plus agressifs qu'à l'habitude, car ils sont soutenus par de larges sections de l'appareil des renseignements et de l'armée.

Les adversaires de Trump ne croient pas une minute que le président fascisant est un agent de la Russie ou de toute autre puissance étrangère. Mais ils craignent – et non sans une certaine légitimité – que la préoccupation obsessionnelle de Trump pour son empire commercial et sa richesse personnelle heurte les impératifs de l'impérialisme américain.

Les États-Unis sont régis par une oligarchie de la finance et des grandes sociétés. Mais l'administration Trump est un gouvernement oligarchique aux accents de cleptocratie et de népotisme. L'enchevêtrement profond et insondable des intérêts commerciaux de Trump, de ceux d'autres membres du cabinet et de la politique de l'administration du milliardaire alimente les soupçons que cette bande d'oligarques est en train de subordonner des intérêts stratégiques impérialistes fondamentaux à leurs plans d'enrichissement personnels.

C'est pourquoi la question des relations de Trump avec la Russie et le rôle que jouent différents membres de la famille sont si importants dans ce conflit. Étant donné que la Russie est considérée comme une puissance hostile qui interfère avec de multiples intérêts géostratégiques américains, tous les signes que Trump est «trop conciliant envers Poutine» provoquent de graves inquiétudes.

Mais même les divisions sur la politique envers la Russie n'expliquent pas complètement l'ampleur du conflit politique au sein de l'élite dirigeante. La crise dépasse les questions de stratégie politique. C'est une crise du pouvoir de classe, enracinée dans les problèmes économiques, politiques et sociaux insolubles auxquels l'impérialisme américain fait face.

L'érosion pendant des décennies de la position hégémonique des États-Unis a été couverte temporairement par la dissolution de l'Union soviétique, qui était accompagnée de proclamations triomphalistes de la «fin de l'histoire» et d'un «moment unipolaire» de la domination américaine incontestée. Cependant, un quart de siècle de guerres sans fin qui se multiplient, centrées au Moyen-Orient et en Asie centrale, n’ont pas empêché l'émergence de nouveaux rivaux. La lutte pour maintenir leur domination sur les principales régions géostratégiques du monde a amené les États-Unis à un conflit toujours plus direct avec ses concurrents les plus importants.

La réunion du G20 à Hambourg, en Allemagne, la semaine dernière, a clairement indiqué que les États-Unis sont directement et ouvertement défiés. Les rencontres de la chancelière allemande Merkel avec le président chinois Xi et l'insistance de Merkel sur la nécessité d'une politique étrangère indépendante pour l'Allemagne ont mis en évidence la réalité que l'influence américaine est en déclin à l'échelle internationale.

Les critiques de Trump parmi la classe dominante s'inquiètent que ses actions intensifient la crise de la politique américaine. Lawrence Summers, secrétaire du Trésor sous Bill Clinton et conseiller économique d'Obama, a exprimé ces préoccupations dans un commentaire publié au cours du week-end. Trump a miné «l'idée que les États-Unis devraient conduire le développement de la communauté internationale», qui a été «un principe central de la politique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale». Son comportement «erratique» a confirmé «les craintes de ceux qui croient que sa conduite est actuellement la plus grande menace pour la sécurité nationale américaine».

La classe dirigeante n'a pas de solution facile pour sortir de sa crise. Il n’y a aucun doute que de nombreuses discussions prennent place dans les coulisses sur des scénarios de destitution de Trump pour le remplacer par le vice-président, Mike Pence, qui était occupé ces dernières semaines à rencontrer les principaux donateurs républicains, ou sur un autre scénario. Même si les critiques de Trump parmi la classe dominante réussissent à l'éliminer par une sorte de révolution de palais, cependant, cela ne modifie en rien la dynamique fondamentale du déclin et de la décadence. Ils pourraient, en outre, finir par regretter ce qu'ils auraient déclenché.

Le problème plus fondamental de l'élite dirigeante est qu'il manque un programme politique capable d'inspirer un soutien qui dépasse les 10 pour cent de la population. Les deux partis sont férocement hostiles à tout ce qui viendrait déranger la répartition actuelle de la richesse. Un demi-siècle de contre-révolution sociale a complètement érodé la légitimité populaire des institutions étatiques. Le fait que les différentes factions de l'État s’injurient les unes les autres et se livrent aux manœuvres les plus sales et les plus corrompues ne fait qu’approfondir l'hostilité populaire.

L'histoire enseigne que ce type de conflit au sein de la classe dirigeante est toujours lié à une crise révolutionnaire. Les vraies préoccupations des masses de travailleurs, cependant, sont entièrement distinctes et opposées aux problèmes qui divisent l'élite dirigeante. Des millions de personnes sont en colère contre la guerre, l'assaut sur les soins de santé, la destruction des pensions, la stagnation des salaires, le déclin de l'espérance de vie et la violence policière. Ce sont ces questions qui vont entraîner des millions de gens dans la lutte.

Il est urgent que la classe ouvrière intervienne avec son propre programme. Elle ne peut pas attendre passivement le résultat du conflit au sein de la classe dirigeante. Elle doit défendre ses propres intérêts et sa propre solution. Dans un article de perspective publié le mois dernier, «Révolution de palais ou lutte des classes: la crise politique à Washington et la stratégie de la classe ouvrière», nous avons écrit:

Les luttes de masse sont à l’ordre du jour aux États-Unis. Les rassemblements de protestation, les manifestations et les grèves tendront à acquérir un caractère général à l’échelle nationale. La conclusion politique découlant de cette analyse est que la lutte de la classe ouvrière contre Trump et tout ce qu’il représente soulèvera la nécessité de plus en plus pressante d’un mouvement de masse politique, indépendant et opposé à la fois aux républicains et aux démocrates contre le système capitaliste et son État. Cette tendance objective du développement social doit être développée comme une stratégie consciente de la lutte de la classe ouvrière. La tâche de lier les luttes contre toutes les conditions sociales déplorables de la vie sous le capitalisme, avec la lutte politique contre Trump et les deux grands partis patronaux, basée sur un programme socialiste, doit être mise en avant et devenir un sujet de discussion dans les usines, les lieux de travail, les quartiers ouvriers et les écoles et universités dans tout le pays. 

La question de la préparation, de la construction d'une direction politique parmi les sections clés de la classe ouvrière, de la construction d'une avant-garde révolutionnaire, est la question décisive. Nous exhortons les lecteurs et les partisans du World Socialist Web Site et du Parti de l’égalité socialiste à se joindre à ce combat.

(Article paru d’abord en anglais le 13 juillet 2017)