Derrière le succès électoral de l’extrême droite en Allemagne

Par Peter Schwarz
29 septembre 2017

« Comment en est on est arrivé là ? » Beaucoup de gens se posent cette question suite au succès électoral de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite aux élections fédérales qui ont eu lieu dimanche.

Avec l’AfD, plus de 90 députés – des nazis, racistes et xénophobes revendiqués – entrent au Parlement 72 ans après la chute du Troisième Reich de Hitler. Alexander Gaulland de 76 ans, le candidat principal, l’a rendu très clair, demandant aux Allemands d’être fiers des réalisations des soldats allemands dans les deux guerres mondiales, c’est-à-dire d’être fiers d’une guerre d’agression criminelle, de la complicité dans l’Holocauste et du meurtre de sang froid de millions de civils, de résistants et de prisonniers de guerre.

Alors que de nombreux travailleurs et jeunes sont profondément consternés par la montée de l’AfD, l’indignation des médias et des partis établis est pire qu’hypocrite. Ils ont ouvert la voie idéologiquement et politiquement à ce parti et exploitent maintenant son succès électoral pour justifier un nouveau virage à droite. Sans comprendre ce contexte, il est impossible de comprendre la montée de l’AfD et comment la combattre.

Il n’y a pas une seule déclaration de Gaulland et d’autres politiciens de l’AfD qui n’ait pas été prononcée sous une forme similaire par les politiciens des partis « respectables » ou des journalistes des médias de l’establishment.

Cela a commencé il y a sept ans avec le brûlot raciste « L’Allemagne s’abolit » du politicien social-démocrate (SPD) Thilo Sarrazin. Avant que le livre n’ait été imprimé, Sarrazin est apparu dans une émission-débat après l’autre. Le battage fabriqué par les médias autour du livre a stimulé ses ventes. Depuis, les préjugés racistes les plus méprisables sont de nouveau devenus des formes acceptables de discours public.

Ensuite, au début de 2014, une révision systématique de l’histoire a été lancée. Alors que les principaux représentants du gouvernement ont proclamé la fin de la contrainte militaire, Der Spiegel a publié l’article « La transformation du passé ». Il a appelé à une réévaluation de la culpabilité allemande pendant la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale. L’article se basait sur les points de vue de deux historiens de l’Université Humboldt de Berlin, Herfried Münkler et Jörg Baberowski.

Münkler a qualifié d'« absurde » l’accusation selon laquelle l’Allemagne avait la responsabilité principale de la Première Guerre mondiale. Plus tôt, il a expliqué la raison de cette révision de l’histoire, déclarant : « Il est difficile de mener une politique responsable en Europe si l’on considère que nous sommes responsables de tout. En ce qui concerne 1914, c’est un mythe ».

Baberowski a minimisé les crimes nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a défendu Ernst Nolte, l’apologiste des nazis le plus connu parmi les historiens allemands d’après-guerre, et a affirmé que Hitler n’était pas « cruel », parce qu’il « ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table ».

Aucun journaliste, universitaire ni politicien n’a contesté cette extraordinaire apologie d’Hitler. Seul le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste) et son organisation de jeunesse, l’IYSSE, ont protesté contre ces déclarations et se sont référés à d’autres falsifications historiques dans les écrits de Baberowski, y compris l’affirmation selon laquelle Staline aurait « imposé » la guerre d’anéantissement menée à l’est par la Wehrmacht.

Une tempête de calomnies a ensuite été déclenchée. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Cicero, Die Zeit et un certain nombre d’autres journaux et publications ont dénoncé l’IYSSE et l’ont accusé d’intimidation d’un professeur renommé.

Cela n’a pas changé en 2015, lorsque Baberowski a utilisé tous les canaux disponibles pour faire campagne contre la politique de réfugiés de la chancelière Angela Merkel, chose pour laquelle il a été applaudi par des publications néo-nazies en Allemagne et aux États-Unis. Même après qu’un tribunal de Cologne a constaté qu’il pouvait être qualifié d’extrémiste de droite, Sabine Kunst, la présidente du SPD de l’Université Humboldt, a rédigé une résolution qui a déclaré que les critiques contre Baberowski étaient « inacceptables » et a menacé les étudiants qui le critiquaient.

Il n’y a guère une seule déclaration du chef de l’AfD, Gaulland, qui n’ait pas été déjà entendue chez Baberowski. L’affaire Baberowski montre que de telles opinions politiques bénéficient d’un large soutien parmi les élites universitaires et politiques. Avec le SPD, le Parti de gauche a également soutenu Baberowski. Evrim Sommer, qui est maintenant député parlementaire du Parti de gauche, l’a invité à un événement du parti et a fait éjecter tous ceux qui l’ont critiqué.

Et puis, plus tôt cette année, Ben Gomes, qui est responsable du moteur de recherche de Google, a rencontré les principaux politiciens allemands. Peu de temps après, Google a censuré le World Socialist Web Site et d’autres sites progressistes. Les articles du WSWS sur Baberowski ont largement disparu des résultats de recherche.

La campagne, d’une durée de plusieurs mois autour des événements de Cologne au réveillon du Nouvel An de 2015-16, a servi de campagne publicitaire pour l’AfD. Quelques incidents de bousculades et d’agressions, qui se produisent souvent lors d’événements où de grandes quantités d’alcool sont consommées, ont été grossièrement exagérés par les médias afin de favoriser une campagne anti-réfugiés. Cette campagne visait à renverser la large vague de solidarité pour les réfugiés et à répandre la peur et la panique. Les organisations féministes et de pseudo-gauche ont ouvert la voie en soutenant cette sale campagne sous prétexte que ce qui était en jeu était la défense les femmes contre les viols en groupe.

Enfin, les affrontements en marge du sommet du G-20 à Hambourg – provoqués par la police – ont servi à légitimer une campagne contre l'"extrémisme de gauche », c’est-à-dire toute critique de gauche du capitalisme. Le ministre de la Justice, Heiko Mas, a même demandé un concert « rock contre la gauche ». En revanche, le terrorisme des extrémistes de droite a été largement ignoré ou minimisé, même si, selon les chiffres de la Fondation Amadeu Antonio, 179 personnes en Allemagne sont mortes en raison de la violence extrémiste de droite depuis 1990.

La même attitude face à la réussite électorale de l’AfD a caractérisé la réponse des partis établis. L’élite dirigeante est préoccupée avant tout par une résistance potentielle depuis la gauche. C’est la raison pour laquelle le SPD a décidé d’entrer dans l’opposition. Le SPD a l’intention de bloquer le développement d’une véritable opposition de gauche contre le virage à droite de la politique officielle. 

Tous les partis s’emparent de l’AfD comme prétexte pour mener à bien un autre virage à droite. Ils prétendent que le parti extrémiste de droite a gagné du soutien parce que leurs propres politiques n’étaient pas assez à droite.

En réalité, c’est tout le contraire. Leurs politiques de droite sont principalement responsables de la réussite de l’AfD. Cela s’applique en particulier au SPD, au Parti de gauche et aux Verts, qui se disent socialistes, de gauche ou progressistes. Des décennies de réductions des dépenses sociales et de la redistribution de la richesse en faveur des riches sous leur gouvernance ont permis aux démagogues de droite de l’AfD de faire appel à des couches appauvries et fâchées de la population. Cela est particulièrement évident dans les régions pauvres de l’Allemagne de l’Est, qui, par le passé, étaient des bastions du parti de gauche et ont maintenant voté pour l’AfD.

Ce processus est un phénomène international. Aux États-Unis, les liens étroits des démocrates avec Wall Street et les militaires ont permis au milliardaire de droite Trump de se représenter comme un combattant contre l’establishment. En France, des décennies d’attaques contre la classe ouvrière par le Parti socialiste ont conduit à la croissance du Front national.

Le succès électoral de l’AfD constitue un acte d’accusation dévastateur contre ce qui a été considéré comme la « gauche » depuis le mouvement étudiant de 1968. Influencé par les conceptions théoriques de l’École de Francfort et du postmodernisme, ils s’opposaient à une orientation vers la classe ouvrière et se focalisaient plutôt sur les questions d’identité, d’environnement et de style de vie.

Les Verts, qui ont émergé comme la véritable incarnation du mouvement de protestation de 1968, ont abandonné même leur engagement verbal envers le socialisme lors de sa fondation en 1980. Avec son entrée dans un gouvernement dirigé par le SPD, les anciens pacifistes se sont transformés en 1998 en partisans de la guerre, et ont soutenu les compressions sociales dans le cadre de l’Agenda 2010. Ils se préparent maintenant à former un gouvernement avec l’Union chrétienne-démocrate conservatrice et les néolibéraux du Parti libéral-démocrate.

Le parti de gauche suit un chemin similaire. En émergeant des restes de l’ancien parti stalinien au pouvoir (SED) en Allemagne de l’Est et d’une aile du SPD et de la bureaucratie syndicale en Allemagne occidentale, le parti a considéré que sa principale tâche initiale était la suppression de l’opposition aux horribles conséquences sociales de la restauration capitaliste. Le Parti de gauche est depuis devenu solidement intégré dans l’appareil d’État dans l’est de l’Allemagne et fait campagne comme parti de l’ordre bourgeois ouvertement de droite.

Pour conserver sa façade de gauche, le Parti de gauche s’appuie sur des groupes de pseudo-gauche comme Marx21 et SAV, qui se représentent faussement comme socialistes tout en soutenant les politiques de droite du Parti de gauche et en faisant une carrière réussie dans ses rangs. Ils ne cherchent pas à gagner des travailleurs au socialisme, mais à canaliser la colère répandue vis-à-vis de l’AfD vers le Parti de gauche, qui a la responsabilité principale de l’ascension de l’AfD. Ces groupes ne sont ni de gauche ni socialistes, mais parlent au nom des sections aisées de la classe moyenne concernées par une répartition « plus juste » de la richesse dans les 10 % supérieurs de la société.

Le Sozialistische Gleichheitspartei est le seul parti à se battre pour un programme reliant la lutte contre les inégalités sociales, le fascisme et la guerre avec la lutte pour une société socialiste. Avec ses organisations sœurs à l’échelle internationale, le SGP construit un parti socialiste révolutionnaire pour unir les travailleurs du monde entier. C’est la seule perspective viable pour arrêter la montée de l’AfD et d’autres tendances extrémistes de droite.

(Article paru en anglais le 28 septembre 2017)