Après les élections allemandes les partis traditionnels appellent à une montée en puissance de l’armée

Par Johannes Stern
30 septembre 2017

La classe dirigeante allemande a répondu au succès électoral du parti d’extrême droite l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) en virant très nettement à droite, avec des appels intensifiés pour un renforcement militaire et du l’appareil d’État répressif.

Spiegel Online a rapporté jeudi les projets de la grande coalition, qui est toujours en fonction, de prolonger les interventions de l’armée allemande en Afghanistan, au Mali et au Moyen-Orient de trois mois sans vote parlementaire.

Si l’Union démocrate-chrétienne/Union sociale-chrétienne (CDU/CSU) et les sociaux – démocrates (SPD) obtiennent ce qu’ils veulent : « le nouveau gouvernement et le parlement (Bundestag) ne prendrait une nouvelle décision sur les missions qu’en avril 2018. » En conséquence, le gouvernement a l’intention « de prolonger les mandats parlementaires pour la mission à la fois les mandats parlementaires pour la mission en Afghanistan et le combat contre l’État islamique sans aucun changement jusqu’à la fin du mois de mars ».

Une telle décision marquerait une rupture avec la prérogative parlementaire garantie par la loi fondamentale de l’Allemagne et ouvrirait en grand la porte au déploiement de soldats allemands supplémentaires dans des interventions militaires étrangères. Déjà dans le « Livre blanc 2016 sur la politique de sécurité et l’avenir des forces armées », il a été déclaré « à la lumière des responsabilités accrues de la politique de sécurité de l’Allemagne [le gouvernement doit être en mesure d’]assumer la responsabilité à court terme [pour le déploiement] de forces militaires allemandes avec leurs armes. »

Le gouvernement veut s’assurer que ses interventions militaires, qui doivent être prolongées dans les mois à venir, puissent continuer et même être élargies pendant les pourparlers sur la formation d’un nouveau gouvernement.

Mercredi, l’armée de l’Air allemande a bouclé le redéploiement de ses avions Tornado depuis la base d’Incirlik en Turquie vers la Jordanie, d’où elle continuera son intervention militaire contre l’État islamique en Syrie et en Irak. En même temps, le ministère de la défense insiste pour augmenter le nombre de soldats allemands en Afghanistan à 1400.

Dans un rapport intitulé « les Forces armées à l’épreuve », présenté par la chaîne de télévision publique ARD pendant les heures de grande écoute lundi et jeudi, la ministre de la défense, Ursula von der Leyen (CDU), a résumé les objectifs du gouvernement en déclarant : « Un pays comme l’Allemagne, avec sa grande pertinence politique et son énorme force économique, doit être prêt à assumer ses responsabilités, même dans les domaines où il n’y aura pas d’applaudissements. »

La classe dirigeante est bien consciente du fait qu’elle ne peut imposer son programme de militarisme, de réarmement et de réduction de dépense sociale qu’avec un régime autoritaire pour lequel elle jette les bases. De manière significative, la CDU a nommé le ministre des Finances Wolfgang Schäuble au poste de président du Bundestag. Schäuble, plus que tout autre, incarne les politiques d’austérité dictées par Bruxelles et Berlin, qui ont dévasté des pays entiers comme la Grèce et ont jeté des millions de personnes dans la pauvreté.

Une éventuelle coalition entre la CDU/CSU, les Verts et les démocrates-libéraux (FDP), une coalition dite « Jamaïque », intensifierait la poursuite de l’austérité en Allemagne et dans toute l’Europe. Handelsblatt a rapporté dans un article intitulé « La mission de la Jamaïque » comment le grand patronat allemand se prépare « pour la coalition gouvernementale la plus probable à l’heure actuelle. »

« Je vois de bonnes perspectives pour la [coalition] Jamaïque », a déclaré Arndt Kirchhoff, responsable du Kirchhoff Group. Les Verts en particulier ont « sans doute la compétence des affaires ».

Un article à la une du Handelsblatt a conseillé à ses lecteurs de n’avoir « aucune crainte de la [coalition] Jamaïque. » Quelles que soient les raisons « contre la poursuite d’une alliance usée entre la CDU/CSU et le SPD […] elles ne s’appliquent pas à une coalition Jamaïque ». En ce qui concerne les « réformes » nécessaires, a continué le journal, il faut inciter la CDU/CSU, le FDP et les Verts à « avoir du courage ! Et se mettre au travail. »

En particulier, les Verts font clairement savoir qu’ils sont prêts à mettre en œuvre le programme CDU/CSU et FDP, surtout dans le domaine des réfugiés et de la politique intérieure.

Dans un entretien accordé au Westdeutsche Allgemeine Zeitung, le président des Verts Cem Özdemir s’est présenté comme un shérif vert et son parti comme le plus acharné pour l’ordre public. « En ce qui concerne le renforcement de la police, les Verts sont le parti de la loi et de l’ordre », a-t-il déclaré. « Dans les régions où les Verts sont aux manettes, ils ont recruté plus de policiers que dans les régions où la CDU/CSU gouvernent conjointement. » De ce fait il s’est demandé : « Si cela n’aurait pas été plus judicieux que les Verts aient nommé le ministre de l’intérieur. »

Quoi qu’il en soit, il existe des « mesures valables pour la sécurité intérieure » qui pourraient être « mises en œuvre immédiatement » avec les Verts. Ceux-ci incluent « l’équipement approprié de la police, une coopération appropriée entre les autorités de sécurité, une base de données des empreintes digitales à l’échelle européenne et la sécurisation effective des frontières extérieures de l’Europe ». Il est inacceptable « que les personnes entrent sur le territoire européen sans que nous sachions leurs identités ».

Le Parti de gauche, qui, comme les Verts, représente les sections privilégiées de la classe moyenne, joue également un rôle clé dans le virage à droite de l’establishment politique. Dans un article sur sa page Facebook, le père fondateur du Parti de gauche, Oskar Lafontaine, a pesté contre la « politique de réfugiés » de la « chancelière de réfugiés » punie à juste titre, et a affirmé que la principale raison pour laquelle l’AfD a gagné le soutien de travailleurs venait du fait que les autres partis n’étaient pas assez à droite. La « clé » pour comprendre « le manque de soutien de ceux qui se trouvent vers le bas de l’échelle de revenu est « la politique concernant les réfugiés » malavisée. Cette critique s’applique non seulement au Parti de gauche, mais à tous les partis représentés à ce jour au Bundestag.

L’affirmation de Lafontaine est un mensonge. En fait, la plupart des électeurs de l’AfD n’ont pas voté pour ce parti pour son programme extrémiste de droite. Selon un sondage d’Infratest Dimap, 60 pour cent des électeurs de l’AfD ont déclaré avoir voté pour ce parti à cause de leur « déception avec d’autres partis ». Jusqu’à 85 pour cent ont déclaré que l’AfD était « le seul parti au travers lequel je peux exprimer ma protestation ».

Le Parti de gauche porte la responsabilité principale pour ce développement. Il a créé la misère sociale qui, en particulier dans l’est de l’Allemagne, a poussé de nombreux travailleurs dans les bras de l’AfD. Le prédécesseur du Parti de gauche a soutenu la réintroduction du capitalisme en 1990 dans l’ex-Allemagne de l’Est et a poursuivi, en tant que parti se disant à « gauche », une politique de droite pro-capitaliste depuis lors. Cela a créé la frustration politique exploitée par l’AfD.

À la suite de l’élection, la plus grande crainte du Parti de gauche est la montée de l’opposition aux politiques antisociales et militaristes de tous les partis. Sous couvert d’une poignée de phrases de gauche, il s’efforce donc d’établir une coopération étroite avec les sociaux-démocrates dans le nouveau Bundestag. « Nous voulons être l’opposition sociale dans le parlement allemand », a déclaré le président du groupe parlementaire du Parti de gauche, Dietmar Bartsch, lors d’un entretien accordée à N-TV. Il a ajouté : « Il est également clair que nous voulons qu’il y ait des alliances de centre gauche dans les régions et municipalités. Notre partenaire principal pour cela est le SPD, c’est absolument clair. Nous gouvernons avec succès avec eux. »

Après sa débâcle électorale, le SPD a décidé de quitter le gouvernement avant tout parce qu’il entend assurer, en coopération avec le Parti de gauche et les syndicats, qu’une véritable opposition de gauche dans la classe ouvrière n’émerge pas. Au sein du SPD, personne ne personnifie cette orientation plus qu’Andrea Nahles, qui dorénavant dirigera le groupe parlementaire du SPD. Dans la grande coalition, Nahles, en tant que ministre du Travail, était responsable de la loi de « l’unité des conventions collectives », qui cherchait à éliminer la contestation dans les usines avec l’aide des syndicats associés à la Centrale des syndicats allemands (DGB).

(Article paru en anglais le 29 septembre 2017)