La conférence de Munich et la montée des conflits euro-américains

Par Alexandre Lantier
23 février 2018

Le week-end dernier, une montée de violents conflits entre les puissances impérialistes, dirigées par les États-Unis, et la Russie et la Chine, a pu être observée à la conférence sur la sécurité de Munich (MSC). Dans son introduction au rapport de la MSC, Wolfgang Ischinger écrit: «Le monde se rapproche – de beaucoup trop près! – du bord d’un conflit majeur». Il a confirmé cette évaluation en énumérant les menaces de guerre américaines contre la Corée du Nord, la croissance économique rapide de la Chine, les conflits avec la Russie en Europe de l’Est et la confrontation américaine avec l’Iran.

Malgré les dénonciations de diverses «menaces externes» – la Russie, la Chine ou l’Iran – la MSC était marquée surtout par le fossé grandissant entre les États-Unis et l’Union européenne autour de la création d’une force militaire européenne indépendante. Cette initiative, lancée en 2017 avec la coopération structurée permanente (Pesco), est le sujet du deuxième document de la MSC, «Plus européennes, plus connectées et plus capables: construire les armées européennes de l'avenir».

On ne pouvait cacher l’effondrement historique des institutions du capitalisme mondial créées par Washington après avoir établi son hégémonie impérialiste à travers la Seconde Guerre mondiale.

Il y a neuf mois à peine, la chancelière allemande Angela Merkel avait réagi à au commentaire de Donald Trump que l'OTAN est «obsolète» en déclarant que Berlin poursuivrait une politique étrangère indépendante de Washington. À l’avenir, a-t-elle dit, «nous devrons nous battre pour nous-mêmes».

À la MSC de 2018, l’UE, menée par Berlin et Paris, a déclaré qu’elle ne serait plus limitée dans son action par les structures de l’OTAN, reliées aux États-Unis, et qu'elle compte devenir une puissance mondiale indépendante, en dépensant de vastes sommes sur sa machine de guerre. Avant la MSC, on avait annoncé à Berlin et à Madrid des projets pour doubler l'effort de défense. Paris avait annoncé un budget militaire de 300 milliards d’euros pour 2018-2024. Cette augmentation de 35 % comprenait des dizaines de milliards d'euros pour les armes nucléaires.

Profitant de la pression américaine pour que l'Europe augmente ses budgets militaires afin de l'aider à dicter sa loi au monde, les puissances de l’UE ont déclaré qu’elles prendraient désormais la place qui leur revient dans un monde multipolaire: «“L’Amérique d’abord” et le Brexit pourraient avoir l’effet positif que d’autres acteurs de l’ordre libéral compenseraient pour des Anglo-Saxons moins internationalistes... L’Union européenne dans son ensemble pourrait jouer un rôle stabilisateur pour l’ordre international libéral – comme d’autres groupements de démocraties libérales, tels que le “Quad” renouvelé [États-Unis, Japon, Inde, Australie] dans l'Asie-Pacifique».

Les propositions du rapport de la MSC trouvent leur écho dans l’accord sur lequel les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates allemands veulent former un nouveau gouvernement de «Grande Coalition» avec le président Emmanuel Macron en France. Ce pacte définit une vaste zone dans laquelle établir l’influence de l’UE: les Balkans, la Russie, la Turquie, l’Afghanistan, le Moyen-Orient, le golfe Persique et l’Afrique du Nord. Ainsi, l’UE veut construire une sphère d’influence plus grande même que celle du Troisième Reich au plus fort des conquêtes hitlériennes. L’appel de Macron au service militaire en France et ses menaces de bombarder la Syrie sont autant de signes que l’UE compte poursuivre ces objectifs en recourant massivement aux armes.

Le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, a averti que Washington craint que certaines de ces initiatives puissent «détourner des ressources ou des capacités de l’OTAN». Il a demandé aux puissances européennes des assurances écrites que la coopération militaire européenne ne serait pas en concurrence avec l’OTAN, ce que l’UE a refusé de faire.

Depuis la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991, Washington tente d’utiliser son hégémonie militaire pour asseoir sa domination mondiale. Dans un document de 1992, le Pentagone affirmait que Washington devait convaincre ses «concurrents potentiels de ne pas chercher un rôle plus important ou adopter une attitude plus agressive» et «les décourager de contester notre prééminence ou de renverser l’ordre établi politique et économique».

Cela a échoué. Autour de l'axe Berlin-Paris, de puissantes factions de la bourgeoisie impérialiste européenne défient le rôle de Washington en tant que puissance hégémonique mondiale.

En même temps, les puissances européennes rejettent toutes l’ultimatum américain d’accepter ses modifications à l’accord nucléaire iranien, ou de faire face à de nouvelles sanctions qui pourraient frapper les entreprises européennes qui réalisent des milliards d'euros en Iran. À propos de l'accord nucléaire iranien, le ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel a déclaré à la MSC, «Nous avons négocié cet accord ensemble. Nous refusons de l’abandonner et nous ne le ferons pas. Au contraire, nous conseillons à nos amis américains de ne pas laisser échouer cet accord.»

La Commission européenne a aussi dénoncé les menaces américaines d'imposer des droits de douane de 24 % sur les importations d'acier et des taxes de 7,7 % sur l’aluminium et menacé des mesures de rétorsion contre les produits américains. Deux jours après la fin du sommet, les ministres des Finances de l’UE se sont réunis pour discuter de leur réponse collective à cette menace et à la déclaration de Trump qu'il réduirait l’impôt sur les sociétés pour encourager le rapatriement aux États-Unis de fonds investis à l'étranger.

Selon Handelsblatt, le journal économique allemand, «les guerres commencent parfois par erreur. Les historiens ainsi ont souvent comparé le prélude à la Première Guerre mondiale aux errements des somnambules. C'est de même avec les guerres commerciales. Le réarmement verbal actuel entre les États-Unis, l’Europe et la Chine risque aussi de transformer les conflits sur les importations d’acier ou d’aluminium bon marché en guerre commerciale ouverte.»

Les guerres commerciales et militaires sont inextricablement liées. Une lutte impitoyable pour les marchés et l’influence stratégique se déroule entre les plus riches puissances capitalistes. Penser que cette lutte peut durer longtemps sans mener à la guerre, c’est miser gros contre l’Histoire. La classe ouvrière, en Europe et à l'international, fait face à une lutte impitoyable interimpérialiste pour rediviser le monde, comme celles qui ont conduit il y a un siècle à la Première Guerre mondiale et à la Révolution d’octobre 1917.

La force qui émerge comme l’alternative à un système capitaliste en faillite est la classe ouvrière internationale.

La poussée vers la guerre va de pair avec l’intensification de la crise sociale dont souffrent des milliards de travailleurs, et le discrédit du capitalisme. L’année dernière, selon les sondages, les jeunes Américains préféraient le communisme ou le socialisme au capitalisme, et plus de la moitié des jeunes Européens auraient rejoint un soulèvement de masse s’ils en avaient eu l’occasion.

Ceci donne raison à l’insistance du Comité international de la Quatrième Internationale que la dissolution de l’URSS ne signifiait pas le triomphe final du capitalisme. Le capitalisme n’a pas surmonté les conflits identifiés par les grands marxistes du XXe siècle – entre l’économie mondiale et le système des États-nations, et entre la production socialisée et le profit privé – qui ont conduit à la guerre et à la révolution sociale. Au contraire, les élites dirigeantes dépensent des centaines de milliards d’euros tirés d’économies dévastées par une décennie de crise sur une ruée mondiale vers la guerre.

Les travailleurs ne peuvent se permettre d’être divisés de leurs frères et sœurs de classe dans d’autres pays. Comme l’écrivait le révolutionnaire russe Léon Trotsky en 1934, un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la tâche consiste à «suivre non la carte de la guerre, mais la carte de la lutte des classes». Une opposition de masse existe déjà à la guerre dans la classe ouvrière américaine et européenne, et aux politiques d’austérité sociale menées pour financer la machine de guerre. La réponse nécessaire à l’escalade de la crise capitaliste est l’unification de la classe ouvrière dans un mouvement antiguerre socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 22 février 2018)