Allemagne : les nouveaux ministres sociaux-démocrates

Par Peter Schwarz
12 mars 2018

Vendredi, le Parti social-démocrate (SPD) a annoncé les noms de ses ministres dans le nouveau gouvernement de coalition avec les chrétiens-démocrates (CDU-CSU). Ceci boucle la liste des ministres dans le nouveau cabinet. La CDU et la CSU avaient déjà nommé leurs membres du gouvernement à la fin de février. Mercredi prochain, Angela Merkel se présentera pour la quatrième fois à l’élection au poste de chancelière du Bundestag, qui sera suivie par la prestation de serment du président fédéral à ses ministres. Près de six mois après les élections générales, l’Allemagne a enfin un gouvernement normal.

Ce sera le gouvernement allemand le plus à droite depuis le renversement du régime nazi. Cela ressort clairement de l’accord de coalition conclu entre la CDU-CSU et le SPD. L’accent est mis sur le doublement des dépenses militaires, une nouvelle série de coupes de dépenses sociales, l’adoption des politiques de droite contre les réfugiés de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et la création d’un État policier pour réprimer la résistance sociale et politique.

Les ministres ont été spécifiquement choisis pour mettre en œuvre ce programme réactionnaire. Cela est clairement démontré par l’entrée au ministère de l’intérieur, comprenant maintenant la désignation de « patrie », du président de la CSU et ancien Premier ministre bavarois Horst Seehofer. En matière d’ordre public, la CSU est encore plus à droite que la CDU.

Une autre expression de ce virage à droite est l’inclusion de Jens Spahn, le porte-parole des conservateurs de droite de la CDU, et de l’ancien secrétaire général de la CSU, Andi Scheuer, un démagogue de droite, dans le nouveau gouvernement. Spahn devient ministre de la santé et Scheuer prend le portefeuille des transports.

Le SPD jouera un rôle clé dans ce nouveau cabinet, après que les membres de la base ont approuvé l’accord de coalition de droite à la majorité des deux tiers. Bien que le parti ait obtenu son pire résultat électoral en 70 ans, il est représenté de façon disproportionnée dans le nouveau gouvernement, avec six ministres.

En plus des ministères des affaires étrangères et du travail, le troisième ministère clé est maintenant le ministère des finances, qui, après le bureau du chancelier, est considéré comme le centre de pouvoir le plus influent. Pour cette raison, Merkel a dû donner le ministère des affaires économiques à la CDU. Les ministères de la justice, de la famille et de l’environnement continueront à être dirigés par le SPD.

Le nouveau ministre des finances sera le maire de Hambourg, Olaf Scholz, qui, en tant que vice-chancelier, est également responsable de la coordination des six ministres du SPD, et joue donc un rôle de premier plan.

Scholz est l’un des principaux représentants de la droite du SPD. Il adhérera strictement aux politiques d’austérité rigides de son prédécesseur Wolfgang Schäuble (CDU). Il a déjà promis que l’objectif d’un budget équilibré est également incontournable pour le SPD. Cela pourrait provoquer une désillusion, notamment à Paris, où le gouvernement du président Macron avait espéré un assouplissement de la politique budgétaire.

En tant que secrétaire général du SPD, Scholz avait soutenu l’introduction d’attaques massives contre les aides sociales et le code du travail dans le cadre des lois Hartz et d’Agenda 2010 du chancelier Gerhard Schröder ; en tant que ministre du travail dans la première grande coalition sous Merkel, il a relevé l’âge de la retraite à 67 ans. En tant que maire de Hambourg, Scholz s’est récemment fait un nom avec la brutale opération de police contre les manifestations du G20.

En tant que membre du gouvernement, le SPD remplit une double fonction. Il a longtemps joué un rôle de premier plan dans le retour de l’Allemagne au militarisme et à une politique de grande puissance ; Les ministres des affaires étrangères sociaux-démocrates Frank-Walter Steinmeier et Sigmar Gabriel ont longtemps donné le ton. Mais il lui revient également la responsabilité de garder sous contrôle et de réprimer l’opposition croissante à la dévastation sociale et au militarisme dans la classe ouvrière.

Le SPD a largement perdu sa base électorale parmi les travailleurs. Cependant, il maintient toujours un réseau compact d’élus, de fonctionnaires, de responsables syndicaux et de membres à plein temps des comités centraux d’entreprises qui étouffent toute contestation sociale.

Doté d’un budget de 140 milliards d’euros, soit les deux cinquièmes du budget total, le ministère du travail joue un rôle important. Dans le dernier gouvernement, Andrea Nahles avait dirigé ce ministère. Nahles, elle-même membre du syndicat IG Metall, entretient des liens étroits avec les syndicats et s’est exprimée maintes fois dans leurs rassemblements. Maintenant, en tant que présidente de la faction parlementaire du SPD et chef du parti, Nahles a la tâche de mettre le parti à la remorque du gouvernement.

Le nouveau ministre du travail sera Hubertus Heil, qui jusqu’à présent a principalement travaillé dans les coulisses. Il a été deux fois secrétaire général du SPD et a perdu ses fonctions deux fois après des défaites électorales dévastatrices, en 2009 et 2017. Comme Nahles, Heil est également membre d’IG Metall et a de nombreux contacts. Il est l’un des fondateurs du « réseau », une association influente de membres du SPD principalement concernés par la promotion de leur propre carrière.

La nomination surprenante de Franziska Giffey au poste de ministre des affaires familiales doit également être considérée dans le cadre de la répression de l’opposition sociale. La maire du district de Neukölln à Berlin, qui n’a jamais exercé de fonctions politiques au niveau régional ou national, a été sélectionnée parce que son profile convient pour plusieurs raisons – elle est de l’Est, une femme, et a moins de 40 ans. Giffey est spécialiste dans le domaine de détournement de l’opposition sociale vers les causes de droite. Son mentor politique et prédécesseur à Neukölln était Heinz Buschkowsky, qui a empoisonné l’ambiance contre les réfugiés dans ses livres et ses apparitions publiques. À l’instar de Buschkowsky, Giffey veut également adopter une position dure contre les migrants.

La décision la plus controversée de Scholz et Nahles, qui ont largement déterminé le choix des nouveaux ministres sans consultation plus large, concerne le poste du ministère des affaires étrangères. Ce ministère sera repris par l’ancien ministre de la justice, Heiko Maas, qui est une personne insignifiante en termes de politique étrangère. Malgré une recherche intensive dans leurs archives, les médias n’ont pas réussi à trouver une seule déclaration notable de Maas sur les questions de politique étrangère.

Ce politicien né dans la Sarre doit avant tout son ascension à sa souplesse, à son manque de courage et à son mépris des principes démocratiques. En tant que ministre de la justice, il fut responsable de plusieurs lois qui sapent les droits démocratiques fondamentaux. Il s’agit notamment de loi de la rétention des données adoptée en 2015, que Maas avait rejetée avec véhémence six mois plus tôt, et de la loi d’application sur les réseaux (NetzDG), qui oblige les grandes entreprises telles que Twitter et Facebook à censurer le contenu des usagers sous peine de sanctions sévères. Maas, qui, avec sa petite amie, l’actrice Natalia Wörner, aime s’acoquiner avec le public branché de Berlin et apparaître sur le tapis rouge de la Berlinale, est aussi un partisan de la campagne antidémocratique #MeToo.

L’ancien ministre des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a été mis au placard par Scholz et Nahles, même si les sondages le classent actuellement comme le politicien SPD le plus populaire, qui aurait préféré rester dans ses fonctions. Il a été soutenu par des représentants patronaux, des représentants syndicaux, du quotidien financier Handelsblatt, du Süddeutsche Zeitung, et du philosophe de 88 ans Jürgen Habermas et de bien d’autres.

La raison de la rupture entre Gabriel et la direction du SPD citée dans presque tous les commentaires est son imprévisibilité personnelle : Il aurait un « immense talent », mais aussi un grand « pouvoir destructeur », il serait « m’a-tu-vu », et aurait des « défauts de caractère » ne pouvant pas « s’intégrer », et n’aurait pas « l’esprit d’équipe », et ne contrôlerait pas toujours son « tempérament politique ».

Tout cela peut jouer un rôle. Après le vote des adhérents du SDP sur l’accord de coalition, Nahles et Scholz insistent sur « l’unité ». Ils ne veulent pas permettre des conflits ouverts au sein du parti pour empêcher le SPD de mettre en œuvre le programme gouvernemental de droite contre toute opposition. Pour cette raison, lorsqu’ils ont annoncé les noms des nouveaux ministres, ils ont souligné qu’ils avaient tous « l’esprit d’équipe ».

Il y a non seulement des raisons personnelles, mais aussi politiques qui expliquent la querelle avec Gabriel. Personne ne veut en parler parce qu’un débat ouvert sur la politique étrangère jetterait la lumière sur les plans de tous les partis et pourrait déclencher l’horreur, le rejet et la résistance.

Gabriel est l’un des avocats d’une coopération militaire étroite avec la France afin de faire de l’Union européenne une superpuissance politique. Pour cette raison, il est également prêt à faire des concessions sur la politique fiscale, que d’autres représentants du SPD et de la grande coalition rejettent.

Il a également appelé à plusieurs reprises publiquement l’Allemagne à se distancer plus franchement des États-Unis. Il ne partage pas l’espoir qu’' « après une période exceptionnelle de la présidence de Trump, nous reviendrons à notre ancien partenariat », a-t-il déclaré (article en anglais) il y a trois mois. Il a appelé à plusieurs reprises à un assouplissement des sanctions contre la Russie et a déployé des efforts intensifs pour se rapprocher de la Turquie qui est en désaccord avec les États-Unis. Il y a des divergences sur cette question à la fois au sein du SPD et de la grande coalition.

D’autre part, il y a un accord avec Gabriel sur le fait que l’Allemagne doit massivement améliorer sa capacité militaire afin de poursuivre une politique de grande puissance agressive. L’Allemagne doit formuler ses « propres intérêts », « mettre en avant une vision stratégique du monde » et « ne pas se contenter de la prétention misérable de poursuivre une politique étrangère fondée sur des valeurs », a-t-il dit. Il a également inventé l’expression selon laquelle l’Europe ne devrait pas renoncer à l’armée, « parce qu’en tant que seul végétarien, nous allons trouver le chemin sacrément dur dans un monde de carnivores ».

La grande coalition s’en tient à cela même sans la présence du ministre des affaires étrangères Gabriel, en particulier la ministre de la défense, Ursula von der Leyen (CDU), qui conservera son poste actuel au sein du nouveau gouvernement.

(Article paru en anglais le 10 mars 2018)