Une parodie de justice qui ne doit pas passer

Un an depuis que les tribunaux indiens ont condamné les travailleurs de Maruti Suzuki à la prison à vie après un coup monté

Par Keith Jones
19 mars 2018

Pour les treize travailleurs indiens de Maruti Suzuki emprisonnés à vie après un coup monté leur faisant porter la responsabilité d’un meurtre, cette fin de semaine est un anniversaire amer.

Le 18 mars marquera exactement un an depuis qu’ils ont été condamnés à passer le reste de leur vie dans l’enfer des prisons indiennes. La condamnation était l’aboutissement de cinq années de procédures judiciaires qui ont été une parodie de justice du début à la fin.

Le seul « crime » des treize est de s’être rebellés contre les conditions misèrables qui prévalent dans l’industrie automobile indienne mondialement intégrée. Parmi ces treize, figurent les douze membres du Comité exécutif du Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU).

Les travailleurs de l’usine d’assemblage de voitures Maruti Suzuki à Manesar, dans l’Haryana avaient crée le MSWU en 2011-12 dans une lutte militante, rythmée par des débrayages et des grèves sur le tas, contre la société transnationale japonaise et le syndicat jaune pro-patronal reconnu comme interlocuteur par le gouvernement.

Le défi relevé par les travailleurs de Maruti Suzuki de s’opposer aux salaires de misère, aux emplois précaires et aux conditions de travail brutales devint un point de ralliement pour l’opposition ouvrière à travers le bassin industriel géant de Manesar-Gurgaon, à la périphérie de la capitale de l’Inde, Delhi.

C’est précisément pourquoi Maruti Suzuki, l’élite patronale de l’Inde, leurs policiers, leurs tribunaux et leurs mercenaires politiques étaient déterminés à éradiquer le MSWU et à intimider et persécuter les travailleurs de Manesar.

Ils se sont emparés de l’occasion lors d’une querelle provoquée dans l’usine par la direction le 18 juillet 2012 suivie d’un incendie, dont les origines restent mystérieuses, qui a provoqué la mort par asphyxie d’un cadre de l’entreprise, pour monter une vendetta contre les travailleurs de Maruti Suzuki.

Sans aucune information judiciaire en règle et en collusion illégale avec la direction de Maruti Suzuki, ce que même la cour a dû admettre, la police a ciblé des centaines de travailleurs pour les arrêter. Pendant ce temps, le gouvernement de l’État dirigé par le Parti du Congrès a aidé Maruti Suzuki à purger et à remplacer 2400 travailleurs permanents et temporaires, soit presque toute la main-d’œuvre de l’usine d’assemblage de Manesar.

Finalement, les autorités indiennes ont inculpé 148 travailleurs de meurtre, de voie de fait et d’autres crimes graves et ont délibérément ignoré les normes juridiques indiennes en leur refusant une liberté sous caution pendant des années.

Les dirigeants politiques indiens et les représentants de l’État d’Haryana n’ont pas cherché à cacher leur intention de faire un exemple des travailleurs de Maruti Suzuki afin de rassurer les investisseurs et intimider les travailleurs de toute l’Inde.

« Les investisseurs étrangers risquent de ne pas investir de l’argent en Inde par peur des troubles sociaux », a déclaré la Haute Cour d’Haryana en mai 2013, en justifiant son rejet de la demande initiale à la libération sous caution des travailleurs.

Lors d’une audience pour la prononciation des peines pour les 13 travailleurs en mars 2017, le procureur spécial Anurag Hooda a soutenu qu’ils devraient se voir infliger la peine la plus extrême de toute – la mort par pendaison – en déclarant : « Notre croissance industrielle a chuté, les investissements directs étrangers se sont taris. Le Premier ministre Narendra Modi appelle à « fabriquer en Inde », mais de tels incidents sont une tache sur notre image. »

Le Comité international de la Quatrième Internationale et le World Socialist Web Site ont réagi aux condamnations à perpétuité barbares infligées aux travailleurs de Maruti Suzuki en lançant immédiatement une campagne pour mobiliser la classe ouvrière internationale à leur défense.

Une déclaration datée du 20 mars 2017, « Libérez les travailleurs de Maruti Suzuki ! », expliquait : « Leurs condamnations sont le résultat d’un coup monté monstrueux par la Société Suzuki, les autorités policières et judiciaires, avec la complicité totale des principaux partis politiques indiens ; le Parti du Congrès et le parti suprémaciste hindou Bharatiya Janata (BJP) » (lire : Libérez les travailleurs Maruti Suzuki).

En tant qu’élément crucial pour mobiliser le soutien aux travailleurs de Maruti Suzuki dans le monde entier, le WSWS a publié une analyse exhaustive du coup monté en cinq parties basée sur la transcription du procès (voir en anglais : The frame-up of the Maruti Suzuki workers).

L’acte d’accusation était rempli de lacunes et d’incohérences. Les avocats de la défense ont pu démontrer que la police n’avait pas procédé aux tests médico-légaux les plus rudimentaires sur ce qu’elle considérait comme des pièces à conviction essentielles et qu’elle avait fabriqué des preuves contre les accusés.

Le juge de ce procès, le juge Goyal, était manifestement partial contre les travailleurs. Il a transféré à plusieurs reprises la charge de la preuve du ministère public aux travailleurs.

Il a justifié l’exclusion de tout témoignage des travailleurs de Maruti Suzuki qui se trouvaient à l’usine le 18 juillet 2012 mais qui n’étaient pas inculpés, en affirmant qu’ils auraient invariablement fait un faux témoignage, soit parce qu’ils étaient solidaires du MSWU, soit intimidés par ce dernier.

L’incendie était au cœur du procès à charge. Pourtant, il n’a pas pu établir où, quand et comment il a commencé. Les autorités ont prétendu avoir trouvé une boîte d’allumettes, qui aurait échappé à la détection lors de l’enquête initiale de l’incendie et qui aurait inexplicablement survécu indemne dans une zone détruite par l’incendie. Mais rien ne liait cette boîte d’allumettes à aucun des travailleurs.

Le ministère public a changé en cours de procès des éléments essentiels de sa version des faits, y compris les armes supposément utilisées par les travailleurs dans un assaut allégué contre les dirigeants de l’entreprise.

Les avocats de la défense ont montré que la police avait trouvé de « faux témoins » pour dissimuler le fait qu’elle avait illégalement arrêté 89 travailleurs et produit de faux certificats médico-légaux (MLC) comme « preuve » de leur affirmation que les travailleurs les avaient attaqués lorsque la police est intervenue dans la mêlée du 18 juillet 2012.

Les actions de la police étaient si manifestement illégales que le juge Goyal a été obligé de relaxer les 89 avec 29 autres travailleurs qu’aucun témoin du procureur n’avait reconnu, ou décrit correctement.

Mais il a agi de la sorte afin de « sauver » le plus essentiel du coup monté – les accusations de meurtre contre les dirigeants du MSWU.

Dans chaque cas où la défense ne pouvait prouver irréfutablement l’illégalité des démarches de la police, il a insisté pour que les témoignages des policiers soient acceptés comme paroles d’évangile. Ainsi, le juge Goyal a soutenu dans son jugement que le fait que l’inspecteur principal dans l’affaire avait illégalement collaboré avec la direction de Maruti Suzuki et admis en contre-interrogatoire que son MLC était frauduleux ne portait pas autrement atteinte à sa crédibilité ou à celle de l’enquête policière dans son ensemble.

Il existe une très large solidarité et soutien aux travailleurs de Maruti Suzuki dans le bassin industriel de Manesar-Gurgaon et dans toute l’Inde. Le 18 mars dernier, des dizaines de milliers de travailleurs ont débrayé en réaction à la condamnation des 13, ainsi que dix-huit autres à des peines d’emprisonnement allant jusqu’à cinq ans.

Mais les principales fédérations syndicales, y compris les syndicats sous direction stalinienne CITU et l’AITUC, ainsi que les partis parlementaires staliniens, ont systématiquement isolé les travailleurs de Maruti Suzuki, avant et après les condamnations.

Pendant des semaines, People's Democracy, l’hebdomadaire anglophone du Parti communiste d’Inde (marxiste), n’a même pas rendu compte des condamnations et des peines barbares imposées aux dirigeants du MSWU. Les travailleurs de Maruti Suzuki ne sont pas non plus mentionnés dans la résolution politique de plus de 50 pages que le parti a préparée pour son prochain congrès ; pourtant, il est de notoriété publique que les employeurs de toute l’Inde parlent systématiquement du sort de ces salariés pour intimider les travailleurs récalcitrants.

Les staliniens, qui ont soutenu l’élite indienne dans sa volonté de faire de l’Inde une plate-forme de main-d’œuvre bon marché, craignent que l’exemple militant des travailleurs de Maruti Suzuki et toute association avec eux ne perturbe leurs efforts pour subordonner l’opposition ouvrière croissante au gouvernement indien autoritaire et fervent communautariste du BJP et au Parti du congrès, ainsi que d’autres partis bourgeois de droite.

L’envoi aux oubliettes des travailleurs de Maruti Suzuki par les syndicats et les partis ostensiblement de gauche encourage l’État. Le gouvernement de l’État d’Haryana dirigé par le BJP a fait savoir qu’il a l’intention de faire appel de la relaxe des 117 travailleurs et de demander à la Haute cour d’annuler les condamnations à perpétuité contre les 13 pour ordonner à la place qu’ils soient pendus.

Les travailleurs en Inde et du monde entier doivent venir en aide aux travailleurs de Maruti Suzuki. En s’opposant à cette surexploitation, ils portaient un coup contre ces conditions au nom des travailleurs non seulement en Inde, mais du monde entier. Leur défense est un premier pas essentiel dans la construction de l’unité internationale de la classe ouvrière nécessaire pour combattre le capital mondial.

(Article paru en anglais le 17 mars 2018)