Les leçons de la grève générale de mai-juin 1968 en France

Par Alexandre Lantier
12 mai 2018

Sur ce bicentenaire de la naissance de Karl Marx, je présente les salutations fraternelles du Parti de l’égalité socialiste. Le Manifeste du parti communiste, sa polémique contre la trahison de la révolution de 1848 par la petite-bourgeoisie démocratique, et sa dénonciation en 1871 du massacre de la Commune de Paris lui ont valu l’admiration éternelle du prolétariat en France. Et il ne s’est pas si osé de prédire que l’actuelle montée de la lutte des classes 200 ans après sa naissance ne fera que grandir l’estime dans lequel les travailleurs le tiennent autour du monde.

En France, sur fond de colère croissante contre la politique d’austérité d’Emmanuel Macron et ses frappes en Syrie aux côtés de Washington et de Londres, les travailleurs font grève contre la privatisation de la SNCF. Les étudiants occupent de nombreuses universités. Le graffiti «1968-2018 » se voit partout sur les murs de Paris. Tout le monde pense à la dernière grande expérience révolutionnaire de la classe ouvrière en France, il y a 50 ans: la grève générale de Mai 68.

Et les 50 dernières années ont aussi répondu à une question qui s’avérera décisive dans les luttes à venir: qui sont les marxistes en France ? C’est le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) et sa section française, le PES. Seul le CIQI soulève toujours la nécessité d’une lutte de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir, et lutte pour l’indépendance politique des travailleurs vis-à-vis les staliniens, les maoïstes, et les divers partis petit-bourgeois qui ont rompu avec le trotskysme.

Pour comprendre leur rôle contre-révolutionnaire aujourd’hui, il faut voir ce qu’ils disent de leur propre histoire. Tous proclament à présent que 1968 n’était pas une crise révolutionnaire. Quel mensonge ! En 1968, la classe ouvrière a ébranlé les fondements du capitalisme français. Après une semaine de répression violente des manifestations d’étudiants, une grève générale de plus de 10 millions de travailleurs a explosé. Dans les usines, on hissait le drapeau rouge. La question était posée: la classe ouvrière prendrait-elle le pouvoir en France en 1968 comme en Russie en 1917 ?

Deux grands facteurs ont sauvé le capitalisme. D’abord, le Parti communiste français (PCF) stalinien, alors le parti hégémonique parmi les travailleurs, a joué un rôle contre-révolutionnaire: il a forcé la reprise au travail en échange d’augmentations de salaire et démoralisé les travailleurs en trahissant la situation révolutionnaire. Ensuite, on était encore à l’époque des Trente Glorieuses. La bourgeoisie avait de quoi augmenter les salaires, gagner du temps, et préparer sa riposte.

Elle s’est faite de nouveaux alliés parmi les groupes d’étudiants anti trotskystes, les maoïstes et les étudiants ralliés au pablistes, la tendance qui avait rompu avec le CIQI en 1953. Manifester, c’était une chose; mais les fils de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie ont été atterrés quand le danger d’une révolution prolétarienne a apparu devant eux. S’enrichissant avec l’âge, ils sont devenus des soutiens aisés et conformistes du capitalisme, favorables à Macron et à la guerre. Ils se targuent de leur rôle contre-révolutionnaire en 1968.

Pendant la grève générale, alors que la police s’évaporait et d’immenses manifestations traversaient Paris, les dirigeants étudiants contactaient le ministère de l’Intérieur. « Il n’est venu à l’esprit de personne d’aller prendre un ministère ou de marcher sur l’Elysée. On n’avait aucune perspective d’ordre politique », a dit le maoïste Jean-Pierre Le Dantec, qui a soutenu Macron en 2017.

A la manifestation du 24 mars 1968, les étudiants pablistes ont même disposé leur service d’ordre autour des armureries, au cas où des travailleurs voudraient prendre les armes. En 2009, au Nouvel Obs, leur chef Alain Krivine a expliqué: « Nous savions jusqu’où il ne fallait pas aller ». Puis il a applaudi le préfet de Paris en 68, Maurice Grimaud: « D’un côté il est le chef des flics (…) de l’autre c’est un haut fonctionnaire républicain, de gauche ». Grimaud, selon Krivine, était « un type bien. »

Daniel Cohn-Bendit, l’icône des étudiants en 1968, est devenu un député Vert et, en 2017, s’est dit « rallié » à Macron. Son credo anti-marxiste, exposé en 1968 dans Le gauchisme : remède à la maladie sénile du communisme, était réactionnaire. L’opposant prétendument démocratique du marxisme est devenu un chaud partisan des guerres « humanitaires », dont celle de l’OTAN en Libye en 2011, et de Macron qui a pris le pouvoir sous le régime autoritaire de l’état d’urgence.

Tous ont appuyé le Parti socialiste, un parti bourgeois fondé en 1971 qui a joué le rôle central dans la contre-offensive de la bourgeoisie après 1968. Sur 5 décennies, les divers gouvernements PS ont imposé l’austérité, attaqué l’industrie, augmenté le chômage, et lancé des guerres néocoloniales au Moyen Orient et en Afrique.

Et l’Organisation communiste internationaliste (OCI) a rompu avec le CIQI sur une perspective nationaliste en 1971. Elle s’est liquidée dans le PS en appuyant l’alliance PS-PCF qui a gagné les élections de 1981; ses membres travaillaient à la fois dans le PS et l’OCI. L’un d’eux, Lionel Jospin, est devenu premier ministre. Un autre, Jean-Luc Mélenchon, est devenu ministre et dirige à présent la France insoumise, dont les députés aident Macron à planifier le retour au service militaire.

Mais, comme expliquait Trotsky, les lois de l’Histoire sont plus fortes que les appareils. 50 ans après 1968, 27 ans après la dissolution de l’URSS, le PS s’est effondré ainsi que toute une série de partis social-démocrates discrédités, austéritaires et militaristes, à travers l’Europe. Macron, l’ancien ministre de l’Economie PS, en est ressorti l’année dernière.

Le régime Macron ne tolérera pas d’issue réformiste à la lutte des classes comme en 1968. Il veut à tout prix verser des centaines de milliards d’euros aux banques et aux armées. Mais ses projets pour anéantir les acquis sociaux et participer aux menaces de guerre contre l’Iran, la Russie et la Chine ne sont pas des signes de force mais d’une crise mortelle du capitalisme mondial. La classe ouvrière n’aura d’autre choix que de construire un mouvement qui visera à prendre le pouvoir en France et à travers le monde.

Et en 2016, le CIQI a fondé le PES pour offrir une direction révolutionnaire trotskyste aux luttes à venir. Le PES souligne que la responsabilité pour les défaites des luttes après 1968 n’incombe ni à la classe ouvrière ni au marxisme, mais aux charlatanismes des organisations qui se sont faussement réclamées du marxisme. Et pour aller de l’avant, il s’agit de retourner aux traditions du marxisme classique, à la classe ouvrière, et à la construction de son avant garde révolutionnaire.

Contre l’engeance petite-bourgeoise post-soixante-huitarde, le PES reprend à son compte le jugement dévastateur porté sur les démocrates petits-bourgeois de 1848 par le révolutionnaire français du 19e siècle, Auguste Blanqui. Ses paroles, citées par Marx et Engels en 1851, sont toujours d’une actualité brûlante aujourd’hui :

« Entre tous les plus coupables sont ceux en qui le peuple, trompé par des phrases de tribun, voyait son épée et son bouclier; ceux qu'il proclamait avec enthousiasme, arbitres de son avenir. … Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms maudits ! Et si un seul apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l'insurrection, qu'ils crient tous, d'une voix: trahison !»

Les alternatives posées par Blanqui aux Français en 1851 sont toujours posées aux travailleurs de France et de tous les pays. Si les prolétaires construisent un mouvement révolutionnaire puissant, écrit-il, « obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra. Mais, pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d'arbres de la liberté, par des phrases sonores d'avocat, il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours. Que le peuple choisisse !»