Le parasitisme financier et l‘oligarchie américaine

Par Patrick Martin
3 août 2018

La nouvelle des plans de l‘administration Trump pour imposer une autre escroquerie de 100 milliards de dollars au profit des super-riches souligne une réalité pressante pour la classe ouvrière: la société ne peut plus se permettre les demandes sans fin de l‘élite dirigeante pour accumuler des richesses personnelles de plus en plus vastes.

C‘est là bien sûr un problème mondial. Comme l‘a révélé l‘an dernier une étude d‘Oxfam, huit milliardaires disposent de plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l‘humanité, c‘est à dire trois milliards et demi de personnes. Six d‘entre eux sont américains et nulle part le conflit entre la population travailleuse et l’appétit insatiable de l‘aristocratie financière n’est aussi grand qu‘aux Etats-Unis.

Un méga-milliardaire à lui seul, Jeff Bezos d‘Amazone, l‘homme le plus riche du monde, a vu sa fortune augmenter de quelque 50 milliards de dollars en 2018 – de quoi payer un bonus de 100 000 dollars à chacun des plus de cinq cent mille ouvriers de cette société.

Cette proposition d‘un autre cadeau massif aux riches est la dernière expression du programme bipartite de redistribution de la richesse qui s‘est poursuivi au cours des dernières décennies tant avec les démocrates qu’avec les républicains. En effet, le plus grand transfert s‘est produit sous l‘administration Obama suite à l‘effondrement économique de 2008, où on a gonflé les marchés financiers à l’aide de milliers de milliards de dollars – le principal mécanisme pour effectuer le renflouement des riches.

Un récent rapport de l‘Institut Roosevelt et du National Employment Law Project révèle le niveau époustouflant du parasitisme financier qui caractérise l‘économie américaine. Ce rapport examine les rachats d‘actions en général et dans trois secteurs importants en particulier: la restauration, la distribution et la production alimentaire.

Sous la déréglementation imposée par les administrations démocrates et républicaines ces 25 dernières années, les rachats d‘actions ont grimpé de moins de 5 pour cent des gains au début des années 1980 à 54 pour cent en 2012 et à près de 60 pour cent aujourd‘hui.

De tels chiffres ont mis à mal le mythe pro-capitaliste que les profits élevés du patronat allaient « ruisseler » en direction des masses parce que les sociétés allaient investir ces profits et créer de nouveaux emplois. En fait, le patronat a dépensé bien plus de la moitié de ses profits à enrichir ses grands actionnaires et ses hauts managers, qui détiennent la part du lion des actions. Il est remarquable que la restauration a dépensé bien plus en rachats d‘actions que les profits qu‘elle a réalisé : 136, 5 pour cent.

Cela signifie que les sociétés de ce secteur se sont endettées, ont emprunté de l‘argent pour réaliser des paiements aux investisseurs. Parmi les cinq chaînes de restaurants les plus importantes en terme de rachats d’actions il y a McDonald‘s, YUM Brands (Taco Bell, KFC,Pizza Hut), Starbucks, Restaurant Brands International (Burger King, Tim Horton‘s) et Dominos Pizza. Si cet argent avait été partagé entre les employés, il aurait augmenté leurs salaires de 25 pour cent.

Le secteur de la distribution a dépensé 79,2 pour cent de son profit net à racheter des actions, et des sociétés comme Walmart, CVS, Target, Lowe‘s et Home Depot auraient pu donner à leurs employés, toutes catégories confondues, une augmentation de salaire de 63 pour cent. Pour l‘industrie alimentaire (Pepsico, KraftHeinz, Tyson Foods et Archer Daniels Midland, entre autres) les chiffres comparables sont de 58 pour cent du profit net allant au rachat d‘actions, mais les profits étant plus importants ils auraient pu financer des hausses de salaires de 79 pour cent à leurs ouvriers.

Les rachats d‘actions enrichissent tout particulièrement les PDG dont les revenus se composent en grande partie d’actions et qui profitent donc lorsque les rachats font monter le prix des actions. Parmi les PDG empochant les rendements les plus élevés, nommés dans un rapport de Politico cette semaine, il y a Safra Katz d‘Oracle (250 millions de dollars), Thomas Kurian, également d’Oracle (85 millions) et Ajay Banga de Mastercard (44.4 millions).

Un autre fait montre les sommes énormes pillées par l‘aristocratie patronale et financière. En début de semaine, le Wall Street Journal a rapporté que 350 membres de l'exécutif et du conseil d'administration de Goldman Sachs qui ont reçu des options sur actions en 2008, au plus fort du krach financier mondial, auront accumulé 3 milliards de dollars au moment ou ces options expireront cette année.

Le flot de rachats d‘actions a été déclenché par la réduction d’impôts massive de 1,5 billion (quinze cent milliards) de dollars imposé par Trump et le congrès républicain en décembre dernier, avec la complicité des démocrates. L’Amérique patronale transfère 2,5 billions de dollars dans les poches des actionnaires grâce aux rachats, aux dividendes, aux fusions et acquisitions et autres manipulations financières.

Il y avait évidemment du ressentiment de la part de sections des super-riches sur le fait que la réduction d’impôt s‘appliquait surtout à l’impôt personnel sur le revenu, laissant les gains en capitaux inchangés. L‘administration Trump a réagi à cela en indiquant qu‘elle s’apprêtait a inverser la situation et envisageait une action gouvernementale pour changer les règles de l’imposition des gains de capitaux – les profits faits par l‘achat et la vente d‘actions, d‘obligations et autres avoirs financiers – de façon à ce que les riches puissent déduire les effets de l‘inflation des prix.

Cela coupera les taxes sur les gains de capitaux d‘un tiers, soit 102 milliards de dollars sur 10 ans. Deux tiers de cette somme, soit 66 milliards, ira s‘accumuler chez le 0,1 pour cent le plus riche des Américains.

Les administrations précédentes avaient déterminé que l‘ajustement à l‘inflation exigeait l‘autorisation du Congrès, c‘est à dire qu‘un changement par un décret de l‘administration était illégal. Mais Mnuchin [le secrétaire au Trésor] a dit « Si on n‘y arrive pas par un processus législatif, nous regarderons quels instruments du Trésor sont à notre disposition pour le faire tous seuls et nous aurons recours à cela. »

C‘est là une administration qui diabolise des millions de gens qui travaillent et qui viennent aux Etats-Unis pour trouver la sécurité et une vie meilleure, les qualifiant d’ « étrangers illégaux » parce qu‘ils n‘ont pas de documents. Mais quand il s‘agit de l’intérêt des milliardaires, il n‘y a aucun souci sur ce qui est légal, il y en a seulement sur la manière d’engraisser leurs portefeuilles.

Ce qui soutien l‘administration Trump face à la montée de l‘hostilité populaire à sa politique sociale rétrograde, à ses attaques flagrantes des droits démocratiques et son militarisme effréné, est le caractère de l‘opposition officielle. Le Parti démocrate est un parti de Wall Street et de l‘appareil militaire et du renseignement, qui n‘est pas moins voué à la défense des intérêts de l‘élite patronale et financière que Trump.

Il n‘y a pas un seul problème social qui puisse être résolu tant que cette élite patronale et financière domine l‘économie américaine et mondiale. Mettre un terme à la domination de ces parasites sociaux signifie mettre fin au système économique, le capitalisme, qui existe pour maintenir et étendre leur richesse et leur pouvoir.