Après une décennie de baisse des salaires, la Réserve fédérale américaine agit contre « l’inflation salariale »

Par Jerry White
29 septembre 2018

La Réserve fédérale américaine a relevé son taux d’intérêt de base mercredi, le portant à plus de deux pour cent pour la première fois depuis le début du régime de taux bas après le krach financier de 2008. Dans son explication de la hausse des taux, la commission « Open Market » de la Fed a déclaré qu’elle surveillait de près et réagirait rapidement aux « indicateurs des pressions et des anticipations d’inflation. »

La référence aux pressions inflationnistes est un mot de code dans les cercles dirigeants pour dire la crainte de la hausse des salaires. Comme l’a noté John Authers, commentateur du Financial Times dans un article récent, « l’inflation salariale est au cœur de la fonction réactive de la Fed ».

La montée en flèche des marchés boursiers mondiaux et l’augmentation considérable des fortunes personnelles de l’oligarchie financière ont été tributaires de la pression incessante vers le bas sur les salaires et les conditions de travail des travailleurs.

Le chômage de masse, les saisies immobilières et la propagation de la pauvreté pendant la Grande Récession ont été utilisés pour restructurer les relations de classe aux États-Unis et dans le monde et détruire les droits sociaux et les protections arrachés par les travailleurs pendant des générations de lutte de classe. Tandis que les gouvernements de tous bords distribuaient des milliers de milliards sous forme de « relance économique » aux spéculateurs et grandes entreprises responsables du krach, les mots d’ordre à l’égard de la classe ouvrière étaient l’austérité, la « flexibilité du travail » et les salaires de misère et emplois précaires liés à la Gig economy (les petits boulots sous payés).

La restructuration de l’industrie automobile par le gouvernement Obama, menée avec le plein appui du syndicat des United Auto Workers (les Travailleurs unis de l’Automobile), a réduit de moitié les salaires des nouvelles embauchés, aboli la journée de huit heures et considérablement accru le recours aux travailleurs temporaires à temps partiel. Ceci est devenu le modèle pour une attaque sur chaque section de la classe ouvrière. De même, les programmes d’ajustement structurel soutenus par le FMI imposés à la Grèce, à l’Espagne, au Portugal et à d’autres pays par divers gouvernements, dont la prétendue Coalition de la gauche radicale (SYRIZA), ont volé les retraites, repoussé l’âge de retraite et vendu les biens publics pour compenser les banques.

Depuis 2008, le revenu réel de 90 pour cent des salariés a été gelé aux États-Unis. Les augmentations annuelles moyennes ont varié de 2 à 3 pour cent par an depuis le début de 2013, soit un taux inférieur ou égal à l’inflation. Les augmentations de la dernière décennie sont même inférieures aux augmentations de 4 pour cent du salaire horaire moyen d’avant l’effondrement de 2007-2008 et bien au-dessous des augmentations annuelles de 7 à 9 pour cent des années 1970 et 1980. Compte tenu de l’inflation, les salaires des travailleurs américains ont aujourd’hui le même pouvoir d’achat qu’en 1978, selon le Pew Research Center, qui a déclaré que les revenus par heure de travail en termes réels avaient atteint leur maximum il y a 45 ans, en 1973.

En raison du transfert des coûts des soins de santé des employeurs aux travailleurs sous Obama, le tant soit peu d’augmentation de salaires obtenu fut consommée par l’augmentation des frais médicaux. Au cours des neuf années écoulées, les dépenses pour une famille de quatre personnes ont été augmentées 69 pour cent sous forme de ticket modérateur et de franchises liées à l’assurance maladie avec une augmentation de 105 pour cent des primes d’assurance des employés, selon un commentaire de Keith Lemer, haut responsable du secteur de sante, sur CNBC. Le pourcentage du revenu familial consacré aux soins de santé est passé de 8 pour cent en 2008 à 12 pour cent en 2015, ce qui a contribué à réduire de facto les salaires réels.

Cependant, avec des taux de chômage officiels atteignant des niveaux historiquement bas, les employeurs ont été contraints d’augmenter légèrement les salaires au cours des derniers mois pour recruter des travailleurs. Le Département du travail a indiqué plus tôt ce mois-ci que les revenus horaires moyens avaient augmenté de 0,4 pour cent en août par rapport au mois précédent et de 2,9 pour cent par rapport à l’année précédente, en hausse par rapport à une augmentation de 2,7 pour cent atteinte en juillet.

En termes réels, les revenus horaires moyens du mois dernier n’ont augmenté que de 0,2 pour cent au-dessus du taux d’inflation. Néanmoins, cette jolie somme – la hausse salariale moyenne la plus élevée en neuf ans – a suffi à déclencher l’alarme et à inciter la Réserve fédérale américaine à faire feu de tout bois pour arrêter « l’inflation » salariale.

Il s’agit d’une décision prise par les dirigeants de la banque centrale dans l’intérêt de leur classe, qui comprennent que les investisseurs ont tendance à gagner beaucoup plus lorsque la menace de chômage de masse et la pauvreté se tient comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des travailleurs. Cela a été clairement indiqué dans une note récente adressée aux investisseurs par un analyste financier de Charles Schwab. « Les statistiques remontant à 1950 montrent que lorsque le taux de chômage était inférieur à 4 pour cent, comme c’est le cas actuellement, les rendements boursiers étaient assez faibles », s’est plaint l’analyste Liz Ann. « À l’inverse, lorsque le chômage était au plus haut, le marché boursier a très bien fonctionné, générant des rendements près de quatre fois supérieurs aux périodes de plus faible chômage. »

Quelles que soient les batailles intestines engagées dans différentes sections de l’establishment politique et du patronat – du spectacle dégradant de Washington aux conflits internes au Royaume-Uni et en Allemagne – toutes les factions de la classe dirigeante et ses représentants politiques sont unis dans leur peur et leur haine de la classe ouvrière. Dans un pays après l’autre, ils affinent les armes de la répression étatique, encouragent les forces de droite et les forces fascistes et mènent la marche à la guerre.

Au cours de la dernière décennie, les élites mondiales de la finance et de la grande entreprise ont compté sur les syndicats pour réprimer la résistance de la classe ouvrière à la réduction des salaires et à l’austérité et faciliter un transfert historique de la richesse vers le sommet de la société. Mais cette répression artificielle de la lutte de classe n’a fait que garantir que sa réémergence serait d’autant plus explosive. Dans le monde entier, les conflits sociaux et de classe éclatent donnant lieu à un nombre grandissant de grèves et de la montée du sentiment anticapitaliste parmi les travailleurs et les jeunes.

Aujourd’hui, des milliers de pilotes et de personnel de cabine vont débrayer 24 heures contre Ryanair en Allemagne, en Espagne, en Italie, au Portugal, en Belgique et aux Pays-Bas pour s’opposer aux bas salaires et aux conditions éreintantes.

Cela fait suite à une journée de grève générale en Argentine mardi, qui a fermé les aéroports, les transports en commun et les écoles publiques et le plus grand port agricole du pays à Rosario. Les grévistes réclament une compensation pour l’inflation, qui devrait dépasser les 40 pour cent cette année, la plus élevée au monde, et s’opposent aux diktats du FMI imposés par le président Mauricio Macri.

Les Pays-Bas ont été affectés par une vague de grèves des enseignants et du secteur public et les conducteurs du métro britannique de la ligne desservant l’aéroport d’Heathrow sont en grève aujourd’hui.

Aux États-Unis, la grève des enseignants qui a eu lieu plus tôt cette année a été suivie ce mois-ci par des grèves d’enseignants dans l’État de Washington et en Pennsylvanie, un vote quasi unanime des enseignants de Los Angeles de se mettre en grève et un débrayage de travailleurs hôteliers à Chicago. Plus de 8000 travailleurs d’hôtels dans d’autres États ont voté en faveur de la grève, de même que 30 000 métallurgistes qui ont voté à l’unanimité pour autoriser une grève à US Steel et ArcelorMittal.

Les travailleurs de Fiat Chrysler ont voté pour débrayer à Kokomo, dans l’Indiana, de même que les infirmières de l’Université du Michigan. Il y a également une vive opposition à l’accord au rabais signé par le syndicat des Teamsters couvrant 230 000 travailleurs d’UPS, qui votent actuellement sur l’accord. Les travailleurs d’Amazon s’élèvent contre les conditions brutales.

Le principal obstacle à l’unification de la classe ouvrière est constitué par les syndicats, qui bloquent les grèves et, si quand même elles éclatent, font tout leur possible pour les isoler et les trahir. Cela oblige les travailleurs à trouver de nouveaux moyens pour mener leurs luttes. Le Socialist Equality Party (Parti de l’égalité socialiste) aux États-Unis et ses partis frères du monde entier encouragent et aident les travailleurs à former des comités d’usine de la base et des lieux de travail pour assumer les responsabilités abandonnées depuis longtemps par les syndicats corporatistes, notamment en luttant contre les augmentations des cadences de travail, les conditions dangereuses, la victimisation et l’érosion constante des salaires et des avantages.

La lutte pour unifier et défendre les intérêts de la classe ouvrière signifie le rejet du programme réactionnaire de nationalisme économique des syndicats et leur subordination des besoins des travailleurs aux profits et aux prérogatives des grandes sociétés et banques. En opposition à cela, il s’agit de construire un puissant mouvement politique de la classe ouvrière dans une lutte pour le socialisme international, l’expropriation de la classe capitaliste et la réorganisation de la vie économique pour répondre aux besoins humains et non au profit privé.

(Article paru en anglais le 28 septembre 2018)