Dix ans après le sauvetage des banques en 2008

Par Andre Damon
4 octobre 2018

Il y a aujourd’hui dix ans, le Congrès américain et l’administration Bush lançaient le plus grand plan de sauvetage des banques de l’histoire de l’humanité.

Avec l’adoption de la loi de 2008 sur la stabilisation économique, qui a créé le Programme de sauvetage des actifs en crise (TARP - Troubled Asset Relief Program), le Trésor américain fut autorisé à dépenser dans les 700 milliards de dollars pour acheter les « actifs en difficulté » des grandes banques de Wall Street. Cela ne devait être qu’un acompte sur des sommes qui allaient, avec le soutien total du gouvernement des États-Unis et largement supervisé par l’Administration Obama, atteindre des milliers de milliards de dollars.

L’adoption du TARP fut la première réponse de la classe dirigeante américaine à la crise provoquée par l’effondrement de la bulle immobilière américaine – elle-même le résultat de décennies de spéculation et de financiarisation croissantes. Les grandes banques et institutions financières avaient gagné des milliards de dollars grâce à la commercialisation et à l’emballage frauduleux de prêts hypothécaires à risque (subprimes). Lorsque cette fête enragée et lucrative prit fin, elles détenaient des milliers de milliards de dollars d’actifs essentiellement sans valeur (« en difficulté »).

Dans des déclarations publiques, des personnalités de l’élite dirigeante américaine lancèrent de sombres avertissements quant aux conséquences si le gouvernement n’intervenait pas immédiatement pour sauver les banques. Toutes les ressources de la société devaient être mises à contribution pour sauver le système financier. Aucune dépense ne pouvait être épargnée ni aucune question posée.

Alors que la crise de 2008 avait ses racines dans des contradictions fondamentales du capitalisme américain et mondial, des décisions délibérées furent prises pour créer les meilleures conditions d’un transfert massif de richesses à l’élite dirigeante.

La faillite financière de l'automne 2008 fut provoquée par l'effondrement de la banque d'investissement Lehman Brothers, qui a envoyé une onde de choc à travers l'économie mondiale. Dans ses mémoires, Timothy Geithner, alors président de la Réserve Fédérale de New York et plus tard secrétaire au Trésor d’Obama, expose les calculs des acteurs au centre de la crise.

« Même dans un monde où nous aurions sauvé Lehman », écrit Geithner, « et aurions continué à sauver le [géant de l'assurance] AIG, nous n'aurions pas éliminé les facteurs fondamentaux à l'origine de la crise. L’économie était en train de s’effondrer et le système financier aurait continué à basculer vers une catastrophe – sous-capitalisé, surendetté, toujours encombré par des actifs hypothécaires dont les marchés ne voulaient plus, toujours sous la menace d’une krach plus large. Il a fallu la chute de Lehman et l'effondrement imminent d'AIG pour convaincre le président Bush et [le secrétaire au Trésor] Hank [Paulson] de solliciter l'autorité législative pour tenter de réparer l'ensemble du système ». [Italiques ajoutés]

Autrement dit, le système financier américain était insolvable, étouffé par des milliers de milliards de dollars de paris spéculatifs qui avaient mal tourné. Il était nécessaire de créer les conditions dans lesquelles des décisions jusque-là inimaginables et massivement impopulaires pourraient être adoptées, dans lesquelles ces paris pourraient simplement être repris par le gouvernement américain.

Suite à l’effondrement de Lehman Brothers, les présidents de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke et Paulson, ont convoqué des législateurs de premier plan à une réunion au cours de laquelle ils ont exposé les revendications des banques – le programme de sauvetage des actifs en crise. Les démocrates du Congrès, notamment Charles Schumer, Christopher Dodd et Barney Frank, ont joué un rôle de premier plan dans la promotion de ce programme.

Le candidat républicain à la présidence, John McCain, qui jusqu’en septembre devançait le démocrate Barack Obama, a été vivement réprimandé par Paulson et Bernanke pour son refus de soutenir clairement le plan de sauvetage proposé. « McCain… ne semblait pas disposé à travailler activement pour trouver une solution », se plaint Bernanke dans son mémoire. Paulson a pour sa part accusé McCain « d’infecter la campagne électorale par une rhétorique populiste, dénonçant Wall Street et parlant de la protection des contribuables tout en utilisant le terme ‘sauvetage’ ».

Le républicain Paulson était beaucoup plus impressionné par Obama. « Il ne semblait pas y avoir de ‘politique’ ou de manœuvre dans l’approche d’Obama à mon égard », a écrit plus tard Paulson. « Il voulait éviter de faire quoi que ce soit en public ou en privé qui nuirait à nos efforts pour stabiliser les marchés ».

En effet, c’est l’intervention d’Obama qui a assuré le passage du TARP et il est devenu à son tour le candidat privilégié de Wall Street, ce qui l’a aidé à gagner la présidence en novembre 2008. Obama, commercialisé comme le candidat du « changement » et de « l’espoir », allait superviser un transfert de richesse de la classe ouvrière aux riches, sans précédent dans l’histoire, au cours des huit années qui suivirent.

Dans un signal clair adressé à Wall Street que le plan de sauvetage allait se poursuivre et s’étendre, Obama a nommé Geithner au poste de secrétaire au Trésor le 26 janvier 2009. Devant une opposition populaire croissante et des débats animés au sein du gouvernement fédéral, les deux hommes se sont imposés dans tous les cas de figure, veillant à ce que la réponse à la crise économique soit directement alignée sur les exigences de Wall Street.

Nonobstant l’annonce d’un programme de nombreux milliards de dollars visant à prévenir les saisies judiciaires, la Maison-Blanche d’Obama a veillé à répartir les saisies des maisons de manière à minimiser les pertes pour les banques, sans rien faire pour aider les citoyens ordinaires à garder leurs maisons.

Même lorsque l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan avertit qu’il « pourrait être nécessaire de nationaliser temporairement certaines banques afin de faciliter une restructuration rapide et ordonnée », Obama fut clair sur le fait que rien de tel ne se produirait : « Nous avons des marchés de capitaux privés et, en fin de compte, ce sera la clé pour que le crédit circule à nouveau ».

Lorsque, le 16 mars 2009, le géant de l’assurance financière AIG a annoncé que son unité de produits financiers verserait 165 millions de dollars de primes, Obama a publiquement exprimé son indignation, mais a autorisé en privé la société à effectuer les paiements, malgré que le gouvernement américain soit en fait l’actionnaire majoritaire de la société.

L’Administration Obama a veillé à ce qu’aucun des responsables d’une crise ayant provoqué une misère inouïe dans le monde n’ait à répondre de ses actes criminels. Aucun PDG n’a été licencié d’une entreprise sous renflouement, et encore moins envoyé en prison.

Le corollaire logique du sauvetage de Wall Street a été l’assaut mené contre les emplois et les conditions de vie de la classe ouvrière. Alors qu’on sauvait les banques, Geithner a clairement indiqué qu’il n’y aurait pas de soutien fédéral aux États et municipalités confrontés à la crise financière. Cela a ouvert la voie à une vague d’austérité, comme la faillite de Détroit en 2013 où on a sabré les pensions des employés municipaux et vendu les biens de la ville à des spéculateurs milliardaires.

Lors de la restructuration de l’industrie automobile en 2009, la Maison-Blanche d’Obama affirma que le gouvernement fédéral devait accorder une aide financière aux trois grands constructeurs pour étendre le système de rémunération à deux niveaux et les licenciements massifs, fixant ainsi les normes d’une vague de réductions salariales et de précarisation du travail à travers toute l’économie américaine. Cela a été rendu possible par la suppression de la lutte de la classe ouvrière par les syndicats corporatistes.

Les souffrances sociales engendrées par la crise et ses conséquences restent quasiment impossibles à calculer ; elles s’expriment sous des formes aussi diverses que la crise de l’éducation publique, l’épidémie d’opioïdes, la diminution de l’espérance de vie et une augmentation persistante du nombre de suicides.

Le résultat de cette politique correspond à son intention. Le Dow Jones Industrial Average (l’indice d’actions des entreprises américaines les plus importantes) a plus que triplé depuis 2009, soutenu par une nouvelle bulle financière créée par les quatre mille milliards de dollars d’assouplissement quantitatif distribués par la Réserve fédérale. La classe dirigeante est plus riche que jamais. Pourtant, aucune des contradictions à l’origine de la crise de 2008 n’a été résolue. Celles-ci ont simplement été recréées à un niveau supérieur.

En mars 2009, David North, le président du comité de rédaction du World Socialist Web Site, écrivait : « L’élément le plus essentiel d’une crise historiquement significative est qu’elle conduit à une situation dans laquelle les principales forces de classe du pays (ou des pays) sont obligées de formuler et d’adopter des positions indépendantes face à la crise. C’est-à-dire qu’elles sont poussées à proposer une solution à la crise où s’exprime leurs propres besoins et intérêts sociaux ».

Dans leur réponse à la crise financière de 2008, Bernanke, Geithner, Paulson, Bush et Obama ont tous pris la défense de la classe dirigeante. Leurs actions furent répétées sous différentes formes par les élites capitalistes dirigeantes du monde entier. Elles se poursuivent et s'intensifient sous l'Administration Trump, tandis que les Démocrates font tout ce qu'ils peuvent pour réprimer et détourner l'opposition.

La classe ouvrière doit encore articuler de façon consciente et politiquement organisée ses intérêts indépendants face à la crise qui a éclaté en 2008. Cette année a toutefois été marquée par les premières manifestations d’une montée de la lutte de classe à l’échelle internationale. Dans leurs luttes, les travailleurs doivent tirer les leçons du krach de 2008 qui a discrédité le système capitaliste aux yeux de milliards de personnes du monde entier et créé un public de masse pour le socialisme.

Dans les luttes à venir, la principale tâche politique sera d’imprégner la réponse de la classe ouvrière de la même détermination que la classe dirigeante, l’oligarchie corrompue et décadente qui tire ses richesses du travail de la grande masse de l’humanité. Une direction politique doit être construite pour organiser les luttes de la classe ouvrière en un mouvement socialiste révolutionnaire contre le système capitaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 3 octobre 2018)