La résurrection de Hitler en Allemagne

Par Peter Schwarz
13 octobre 2018

Soixante-treize ans après que le Führer nazi eut mis fin à sa vie dans un bunker berlinois, les mots et les idées d’Adolf Hitler ont été ressuscités dans l’un des quotidiens les plus importants de l’Allemagne. Telle était l’ampleur sans précédent des crimes commis par le régime de Hitler que, pendant des décennies, ses discours fascistes et antisémites avaient été interdits en Allemagne. La publication de son manifeste nocif, Mein Kampf, a été interdite par le gouvernement allemand pendant 70 ans. Elle est réapparue dans une édition annotée uniquement en 2016.

Cependant, il est maintenant apparu qu’une chronique écrite le 6 octobre par le président du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) Alexander Gauland et publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) – le journal allemand le plus diffusé au monde – reposait en grande partie sur le discours de novembre 1933 prononcé par Hitler devant les travailleurs de Siemens à Berlin.

« Le texte de Gauland est clairement étroitement lié à celui de Hitler », a commenté l’historien Wolfgang Benz dans le Tagesspiegel. « C’est une paraphrase qui donne à penser que le chef de l’AfD avait posé le discours du Führer de 1933 sur son bureau lorsqu’il écrivait sa chronique pour le FAZ. »

Benz, une autorité sur le nazisme et l’antisémitisme, a commenté la chronique ainsi : « on soupçonne probablement que le même esprit qu’en 1933 l'anime. » Il semblerait, a-t-il dit, que l’AfD propose des « restes réchauffés » de l’ère nazie, « se servant du mouvement nationaliste, le NSDAP [le parti nazi] et de ses épigones comme d’un modèle. »

Dans le FAZ, Gauland justifie le « populisme » de son parti au motif que l’AfD défend les intérêts de la « classe moyenne conventionnelle » et « des gens dits ordinaires » contre « une nouvelle élite

urbaine ». Les membres de « La classe mondialisée », dit Gauland, « vivent presque exclusivement dans les grandes villes, parlent anglais couramment et, lorsqu’ils changent d’emploi et déménagent de Berlin à Londres ou à Singapour, ils trouvent partout des appartements, maisons, restaurants, écoles privées similaires. […] En conséquence, le lien de cette nouvelle élite à leurs patries respectives est faible. Dans une société parallèle détachée, ils se sentent citoyens du monde. »

En 1933, Hitler avait utilisé des mots similaires pour dénigrer une « petite clique internationale sans racines » qui poussait les peuples les uns contre les autres : « Ce sont des gens qui sont partout et nulle part chez eux, mais qui vivent à Berlin aujourd’hui, demain Bruxelles, après-demain à Paris, puis de nouveau à Prague, à Vienne ou à Londres, et se sentent chez eux partout ». avait-il dit à l’auditoire [interrompu par des cris de « Juifs ! »]. « Ce sont les seuls qui doivent vraiment être considérés comme des éléments internationaux, car ils peuvent faire des affaires n’importe où. »

Hitler opposait le « peuple », en tant qu’élément national, à cette « clique internationale » : « le peuple est enchaîné à son sol, enchaîné à son pays d’origine, lié aux possibilités de vie de son État, la nation. Le peuple ne peut pas les suivre. » La version « réchauffée » de Gauland fait référence à : « ceux pour qui la patrie est encore une valeur en soi et qui sont les premiers à perdre leur patrie parce que c’est leur milieu où les immigrés affluent. Ils ne peuvent pas simplement s’éloigner et jouer au golf ailleurs. »

La nuance antisémite sous-entendue de ces lignes est évidente. L’image de Juifs « cosmopolites » déracinés traverse la propagande nazie comme un fil rouge. Mais les emprunts de Gauland à Hitler vont plus loin que cela. La déification de la nation et de la patrie – du sang et du sol – constituait le noyau de l’idéologie du fascisme et du nazisme.

Le nationalisme fanatique des nazis ne protégeait ni la classe moyenne allemande ni la classe ouvrière des assauts de l’économie mondiale capitaliste ; il les envoya au massacre sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale dans l’intérêt de l’impérialisme allemand. En même temps, ce nationalisme fanatique s’opposait au mouvement ouvrier révolutionnaire, internationaliste depuis que Marx et Engels ont publié le Manifeste du Parti communiste en 1848 avec le cri de guerre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Tant que le nationalisme bourgeois était dirigé contre la fragmentation féodale et la tyrannie, il était associé à des tendances progressistes et démocratiques. Mais cette époque s’est terminée au 19ᵉ siècle. L’État-nation est devenu trop contraignant pour la croissance internationale et l’intégration de l’économie capitaliste. L’Allemagne et les autres puissances impérialistes cherchaient à diviser de nouveau le monde par la force aux dépens de leurs rivaux. C’était cela la cause des Première et Seconde Guerres mondiales.

« Les tentatives de sauver la vie économique en l’inoculant avec le virus du cadavre du nationalisme entraînent un empoisonnement du sang qui porte le nom de fascisme », écrivait Léon Trotsky en novembre 1933, le mois même où Hitler prononçait son discours chez Siemens. « Le nationalisme fasciste, préparant des explosions volcaniques et des affrontements grandioses dans l’arène mondiale, ne porte rien sauf la ruine. » (extrait de Nationalisme et vie économique). Sept ans plus tard, Hitler envahit la Pologne et déclencha la Seconde Guerre mondiale.

Le fait qu’un des principaux journaux allemands ait ouvert ses pages au président de l’AfD pour régurgiter l’idéologie du sol et du sang de Hitler montre à quel point le retour de l’extrême droite en Allemagne a progressé. Face à la montée des tensions internationales, à la guerre commerciale et aux conflits sociaux, la classe dirigeante allemande renoue avec ses traditions criminelles.

Les éditeurs du FAZ savaient exactement à qui ils donnaient un forum. Gauland, qui a passé 40 ans de sa carrière politique dans l’aile dite des Stahlhelm [Casques d’acier] de l’Union chrétienne démocrate (CDU) avant de rejoindre l’AfD, a ouvert la direction du parti aux forces d’extrême droite et fascistes comme Bernd Höcke. Il a démontré sa position politique dans sa déclaration de juin de cette année selon laquelle Hitler et les Nazis n’étaient que « de la fiente d’oiseaux dans les plus de mille ans d’histoire allemande réussie. »

Bien que l’AfD n’ait recueilli que 12,6 % des suffrages aux élections générales, il donne désormais le ton en politique fédérale. La politique en matière de réfugiés de la grande coalition de démocrates chrétiens et sociaux-démocrates porte sa signature, de même que les pouvoirs accrus de la police et des services secrets et la hausse des dépenses consacrées à la Bundeswehr (l’armée).

Cependant, contrairement aux nazis des années 1930, l’AfD n’est pas à la tête d’un mouvement fasciste de masse. Il est rejeté par de larges couches de la population. Dans de nombreuses villes, il y a de fréquentes manifestations de masse contre le danger de la droite. Rien qu’à Munich, des dizaines de milliers de personnes ont protesté contre le renforcement des pouvoirs de l’État, les inégalités sociales et le militarisme à trois reprises cette année. À Berlin, 40 000 personnes devraient manifester samedi contre le racisme.

Mais cette opposition, à l’instar du mécontentement social massif de la population allemande, ne trouve aucune expression politique dans la politique officielle. Les partis représentés au Bundestag (parlement fédéral), ainsi que les médias capitalistes, s’adaptent ouvertement à la politique de l’AfD. Dans le cadre de la grande coalition, le SPD suit la politique de droite de l’AfD. Le parti de gauche préconise également un cours nationaliste ; Gauland lui-même a explicitement loué la dirigeante du Parti de gauche Sahra Wagenknecht dans sa chronique parue dans le FAZ.

De nombreux représentants de la classe moyenne aisée, auparavant libéraux, sont prostrés face à l’AfD. Parmi les exemples typiques, citons le politicien Vert Boris Palmer et l’éditorialiste du Spiegel et éditeur de Freitag Jakob Augstein, qui ont déclaré que Gauland avait écrit « un texte intelligent » et a appelé à ce que « l’AfD co-gouverne ».

Le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) vient de publier le livre « Pourquoi sont-ils de retour ? » De Christoph Vandreier, qui montre comment la montée de l’AfD a été systématiquement préparée pendant des années par un virage à droite dans les universités, les médias et en politique.

Dès 2014, les médias avaient déclenché une chasse aux sorcières acharnée contre le SGP et son organisation de jeunesse, l’IYSSE (International Youth and Students for Social Equality – Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale, ÉJIES), car ils avaient critiqué l’historien extrémiste de droite Jörg Baberowski, qui avait affirmé dans l’hebdomadaire Der Spiegel qu’Hitler « n’était pas cruel ».

Le rôle principal dans cette attaque a été joué par le FAZ : Jürgen Kaube, désormais corédacteur du journal, a défendu Baberowski contre le prétendu « harcèlement trotskiste ». Comme l’a prédit le SGP, banaliser les crimes des nazis a ouvert la voie à la résurgence de la politique de droite, militariste et autoritaire en Allemagne.

Ce développement ne se limite pas à l’Allemagne. Aux États-Unis et dans toute l’Europe, les dirigeants capitalistes se tournent vers l’autoritarisme et la renaissance du fascisme.

Il n’y a qu’un moyen d’empêcher la renaissance du militarisme et du fascisme en Allemagne : la mobilisation de la classe ouvrière internationale sur la base d’un programme révolutionnaire et la construction du SGP et de la Quatrième Internationale comme parti socialiste de masse.

(Article paru en anglais le 12 octobre 2018)