L’affaire Harvard sur les préférences raciales et le caractère antidémocratique de l’action positive

Par Ed Hightower
20 octobre 2018

Lundi, le procès de l’affaire Students for Fair Admissions (SFFA – Étudiants pour les admissions justes) contre Harvard Corporation s’est ouvert devant la Cour de district fédérale américaine à Boston dans le Massachusetts. Cette affaire d’une durée estimée à trois semaines devrait aboutir devant la Cour suprême des États-Unis, qui saisirait probablement l’occasion pour interdire toutes les préférences raciales dans les admissions aux universités.

Le procès met en lumière le caractère réactionnaire et antidémocratique de la discrimination positive – une politique qui cherche à dissimuler les divisions de classes dans la société tout en permettant à la droite politique de se faire le défenseur de l’égalité devant la loi. Le procès met également en évidence les préférences d’admission de Harvard et d’autres universités américaines d’élite.

L’organisation SFFA Inc. a intenté une action en justice contre Harvard en 2014. Le litige est dirigé par le militant de droite Edward Blum, un Associé de l’Institut des Entreprises Américaines. Blum a intenté un procès similaire contre l’Université du Texas pour ses préférences raciales en matière d’admission. Il a également évoqué la tristement célèbre affaire Shelby County contre Holder, qui a été entendue par la Cour suprême en 2013 et utilisée pour annuler les dispositions de la Loi électorale qui empêchaient les anciens États fédérés ségrégationnistes de modifier certains aspects de leur droit électoral sans une validation au niveau fédéral. Cet arrêt a favorisé la discrimination mise en place par les Républicaines dans les bureaux de vote.

La plainte de la SFFA allègue que Harvard discrimine les étudiants d’origine asiatique. La documentation fournie avec la plainte de 120 pages montre une pratique de plusieurs décennies consistant à attribuer des sièges à des fins raciales à la prestigieuse école. Malgré un système d’admission prétendument « holistique » – la loi fédérale interdisant l’utilisation explicite de quotas raciaux – Harvard a conservé une composition ethnique qui ne peut être expliquée de manière neutre. Pendant plusieurs décennies, l’école a conservé une composition ethnique composée de 40 à 50 pour cent de Blancs, de 17 à 20 pour cent d’Asiatiques, de 7 à 10 pour cent d’Hispaniques, de 7 à 10 pour cent d’Afro-Américains, de 10 pour cent d’étrangers résidents et de moins de 10 pour cent d’amérindiens (ou appartenance ethnique mélangée ou inconnue).

Cet équilibre racial était remarquablement rigide. Entre 1994 et 2008, par exemple, le taux de scolarisation des Afro-Américains était en moyenne de 7,8 pour cent, avec un écart-type de seulement 0,3 pour cent. Pour la même période, le taux de scolarisation hispanique était en moyenne de 7,4 pour cent, avec un écart-type de 0,4 pour cent.

Entre 2006 et 2014, les Afro-Américains représentaient entre 10,2 et 11,9 pour cent de la classe admise, tandis que les Hispaniques représentaient entre 9,8 et 13 pour cent. Cette parité constante entre les parties afro-américaine et hispanique du corps étudiant défie toute explication innocente.

La plainte démontre que les candidats asiatiques supportent une grande partie du fardeau de ce système de quotas raciaux en tant que minorité « surreprésentée ». Alors que la proportion d’Asiatiques dans la population américaine a plus que doublé depuis les années 1990, le pourcentage d’Asiatiques à Harvard est resté le même, oscillant autour de 17 pour cent. Les candidats asiatiques représentent plus de quarante pour cent des étudiants du groupe de candidats de Harvard (c’est-à-dire ceux qui obtiennent les meilleures notes et les meilleurs résultats aux tests) et qui réussissent sur le plan académique. Ils sont régulièrement ignorés en faveur des étudiants d’autres races aux qualifications plus faibles.

Le personnel des admissions utilise des « qualités personnelles » et d’autres catégories vagues pour discriminer les candidats asiatiques, une pratique qui reprend la réponse raciste de Harvard à son « problème juif » au début et au milieu du XXᵉ siècle, dans laquelle les administrateurs d’université limitèrent les inscriptions juives à 15 pour cent en évaluant leurs capacités de « caractère » et d’« autorité » (leadership) à la baisse.

Harvard place systématiquement les candidats américano-asiatiques au-dessous des candidats blancs dans ces paramètres intangibles et spécieux. Les stéréotypes des Asiatiques « étant silencieux / timide, orienté vers les sciences / les mathématiques et travailleurs acharnés » apparaissent dans les notes sur les dossiers des candidats. Un évaluateur de Harvard a décrit un candidat asiatique en termes racistes : « Il est calme et, bien sûr, veut être médecin ».

Si Harvard évaluait les candidats asiatiques et caucasiens sur un pied d’égalité, les taux d’inscription des groupes s’égaliseraient rapidement. Bien que cela augmenterait le niveau global de diversité raciale de Harvard, le processus d’admission à Harvard maintient le taux de scolarisation des personnes de race blanche deux fois plus élevé que celui des personnes d’origine américano-asiatique.

Jusqu’à présent, la plupart des procès consistaient en un témoignage de William Fitzsimmons, doyen des admissions et de l’aide financière de Harvard, qui s’est longtemps employé à défendre le traitement préférentiel réservé aux riches candidats par l’université. Sa pratique consistant à rencontrer régulièrement les employés du Bureau de développement témoigne de la politique d’admission fondée sur les dons qui, selon Fitzsimmons, était « importante pour la force à long terme de l’institution ». Une partie de l’argent ainsi récolté pouvait être utilisée pour des bourses, a-t-il ajouté.

Fitzsimmons a affirmé qu’il ne se souvenait pas d’un examen interne de 2013 qui avait conclu que Harvard était discriminatoire à l’égard des candidats asiatiques. L’université a cessé de publier les chiffres sur la composition du corps étudiant peu de temps après. « Je vois beaucoup de documents », a-t-il répondu de manière évasive à l’avocat du demandeur.

Légalement, Harvard prend des risques. La Cour suprême et les grandes universités jouent au chat et à la souris depuis l’arrêt Bakke de 1978, qui interdisait l’utilisation explicite de quotas raciaux lors des admissions. Les bureaux d’admission se sont retrouvés à créer des procédures d’admission conçues pour produire les mêmes résultats que s’ils avaient utilisés des quotas raciaux mais sans le dire. La décision rendue en 2003 dans l’affaire Grutter limitait encore davantage l’utilisation de la race dans les admissions, même si elle maintenait l’avantage « éducatif » d’un corps étudiant diversifié sur le plan racial.

La jurisprudence constitutionnelle américaine considère toutes les actions du gouvernement fondées sur la race avec suspicion. Une université recevant des fonds fédéraux – comme le fait Harvard – a le fardeau de démontrer que son utilisation de la race dans les admissions est « étroitement adaptée » afin de renforcer les avantages éducatifs d’un grand nombre d’étudiants. En règle générale, une politique n’est pas « étroitement adaptée » lorsqu’il existe d’autres moyens d’atteindre le même objectif.

Cela pourrait s’avérer fatal pour Harvard, car des études ont montré que la meilleure méthode pour augmenter le nombre de membres des minorités – et atteindre le prétendu objectif éducatif de la diversité raciale – consiste à éliminer les préférences d’admission « héritées » offertes aux enfants d’anciens élèves.

Le taux d’acceptation des candidats hérités à Harvard est d’environ 30 pour cent, soit environ cinq fois le taux d’admission de tous les autres candidats à Harvard. Les enfants d’anciens élèves de Harvard sont moins susceptibles de faire partie d’une minorité raciale et sont plus susceptibles d’être riches que ne le sont les autres candidats.

Un certain nombre d’universités y compris l’Université du Texas A & M, l’Université de Georgia et l’ensemble du système de l’Université de Californie (qui comprend Berkeley et Cal-Tech), ont considérablement accru la diversité ethnique de leur corps étudiant en mettant fin aux préférences héritées ainsi qu’aux préférences raciales.

Une autre façon, neutre par rapport à la race, d’accroître la diversité serait d’interdire les préférences en matière d’admission pour les enfants de riches donateurs, qui sont beaucoup plus susceptibles d’être de race blanche que d’être d’une minorité. Ils sont également plus susceptibles d’être des legacy applicants (candidats qui sont prioritaires parce qu’ils ont déjà un membre de leur famille qui est passé par l’université).

Quel que soit son résultat, le procès de Harvard expose certaines vérités fondamentales concernant l’enseignement supérieur, la richesse et la politique aux États-Unis. Tout de suite, cela montre que, à certains égards, l’Université de Harvard fonctionne comme une banque d’investissement qui fait un peu dans l’éducation. Grâce à sa dotation de 36,4 milliards de dollars, soit une somme supérieure au PIB de nombreux pays, Harvard pourrait offrir des cours et un repas gratuits à plus de 600 000 étudiants pendant un an. Ou, en supposant un rendement annuel de 6 pour cent sur le fonds de dotation, elle pourrait fournir une bourse complète à 36 000 étudiants chaque année. Ce dernier chiffre représente près de six fois le total des inscriptions à Harvard.

Les témoignages du procès ont révélé ce qui était déjà largement compris : tous les efforts sont déployés pour attirer non pas les meilleurs et les plus brillants étudiants, mais les étudiants les plus riches et ceux qui ont le plus de relations.

Plus largement, le procès révèle une fois de plus que la discrimination positive sert de mécanisme de domination de classe bourgeoise. Les équilibres raciaux soigneusement maintenus gardent les institutions importantes avec une masse critique de minorités sous-représentées. Comme le juge Stephen Breyer l’a déclaré lors des plaidoiries dans l’affaire Grutter de 2003, « nous pensons, du point de vue des entreprises, des forces armées, du droit, etc., que la diversité des élites est une nécessité extraordinaire dans tout le pays, que sans cela, le pays se porterait bien plus mal. »

Cette politique – menée avec tant de ténacité par la faction de la classe dirigeante exprimant ses intérêts par le biais du Parti démocrate – suscite un ressentiment qui est facilement manipulé par les forces politiques les plus réactionnaires. Dans le cas de Blum, son organisation préconise le démantèlement ultérieur de l’éducation publique par le biais de bons. Sa carrière en politique a commencé par une tentative de charcuter la carte électorale du Texas pour priver du droit de vote les électeurs les plus tentés par le vote démocrate. Ses alliés du parti Républicain enfermeraient volontiers les étudiants asiatiques sans une hésitation en cas de guerre avec la Chine. Il n’y a pas de faction progressiste dans ce combat.

Une politique éducative progressiste et socialiste ne consiste pas en des admissions sélectives fondées sur des catégories raciales, mais en des admissions ouvertes. L’éducation doit être un droit social et non une « opportunité » rare pour un petit nombre de privilégiés. Les connaissances ne manquent pas et les enseignants et le personnel ne manquent pas pour les partager et les enrichir. L’accès le plus large possible à l’enseignement supérieur contribuera à la réalisation du slogan socialiste de longue date : le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.

Les vastes avantages individuels et sociaux de l’éducation ne se heurtent qu’à un seul obstacle : la monopolisation de toutes les ressources sociales par l’aristocratie financière.

(Article paru d’abord en anglais le 19 octobre 2018)