Une discussion avec Helen Pluckrose, une des trois auteurs d’un canular sur les Grievance Studies

Par Eric London
23 octobre 2018

Le 2 octobre, Helen Pluckrose, James A. Lindsay et Peter Boghossian ont publié un article intitulé « Études universitaires sur les griefs [Grievance Studies] et la corruption des œuvres académiques », qui détaillait les résultats d’un effort mené depuis un an pour publier de faux articles – des fumisteries – délibérément composés dans des revues académiques associées à des études sur le genre, la race et l’orientation sexuelle.

Le World Socialist Web Site s’est récemment entretenu avec Helen Pluckrose sur l’étude et sa signification politique et intellectuelle.

James A. Lindsay, Helen Pluckrose et Peter Boghossian

Eric London, WSWS : Comment est né cet article ? Y avait-il une goutte qui a fait déborder le vase qui vous a fait réaliser tous les trois que vous deviez lancer ce projet ?

HP : Je pense que nous avons tous eu des gouttes différentes qui ont fait déborder. Nous étions face à une épistémologie épouvantable et à la manière dont le postmodernisme et les conceptions identitaires permettaient une éthique incohérente. Le problème éthique est fondamentalement le rejet de la connaissance objective. Ils croient que la connaissance est construite au service du pouvoir et se perpétue à travers le langage, ainsi que l’éthique incohérente qui est inévitable lorsque l’on pense de cette façon. En regardant à travers l’identité, on nous dit qu’il est acceptable d’avoir des préjugés contre certaines personnes, par exemple. C’est le souk.

WSWS : Le fait que le non-sens postmoderne que vous avez écrit ait été publié en dit long sur l’atmosphère pseudo-intellectuelle des universités américaines. Quelle est la toxicité de cette culture dans ces milieux ?

HP : Je vais vous donner un exemple : nous sommes allés à l’Université d’état de Portland où enseigne Peter [Boghossian], pour examiner l’argument selon lequel les hommes et les femmes peuvent avoir des intérêts différents en moyenne, que cela pourrait expliquer des emplois différents, et que, si nous voulons que davantage de femmes se lancent dans la technologie, alors peut-être que les emplois devraient être rendus plus attrayants pour les choses qui intéressent les femmes. Il n’a jamais été suggéré que les femmes ne peuvent pas faire de la technologie, mais c’est ainsi que cela a été interprété à cause de cette idée que la connaissance est une construction et donc si vous reconnaissez des différences entre les hommes et les femmes, vous dites que les femmes sont inférieures.

Nous avons reçu des menaces, dont certaines étaient des fanfaronnades, mais d’autres étaient sérieuses. Les menaces varient beaucoup : de jeter des couches sales sur nous jusqu’à celle d’utiliser des grenades lors de notre réunion. Nous devions arriver tôt et nous cacher. Nous avons engagé des gardes du corps. Certains manifestants se sont levés et sont sortis et ont physiquement endommagé le système audio. Nous avions besoin d’une escorte de police hors des lieux. C’est simplement parce que nous voulions parler de la quantité considérable de preuves scientifiques qu’il existe réellement des différences biologiques entre les hommes et les femmes.

Ce n’est pas juste une question de quelques étudiants fous. C’est un problème social plus large. Je suis historienne et je m’intéresse aux questions relatives aux femmes et à l’égalité des sexes. Et je peux être menacée et renvoyé pour avoir dit que les hommes et les femmes pourraient ne pas être psychologiquement identiques ? C’est dangereux.

WSWS : Pouvez-vous décrire les types de pressions exercées sur les universitaires pour se conformer à cette hystérie sur l’identité et au postmodernisme ?

HP : Nous entendons beaucoup de choses des universitaires. Il y a eu une flopée de lettres depuis que nous nous sommes révélés. La pression dépend évidemment du domaine dans lequel vous vous trouvez, mais vous êtes probablement face à des contraintes concernant la manière dont vous êtes autorisé à effectuer votre travail, quoi qu’il en soit. J’ai tellement de courriels disant des choses comme « bien fait », ils souhaiteraient pouvoir s’exprimer, mais ils ne peuvent pas perdre leur emploi. Une personne a écrit en disant : « Je sais que cela semble lâche, mais enseigner, c’est ma vie. » Beaucoup aimeraient parler, mais ils ont peur d’être pris au piège.

WSWS : Qu’est-ce qui vous a surpris dans les réactions ? était-ce ce que vous attendiez ?

HP : Je reçois de la méchanceté, évidemment. Les gens nous accusent d’être fascistes et nazis et généralement pervers, mais je peux l’ignorer. Ce qui a tendance à venir des universitaires de gauche postmodernes confirme ce que nous avons dit. Ils défendent les papiers comme un bon travail universitaire ! Ils disent que la seule chose qui ne va pas, c’est que nous avons inventé des noms et fourni de fausses données à l’occasion.

Maintenant, c’est devenu une norme. Nous avons souvent été accusés de harcèlement moral lorsque nous avons dit que ce problème se posait. Mais cela prouve que le problème dans ces cercles ne se résume pas à quelques cas isolés qui poussent ces questions d’identités jusqu’à l’excès ; c’est courant dans les études sur l’identité, ce que nous appelons des études sur les griefs [grievance studies].

Et une autre chose : quelqu’un nous a vraiment écrit en nous disant que nous accordions trop d’attention à des gens de race blanche lorsque nous avons soutenu que les enfants blancs devraient être enchaînés sur le sol de la salle de classe. C’était un signe que nous étions centrés sur les blancs ou quelque chose du genre.

WSWS : La vidéo que vous avez publiée est hilarante, et je vous félicite d’avoir trouvé l’élément d’humour dans tout cela, mais quand je suis arrivé à la partie où vous décrivez que votre réécriture de Mein Kampf de Hitler a été acceptée dans un journal universitaire, c’est là que le sourire a quitté mon visage. Pouvez-vous nous parler de cela ?

HP : Vous savez, même après que nous nous sommes révélés être des fraudeurs, nous avons trouvé cela étrange. Certaines personnes défendent encore cet article, affirmant qu’il s’agissait d’une bonne partie de Mein Kampf ! Dans ces études sur l’identité comme dans le fascisme, on retrouve toujours le totalitarisme, le militantisme et les griefs, même si ceux qui mettent en avant l’identité viennent d’une perspective de gauche.

Mais ce que nous voulions surtout faire avec cet article était de montrer que cette théorie féministe et postmoderne pouvait être manipulée pour soutenir n’importe quoi. Nous avons trouvé un texte qui est à l’opposé de la justice sociale et nous avons réussi à en faire fonctionner la théorie.

WSWS : Beaucoup de ces personnes se disent « de gauche ». Pensez-vous que ce label est juste ?

HP : Eh bien, il a été initialement adopté par des personnes ayant le même genre d’objectifs visant à égaliser la société, à aider les gens marginalisés. Je ne doute pas de certaines de leurs motivations. Mais une chose est qu’ils ont toujours été très opposés à la gauche socialiste. Quand ils disent que le discours entretient des forces oppressives, ils mentionnent la suprématie blanche, le patriarcat, etc., mais l’analyse de classe faisait complètement défaut dès le début. Il n’y a presque pas d’attention accordée aux problèmes de la classe ouvrière.

WSWS : Votre étude porte sur les « études de griefs ». Pourquoi avez-vous choisi ce mot en particulier ?

HP : Nous essayons de définir ce que nous examinons. Ce n’est pas tout le monde dans les sciences humaines. C’est une approche spécifique qui est une sorte d’approche de Justice Sociale avec des majuscules. C’est cette approche où les gens cherchent à découvrir les préjugés et le langage oppressif qui réprime les gens. Les études de griefs visent à tout « problématiser ».

WSWS : Mais lorsque vous utilisez le mot « grief », cela semble indiquer qu’il existe des griefs sociaux sous-jacents au milieu de la politique identitaire.

HP : Eh bien, je pense que l’une des raisons pour lesquelles la classe est une question tellement négligée pour eux est qu’ils ne peuvent pas parler de classe parce que cela les inclurait dans la catégorie de l’oppresseur. Ils écrivent de la littérature postmoderne sur l’identité pour parler d’eux-mêmes.

Il est intéressant de noter que les idées postmodernes sont les plus fortes dans les universités les plus élitistes. Une étude a montré que dans les universités de petites villes et les universités comptant la plus forte proportion d’étudiants qui travaillent pendant leurs études, il y a beaucoup moins d’attention portée à cette culture des griefs.

En d’autres termes, cela monte dans un contexte d’élite. Ce n’est pas un hasard si la plupart des universitaires qui s’occupent d’études de griefs négligent les questions de classes sociales, car cela ne ferait pas que compliquer leur récit ; cela les impliquerait comme n’étant pas des opprimés, mais faisant partie d’un groupe dominant et puissant.

WSWS : Et l’inégalité au sein des groupes raciaux augmente de façon astronomique. Aux États-Unis, par exemple, parmi les Afro-Américains et les Latinos, les inégalités sont maintenant plus grandes que chez les Blancs.

HP : Il y a environ un an, une étude montrait que les divisions entre les Afro-Américains étaient élevées et que les préjugés à leur égard étaient beaucoup plus fondés sur la classe que sur la race. L’étude a montré que les personnes qui avaient des noms africains et dont on s’imaginait qu’elles étaient des immigrants de la classe supérieure recevaient beaucoup plus de rappels pour des emplois que les personnes portant des noms afro-américains qui étaient perçues comme plus pauvres. L’étude a montré qu’il ne s’agissait pas de la couleur de la peau, mais de la classe et de la culture.

WSWS : Votre article devrait-il nous donner l’espoir qu’il y en a plus comme vous qui se cachent dans le monde universitaire ?

HP : Je suis sûre que les gens intelligents accomplissent du bon travail, mais il est difficile de le publier. La plupart du temps, le travail sérieux vient d’en dehors de l’université. Je suis actuellement en train d’examiner les différences entre le matérialisme et le postmodernisme, par exemple dans les études postcoloniales. Ce débat semble avoir lieu dans ce domaine. Les universitaires matérialistes ou qui se définissent comme marxistes qui critiquent ceux du postmodernisme ont tendance à être eux-mêmes une minorité. Ils ont souligné que ceux qui suivent le postmodernisme sont dans des institutions d’élite occidentales, alors que les universitaires matérialistes se trouvent principalement dans des pays précédemment colonisés.

Ce type de philosophie ne soutient que les riches. Les personnes qui adoptent ces idées sur l’identité ont tendance à appartenir à la classe moyenne, à avoir le temps de l’étudier ou de fréquenter une université d’élite.

WSWS : Pensez-vous que le fait que vous ayez publié votre article au beau milieu d’une croissance de l’extrême droite dans certains pays d’Europe et des Amériques a une importance quelconque ? Qu’est-ce qu’il permet d’expliquer ce processus ?

HP : Les principaux partis de gauche, en abandonnant leurs engagements libéraux et leur base économique dans la classe ouvrière, ont perdu le fil. Ils sont devenus moins crédibles et perdent des élections. Ils intensifient les peurs à propos de l’islamisme, attisent les divisions raciales, les divisions entre les hommes et les femmes et, ce faisant, poussent les gens vers la droite.

Oui, il se passe des choses terribles à droite, et c’est le danger le plus évident. Mais nous devons nous concentrer sur la gauche, de notre côté également, pour nous rendre crédibles afin de pouvoir faire appel à l’être humain qui travaille. Ceci est un sérieux problème.

WSWS : Et les démocrates font encore plus de dégâts en s’attaquant à la présomption d’innocence et en prétendant, par le biais de la campagne #MeToo, que tous les accusateurs devraient être crus, quoi qu’il arrive.

HP : La gauche, en s’éloignant de la réalité objective, en s’éloignant de la vérité, a alimenté cet abandon de la notion de procès équitable. Essentiellement, en accordant la priorité aux identités, l’ensemble du concept « croire les femmes » s’est propagé dans ces couches.

C’est peut-être bien intentionné et c’est affreux quand on ne croit pas les femmes, mais en préconisant une croyance aveugle sur la base de l’identité de l’accusateur en tant que femme plutôt que par une action individuelle et les faits eux-mêmes, cela mine la confiance dans la « gauche ». C’est un piège kafkaïen, c’est totalitaire. Nous avons besoin d’une gauche forte, rationnelle et objective pour nous opposer à ce type de politique.

(Article paru d’abord en anglais le 18 octobre 2018)