La Banque d’Angleterre prévient qu’un Brexit « sans accord » serait pire que le krach de 2008

Le Parti travailliste s’engage à sauver le capitalisme britannique

Par Robert Stevens
4 décembre 2018

La Banque d’Angleterre (BoE) a publié une analyse avertissant que le Royaume-Uni pourrait être confronté à un effondrement économique et au chaos à la suite d’un Brexit « sans accord ». Selon le « pire scénario possible » de la BoE, le produit intérieur brut pourrait chuter de 10,5 pour cent en cinq ans, le taux de chômage officiel pourrait presque doubler à 7,5 pour cent, l’inflation pourrait atteindre 6,5 pour cent, les prix immobiliers pourraient chuter de 30 pour cent, les prix de l’immobilier commercial pourraient s’effondrer de jusqu’à 48 pour cent et la livre sterling pourrait tomber à un niveau comparable à celui du dollar américain.

Ces niveaux de dislocation et d’effondrement économiques n’ont pas d’égal depuis la Seconde Guerre mondiale et dépassent de loin l’effet du krach économique de 2008.

Les scénarios les plus défavorables sont basés sur un Brexit « sans accord » sans période de transition, ce qui signifie que le Royaume-Uni quitterait l’UE le 29 mars 2019 et serait contraint de revenir aux règles de l’Organisation mondiale du commerce pour ses échanges commerciaux avec l’Europe et le reste du monde. Le pire des cas suppose qu’il y aurait des contrôles douaniers pour les marchandises à la frontière britannique, le Royaume-Uni ne pouvant conclure de nouveaux accords commerciaux avec l’UE ou d’autres pays avant 2023.

Bien que la banque ait déclaré que ces scénarios « n’étaient pas nécessairement le déroulement le plus probable », son analyse intervient moins de quatre mois avant la sortie prévue du Royaume-Uni de l’UE, dans des conditions où l’accord proposé entre la première ministre Theresa May et l’Union européenne n’a pas encore été adopté par le parlement britannique. Un débat de cinq jours sur l’accord débutera mardi et un vote aura lieu le 11 décembre.

Dans l’état actuel des choses, il n’existe aucune arithmétique parlementaire permettant à May de faire adopter l’accord par le parlement lors du premier vote, tous les partis de l’opposition y étant opposés, y compris le partenaire de facto de la coalition du parti conservateur, le parti démocrate-unioniste (DUP), ainsi que quelque 90 députés conservateurs favorables à un Brexit sans accord.

Même le scénario de la BoE d’un « Brexit désordonné » impliquant néanmoins une « absence de perturbation des frontières et des marchés financiers » prévoit une crise majeure, avec une chute du PIB de 3 pour cent, une hausse du chômage à 5,75 pour cent, une augmentation de l’inflation à 4,25 pour cent, une baisse des prix de l’immobilier de 14 pour cent et un effondrement des prix de l’immobilier commercial de 27 pour cent.

Le Financial Times note que le calendrier cité par la BoE dans son analyse sont optimistes et que le désordre économique pourrait se produire beaucoup plus tôt. Et, tout en dressant un tableau des scénarios possibles d’Apocalypse économique, la BoE tient à préciser que son comité de politique financière « juge que le système bancaire britannique est suffisamment solide pour continuer à servir les ménages et les entreprises, même en cas d’un Brexit désordonné. »

Néanmoins, l’aile pro-Brexit sans accord des conservateurs a qualifié le rapport de la BoE de résurrection du « Projet alarmiste », comme ils avaient décrit la campagne des partisans de rester dans l’UE (Remain) lors du référendum de 2016. L’ancien ministre des affaires étrangères, Boris Johnson, a déclaré que la BoE s’était toujours « trompée ».

Jacob Rees-Mogg a qualifié le gouverneur de la BoE, Mark Carney, de « politicien canadien de second rang qui a échoué dans la vie politique canadienne avant de trouver un emploi au Royaume-Uni ». Il a ajouté : « Je ne pense pas qu’il soit grandement respecté. » En appelant Carney à démissionner, il a déclaré que le gouverneur de la BoE était « profondément politisé ». Il a poursuivi : « Il est inhabituel que la Banque d’Angleterre dévalorise la livre sterling en parlant ainsi et montre l’incapacité du gouverneur à comprendre son rôle […] Il n’est pas là pour créer la panique. »

Face à de telles divisions insolubles au sein du parti conservateur au pouvoir, l’organe de presse du parti conservateur, le Spectator, a fait allusion à la crise existentielle à laquelle l’impérialisme britannique était confronté dans un commentaire de James Forsyth. Il a écrit qu’avant le vote sur l’accord du Brexit, « le plan de May ne reçoit que très peu d’appui […] Un ministre a prédit en privé que nous nous dirigeons vers la « crise constitutionnelle la plus grave » de notre histoire ».

Cependant, Forsyth a qualifié cette évaluation d' « hyperbole », car « le 17ᵉ siècle en a eu plusieurs qui étaient bien pires ». Il a ensuite reconnu que « les prochaines semaines mettront encore plus pression à la constitution que tout autre événement des cent dernières années ».

Il est extraordinaire que Forsyth revienne sur des événements survenus il y a près de 370 ans pour établir un parallèle avec la crise du Brexit. Le principal événement du XVIIᵉ siècle en Angleterre fut la guerre civile de neuf ans (1642-1651), qui aboutit à l’exécution de Charles Iᵉʳ en 1649 et dévasta l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, faisant plus de 370 000 victimes, soit l’équivalent en Irlande à 41 pour cent de la population totale. Même la crise constitutionnelle très préférée des conservateurs, la « révolution glorieuse » de 1688, a vu l’invasion de l’Angleterre par Guillaume d’Orange et la chute de la dynastie Stuart.

L’évaluation de la BoE a été corroborée par l’analyse contenue dans un rapport gouvernemental interdépartemental. Il a conclu qu’un Brexit sans accord pourrait se traduire par une croissance en moins de l’économie britannique de 9,3 pour cent au cours des 15 prochaines années par rapport à son maintien dans l’UE. Même si le Parlement finissait par soutenir les projets de Theresa May sur le Brexit, l’économie britannique pourrait être réduite de 3,9 pour cent dans 15 ans, selon d’autres données.

Face à cette situation, le parti travailliste dirigé par Jeremy Corbyn et le chancelier fantôme John McDonnell fait tout ce qui est en son pouvoir pour que la crise à laquelle l’impérialisme britannique fait face soit gérée en toute sécurité et confinée dans les institutions de l’État bourgeois. Vendredi dernier, McDonnell a écrit au secrétaire permanent au Trésor, Tom Scholar, lui informant qu’« en tant que chancelier fantôme, je travaille avec mon équipe de ministres fantômes et une équipe de conseillers dirigés par Lord Kerslake, dans le but de préparer notre future équipe gouvernementale au ministère des finances au cas où des élections législatives anticipées auront lieu. Nous travaillons à la préparation d’un premier budget post-électoral, au lancement d’un examen des dépenses et à diverses réformes du rôle du Trésor… »

Sa lettre se terminait avec une garantie au capitalisme britannique que rien n’était envisagé qui ferait des vagues : « Compte tenu de l’instabilité actuelle au sein du gouvernement qui pourrait conduire à des élections à tout moment, je pense qu’il nous incombe de faire des préparatifs adéquats maintenant pour assurer un transfert de pouvoir en douceur, en fonction évidemment du résultat de cette élection. »

Le parti travailliste est également en train de formuler une réponse selon laquelle, qu’il s’agisse d’une élection générale ou non, il soutiendra un deuxième référendum pour annuler le vote sur le Brexit. Bien que Corbyn n’ait pas pour l’instant annonce publiquement son soutien à « un vote du peuple » sur l’accord de May – comme l’a demandé l’aile droite blairiste du parti qui souhaite que l’option de rester dans l’UE figure sur n’importe quel bulletin de vote – M. McDonnell a fait des déclarations plus conciliantes.

Mercredi dernier, il a déclaré que si le parti travailliste n’était pas en mesure d’imposer des élections générales – la politique privilégiée déclarée par Corbyn – « nous demanderons alors au gouvernement de se joindre à nous pour un vote public », ajoutant : « Je pense qu’il s’agit là la suite des événements que nous allons inévitablement traverser dans cette période. »

Vendredi dernier, McDonnell s’est également prononcé fermement en faveur de l’inclusion, dans un deuxième référendum, de la possibilité de rester dans l’UE, en déclarant : « Il est difficile de voir le Parlement décider, s’il y aura un choix, qu’il n’accepte pas au moins une sorte d’option de rester dans l’UE. Mais cela sera tranché par Parlement si jamais nous arrivons à cette situation ».

(Article paru en anglais le 3 décembre 2018)