La classe ouvrière et la crise de l‘environnement

Par Patrick Martin
20 décembre 2018

La calomnie la plus stupide peut-être parmi celles, nombreuses, qui sont lancées par les médias bourgeois contre les Gilets Jaunes en France est l’affirmation que les travailleurs participant aux manifestations militantes contre les inégalités sociales, la pauvreté et les bas salaires ne veulent pas se préoccuper de l’environnement parce qu’ils sont opposés à la taxe sur les carburants imposée par le président Macron.

Le New York Times, qui diffuse régulièrement de telles calomnies, publie ainsi dans son édition dominicale un éditorial intitulé «L’environnementalisme est-il seulement pour les riches?» Écrit par le Dr Neil Gross, professeur de sociologie au Colby College, dans le Maine, l’article affirme que les protestations des Gilets Jaunes «rendent les écologistes nerveux» et il fait l’éloge de la taxe sur l’essence de Macron « comme faisant partie d’un effort ambitieux et continu pour combattre le réchauffement planétaire.

Gross compare directement les Gilets Jaunes aux travailleurs des États-Unis: «Comme pour le soutien de la classe ouvrière à l’industrie en déclin du charbon aux États-Unis, la question se pose: l’environnementalisme est-il une question de ‘boutique’, une cause dont seuls les nantis peuvent se soucier?» Il cite une étude sociologique de 1995, censée faire date, qui montre que le soutien à l’environnementalisme est plus fort dans les tranches de revenus les plus élevées, parce que «les citoyens n’étaient enclins à donner la priorité aux préoccupations environnementales que s’ils étaient assez riches pour ne pas avoir à se soucier de choses plus fondamentales comme la nourriture et le logement».

L’inégalité économique croissante ne fait qu’exacerber le problème, soutient Gross, affirmant que «dans de nombreuses démocraties capitalistes d’aujourd’hui, les ressentiments de classe et de statut, exacerbés par l’inégalité rampante et renforcés par des politiciens opportunistes, se sont développés à un tel point que des questions comme l’environnement qui touchent chacun sont perçues de manière croissante à travers le prisme du conflit de groupe et de la lutte partisane».

Un mouvement de classe de la classe ouvrière (c’est-à-dire un mouvement qui ne voit les problèmes qu’«à travers le prisme du conflit de groupe») doit donc, par définition, être hostile aux préoccupations environnementales qui «touchent chacun». Si Gross est clairement hostile aux populistes de droite comme Donald Trump et Marine Le Pen, il fait essentiellement écho à leurs arguments selon lesquels la protection de l’environnement et la protection des emplois et du niveau de vie des travailleurs sont des objectifs incompatibles.

Gross ignore le fait évident que les mesures proposées par le gouvernement Macron ne «touchent pas tout le monde» et certainement pas de la même manière. Elles réduisent le niveau de vie des travailleurs au nom d’une consommation moindre des combustibles fossiles, tandis que Macron accorde réductions d’impôts, déréglementation du commerce et autres faveurs à l’élite patronale.

Une deuxième chronique du Times, lundi, est plus nettement réactionnaire, au point de paraître absurde. Todd May, professeur de philosophie à l’Université de Clemson en Caroline du Sud, pose cette question dans le titre: «L’extinction humaine serait-elle une tragédie?» May soutient que cette suggestion, épouvantable, est bien valable et qu’elle fait l’objet d’un débat actif dans les milieux philosophiques bourgeois.

Pourquoi? Parce que «nous sommes en train de dévaster la terre et de causer des souffrances animales inimaginables», ce qui justifie probablement l’extermination de sept milliards d’êtres humains et leurs descendants. May conclut que «si la planète ne contenait plus d’êtres humains... cela serait peut-être bien une bonne chose».

Le professeur soutient que la race humaine tout entière est coupable de crimes contre la nature: «C’est l’humanité qui commet un tort, un tort dont l’élimination nécessiterait probablement l’élimination de l’espèce...» Ce tort inclut la contribution humaine au changement climatique, l’empiétement de l’activité humaine sur divers écosystèmes et le développement de méthodes d’élevage industriel dans l’agriculture qui favorisent «la création de millions et de millions d’animaux pour lesquels elle n’offre que souffrance et misère avant de les abattre d’une manière souvent barbare».

May admet que l’humanité a fait des contributions utiles comme le développement de la raison, de l’art et de la science, et admet que «si notre espèce disparaissait, tout cela serait perdu». Mais il se lance alors dans un argument fondé sur l’assimilation de la vie humaine et animale, posant ce qu’il considère apparemment comme une question sans réponse: «Quelle souffrance et quelle mort de la vie non humaine serions-nous prêts à supporter pour sauver Shakespeare, nos sciences et ainsi de suite? Et de répondre: «À moins que nous ne pensions qu’il existe un fossé moral terriblement profond entre le statut d’animaux humains et celui d’animaux non humains, toute réponse raisonnable que nous trouverons sera largement dépassée par le mal et la souffrance que nous infligeons aux animaux».

Au risque de nous voir accusé d’«espècisme», il faut dire que l’article de May et son appel à la peine de mort pour l’humanité à cause de sa cruauté envers les animaux, semble plus adapté à l’Oignon qu’au New York Times. Mais ce lamentable produit du sanctuaire universitaire est un avertissement sérieux de la désorientation politique de sections de la classe moyenne supérieure dans des conditions de conflit de classe croissant au sein du capitalisme. Les articles de May et Gross, sont des démonstrations de l’impasse littérale à laquelle est arrivée la pensée limitée au cadre socio-économique du système capitaliste de profit.

Ce n’est pas «l’humanité» qui est coupable de contribuer au changement climatique ou à la destruction de l’écosystème, comme le prétend May. C’est la classe capitaliste qui contrôle l’économie mondiale et détermine ses activités et son développement, y compris son impact sur l’environnement. Il n’est pas non plus vrai, comme l’affirme Gross, que voir les problèmes «à travers le prisme du conflit de groupe» bloque le développement de solutions à une crise environnementale affectant la planète. Au contraire, seule une perspective fondée sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière offre une voie vers l’avant.

On a vu l’incapacité du capitalisme et du système de l’État-nation à résoudre la crise climatique ces deux dernières semaines à Katowice, en Pologne, où eut lieu un sommet de plus sur le climat parrainé par l’ONU. Les représentants de plus de 200 gouvernements, dont 25.000 bureaucrates, scientifiques et diplomates, n’ont même pas pu se mettre d’accord sur un rapport soulignant les dangers imminents du réchauffement planétaire, et moins encore prendre des mesures sérieuses pour le prévenir.

Ils ont adopté un règlement futile pour mettre en œuvre l’Accord de Paris sur le climat, accord que les climatologues considèrent comme totalement inadéquat. On l’a fait pour maintenir la prétention d’une unité internationale dans des conditions où l’administration Trump a déjà annoncé qu’elle se retirerait de l’Accord de Paris l’an prochain, date la plus proche à laquelle elle peut légalement le faire.

La prémisse tacite de toute discussion sur l’environnement par la classe capitaliste et ses représentants est que pour arrêter le changement climatique, la classe ouvrière doit souffrir. Mais pourquoi les travailleurs devraient-ils payer pour la criminalité, la cupidité, l’incompétence et le nationalisme des élites dirigeantes capitalistes?

La crise du changement climatique souligne les conséquences mortelles de l’anarchie et de l’absence de planification de la production capitaliste, portée par le profit et les intérêts stratégiques des États-nations capitalistes les plus puissants. La dégradation de l’environnement est loin d’être la responsabilité de «tout le monde» : le rapport Carbon Majors de 2017 montre que 70 pour cent de tous les gaz à effet de serre émis entre 1988 et 2015 provenaient de seulement 100 entreprises, toutes contrôlées par des multimillionnaires et des milliardaires des classes capitalistes des principaux pays.

La seule réponse réaliste à la crise environnementale est socialiste: celle-ci requiert la nationalisation des grandes entreprises et des banques et leur mise sous contrôle ouvrier, l’instauration d’une planification scientifique de l’économie mondiale, l’abolition du capitalisme et de l’État-nation.

(Article paru d’abord en anglais le 19 décembre 2018)

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