Une grève de deux jours contre le gouvernement indien reflète la montée de la colère sociale

Par nos correspondants
11 janvier 2019

Mercredi, dix millions de travailleurs indiens ont participé à la deuxième journée d'une grève nationale de protestation de 48 heures contre les «réformes» économiques favorables aux investisseurs mis en place par le gouvernement dirigé par le parti suprémaciste hindou Bharatiya Janatha Party (BJP).

Tandis que les médias capitalistes tentaient en grande partie d’ignorer la grève, elle a été largement suivie par la classe ouvrière, à la fois dans le secteur dit formel et dans le secteur informel. De plus, la grève a ignoré les clivages de castes et communautaires que la classe capitaliste dirigeante utilise depuis des décennies pour canaliser le mécontentement social dans ces voies réactionnaires.

Le taux de participation élevé reflète la colère montante de la classe ouvrière à l'égard du gouvernement du premier ministre Narenda Modi soutenu par les grandes entreprises. Au cours de ses quatre années et demie de mandat, il a intensifié de façon dramatique l'assaut contre la classe ouvrière indienne, l'une des plus importantes au monde, qui dure depuis plusieurs décennies. Cela inclut des mesures d'austérité brutales, l'accélération de la privatisation, la promotion de l’embauche d’intérimaires, la destruction des normes de sécurité environnementale et des lieux de travail et des augmentations d'impôts onéreuses pour les travailleurs.

Parmi les principaux participants se trouvaient les mineurs de charbon, les postiers et les débardeurs, ainsi que les employés de banques, d’assurances, de télécommunications, de transports et les travailleurs des plantations de thé. Les travailleurs des industries appartenant au gouvernement ont été rejoints par ceux d'entreprises mondiales telles que Bosch, Toyota, Volvo, CEAT, Crompton et Samsonite.

Indiquant les vives tensions de classe et la réponse brutale des employeurs et des gouvernements, de nombreux reportages font état d’affrontements violents, de licenciements et d’arrestations de travailleurs grévistes. Dans plusieurs États, tels que le Bengale-Occidental et le Tamil Nadu, des employés du secteur public ont défié les menaces de licenciement, de réduction de salaire et d'autres mesures disciplinaires prises par le gouvernement.

Le conflit le plus important a éclaté à l’usine de climatisation Daikin du centre industriel de Neemrana au Rajasthan, où 12 travailleurs ont été arrêtés mercredi sous les chefs d’inculpation fabriqués de toutes pièces de tentative de meurtre et d’émeute. Des charges similaires ont été portées contre quelque 700 travailleurs non identifiés. C'était le résultat de l'attaque par la police et des gardes de sécurité, armés de lathis (lourds bâtons à pointe de fer), de balles de caoutchouc et de gaz lacrymogènes, contre environ 2000 grévistes.

Cette répression a eu lieu à moins de 70 kilomètres de l'usine d’assemblage de voitures Maruti Suzuki de Manesar, dans l'État voisin de l'Haryana, où 13 travailleurs victimes d’un coup monté ont été condamnés à la prison à vie pour meurtre. Les 13 sont la cible d'une chasse aux sorcières par l’entreprise et le gouvernement pour avoir lancé des grèves et une occupation de l’usine en 2011-2012 contre les conditions de travail de forçat et les emplois d’intérimaires précaires.

Selon certaines informations, la grève de deux jours aurait eu un impact important dans les principaux États, dont l'Haryana et le Rajasthan, ainsi qu'Odisha à l'est, le Maharashtra et Goa à l'ouest, le Punjab au nord, le Kerala, le Karnataka et le Tamil Nadu au sud et le Bengale-Occidental à l'est.

Les travailleurs hospitaliers privés et les travailleurs du secteur «non syndiqué», y compris dans les fabriques de cigarillos (beedi) et de la construction, ainsi que dans le commerce de détail et la distribution, ont participé à la grève dans de nombreux États.

Au Kerala, les bus publics et privés étaient au point mort. Les services de bus publics étaient à l’arrêt à Karnataka et à Haryana, où se trouve le bassin industriel de Gurgaon-Manesar.

À Mumbai, le centre financier de l'Inde et la deuxième ville du pays, la plupart des banques et des bureaux du gouvernement ont été fermés et les opérations portuaires ont été paralysées. Environ 32.000 travailleurs des transports en commun de la ville ont poursuivi leur grève pour une durée indéterminée le deuxième jour, exigeant des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail, au mépris d'une ordonnance gouvernementale en vertu de la loi sur la maintenance des services essentiels (EMA) qui l'interdit.

Cependant, les syndicats n'ont pas mobilisé certaines des sections les plus importantes et les plus puissantes de la classe ouvrière, telles que les cheminots. Les aéroports ont continué de fonctionner, avec peu de perturbations. Cela reflétait la perspective politique des bureaucraties syndicales.

La grève a été déclenchée par les centrales de dix syndicats et dirigée politiquement par le Parti communiste indien (marxiste) stalinien ou CPM. Parmi les syndicats figuraient le Centre des syndicats indiens (CITU), affilié au CPM, et le Congrès des syndicats indiens (AITUC), contrôlé par l'autre principal parti stalinien, le Parti communiste indien (CPI). Ils ont été rejoints par le Syndicat national du Congrès (INTUC), dirigé par le Parti du Congrès, et le Front progressiste du travail (LPF), affilié au DMK, un parti de droite basé au Tamil Nadu.

Le gouvernement de l'État du Kerala, dirigé par le CPM, a encouragé la participation à la grève. Toutefois, soulignant l’attitude favorable aux entreprises des partis staliniens, il a conclu un marché avec la CITU pour exempter les services de trains de voyageurs et le secteur du tourisme, en invoquant des pertes financières probables.

De même, les syndicats n'ont pas appelé les travailleurs à débrayer dans l’industrie de l’automobile à Oragadam, dans la banlieue de Chennai, surnommée le «Detroit de l'Inde», car les grands constructeurs automobiles y sont installés.

En novembre dernier, les syndicats ont mis fin à une grève de deux mois impliquant plus de 3000 travailleurs de trois sociétés opérant à Oragadam – Yamaha, Royal Enfield et Myoung Shin India Automotive – sans qu’aucune de leurs principales revendications ne soit satisfaite. Dans son accord avec Yamaha, la CITU a promis une «paix industrielle» et un «gel» des grèves d’occupation d’usines.

En participant à la grève de deux jours, des millions de travailleurs ont manifesté leur hostilité croissante aux mesures favorables au marché libéral imposées par les gouvernements successifs depuis 1991, lorsque l’élite indienne décida de transformer le pays en une plate-forme de travail à bas salaire pour les multinationales.

C’est la 18e grève nationale dirigée par la CITU depuis 1991. Mais tous les gouvernements nationaux et régionaux formés par les partis avec lesquels les syndicats sont alliés, y compris le Parti du Congrès, des partis régionaux comme le DMK et le CPM et le CPI staliniens, ont poursuivi la même politique impitoyable «favorable aux investisseurs». Cela vaut également pour les gouvernements des États dirigés par le CPM au Bengale occidental, à Tripura et au Kerala.

L’«ascension» tant vantée de l'Inde a procuré une richesse gigantesque à une petite élite capitaliste tout en condamnant la grande majorité des gens à la pauvreté et à l'insécurité économique, où tout malheur – de la maladie à la perte d'emploi – peut pousser une famille dans l'abîme social.

Alors que l'Inde ne comptait que deux milliardaires au milieu des années 90, elle en compte aujourd'hui environ 130, ce qui en fait la quatrième plus grande concentration au monde. Pendant ce temps, plus de 70 % de la population lutte pour survivre avec moins de 2 dollars par jour. Modi cherche systématiquement à attirer les investisseurs mondiaux en soulignant que les salaires en Inde ne sont pas plus du quart de ceux en Chine.

Le BJP a été élu en 2014 en s'engageant à créer des emplois. Cela s'est avéré un canular cruel. Une étude du Centre de surveillance de l’économie indienne publiée cette semaine a estimé que le taux de chômage avait augmenté pour atteindre 7,4 % en décembre. Si l'on tient compte des personnes qui ont quitté le marché du travail depuis septembre 2016, le taux réel est de près de 13 %, soit plus de 50 millions de personnes au chômage.

Afin de poursuivre les ambitions de grande puissance de la classe dirigeante, l’Inde a également formé un «partenariat stratégique mondial» avec l’impérialisme américain et considérablement augmenté les dépenses militaires. Ayant le cinquième budget militaire le plus important au monde, l'Inde consacre désormais deux fois et demie plus d'argent à son armée qu'à la fourniture de soins de santé à ses 1,3 milliard d'habitants.

Le ministre des Finances, Arun Jaitley, a envoyé un tweet mercredi dénonçant la grève, soulignant l'indifférence cruelle du gouvernement face aux préoccupations des travailleurs. Le multimillionnaire a accusé les «syndicats de gauche» de vouloir «fabriquer une protestation autour de problèmes inexistants».

La grève de deux jours fait partie de la radicalisation internationale émergente de la classe ouvrière, allant des protestations des Gilets jaunes en France contre le gouvernement Macron aux enseignants et travailleurs de l’automobile américains en passant par les travailleurs de planifications sri-lankaises qui réclament un doublement de leur salaire.

Partout dans le monde, dans leurs luttes, les travailleurs se heurtent aux syndicats et aux soi-disant partis de «gauche» qui prétendaient autrefois représenter leurs intérêts. Les syndicats indiens ont appelé à la grève dans le but de contenir la colère croissante des travailleurs et paysans, et de la canaliser dans des manœuvres électorales pour mettre en place un autre gouvernement capitaliste, qu'il soit dirigé par le Parti du Congrès de la grande entreprise ou par des partis régionaux et de castes.

C'est pourquoi les syndicats dirigés par les staliniens n'ont fait aucune référence au sort des travailleurs de Maruti Suzuki. Ils craignent cette démonstration de militantisme et, plus important encore, ils craignent qu'une campagne associant la défense des travailleurs victimes de violence à la lutte contre la pauvreté et l'emploi précaire ne fasse capoter leur alliance avec le Parti du Congrès et leurs relations corporatistes avec les grandes entreprises.

Les staliniens ont également profité de la grève pour engager un dialogue avec le gouvernement de Modi, notamment sur sa dernière législation du travail. La CITU a publié mercredi une déclaration appelant le gouvernement à «suspendre immédiatement tous les amendements anti-travailleurs à la législation du travail et à prendre des mesures concrètes immédiates pour répondre à toutes les demandes formulées par le mouvement intersyndical».

Les partisans du Comité international de la Quatrième Internationale et du WSWS ont fait campagne pendant les deux jours parmi les travailleurs en grève de Chennai et de Kolkata, diffusant des articles du WSWS sur la grève et discutant des principaux problèmes politiques auxquels les travailleurs sont confrontés, et surtout de la nécessité d’un programme socialiste pour lutter contre l’offensive de la grande entreprise et du gouvernement.

(Article paru en anglais le 10 janvier 2019)