Le socialisme et les arguments en faveur de l'expropriation

Par André Damon
28 février 2019

« Le socialisme est de retour à la mode », déclare l'article de couverture de l'hebdomadaire britannique The Economist, fondé il y a 176 ans. Malgré les proclamations de la « fin de l'histoire » après la dissolution de l'Union soviétique, le journal voit l’origine de la croissance « remarquable » du soutien populaire au socialisme dans des décennies d'inégalités sociales croissantes.

« Le socialisme est en train de revenir en force parce qu'il a développé une critique incisive de ce qui a mal tourné dans les sociétés occidentales », ajoutant que « les inégalités en Occident ont en effet explosé au cours des 40 dernières années ». La croissance de l’état d’esprit socialiste s'accompagne d'un mouvement de grève mondial de la classe ouvrière, dans lequel le nombre de personnes ayant fait grève aux Etats-Unis l'année dernière a été multiplié par 20.

La même semaine, alors que The Economist publiait sa mise en garde contre un soutien populaire croissant en faveur du socialisme, une série d'événements ont mis en évidence le pouvoir vaste et bien ancré des sections les plus prédatrices de l'oligarchie financière aux États-Unis, qui entend intensifier une redistribution continue et massive de la richesse vers le haut.

La volte-face de la Fed

S'exprimant mardi devant le Comité sénatorial des banques, le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a réitéré la décision de la Fed de cesser de relever les taux d'intérêt après une légère liquidation du marché.

Alors qu'au début de cette année, la Fed avait prévu trois hausses des taux d'intérêt, elle n'en envisage plus aucune. En fait, « le prochain ajustement de la politique est de plus en plus susceptible d'être une baisse de taux », a déclaré Lindsey Piegza, économiste en chef de Stifel Fixed Income, à CNN.

En conséquence, l'indice Dow Jones a grimpé de plus de 1 500 points. Au rythme actuel, il devrait pulvériser les sommets records de la fin de l'année dernière d'ici quelques semaines. Jeff Bezos est plus riche de 20 milliards de dollars, et Bill Gates est plus riche de 11 milliards de dollars.

En d'autres termes, la Réserve fédérale a été obligée d'abandonner les plans qu'elle avait élaborés pendant des années pour se constituer une réserve de munitions afin de faire face à la prochaine crise financière, après une chute de seulement dix pour cent du marché boursier.

Feu vert pour le monopole

Dans les heures qui ont suivi le témoignage de Powell, une cour d'appel fédérale a rejeté la contestation par le ministère de la Justice de la fusion d'AT&T et de Time Warner dans l'une des plus importantes fusions d'entreprises de l'histoire américaine. Le ministère de la Justice, pour sa part, a déclaré qu'il ne contesterait pas la décision, rendant permanent ainsi l'accord.

L'accord crée un monopole vertical massif, où la société qui contrôle déjà un tiers de tout le trafic de téléphonie mobile et un sixième de l'internet à haut débit, contrôle maintenant aussi HBO, Warner Bros et CNN.

En plus d'alimenter une vague de comportements anticoncurrentiels, y compris des actions nouvellement légalisées avec la fin de la neutralité du réseau, on peut s'attendre à ce que la nouvelle décision fasse grimper les prix à la consommation non seulement des service d’Internet et de téléphone, mais aussi de la distribution de contenu numérique, les bénéfices étant reversés aux investisseurs milliardaires.

Des rachats d'actions en forte hausse

Les rachats d'actions sont déjà en voie d'éclipser le record de mille milliards de dollars enregistré dans les rachats l'an dernier. CNN a rapporté que les rachats effectués par les entreprises clientes de Bank of America Merrill Lynch ont augmenté de 91 % cette année. Cela met les États-Unis « sur la bonne voie pour une autre année record », les entreprises détournant des sommes de plus en plus importantes de leurs investissements productifs pour faire remonter leurs propres cours boursiers.

Tous ces facteurs ont créé ce que l'économiste Gabriel Zucman a appelé un retour « à l'âge d'or » des inégalités. Commentant un document de recherche qu'il a publié plus tôt cette année, Zucman a récemment écrit: « Ce que les données montrent, c'est que la concentration de la richesse aux États-Unis est revenue au niveau de 1920. Quarante pour cent de la richesse totale des ménages appartient aux 1 % le plus riche. Environ 20 pour cent appartient au 0,1 pour cent le plus riche, ce qui est à peu près égal à la part de richesse des 90 pour cent les plus pauvres. »

C'est la réalité du capitalisme qui alimente la croissance de la lutte de classe et un regain d'intérêt pour le socialisme. La classe dirigeante est terrifiée par les implications et prépare sa réponse.

Déjà, cette réaction a pris la forme d'une déclaration de guerre contre le socialisme de la part de l'administration Trump, avec la proclamation fascisante du président selon laquelle « la dernière heure du socialisme est arrivée dans notre hémisphère ». Trump ne parle pas pour lui-même, mais pour les couches les plus profondes et les plus prédatrices du système capitaliste, qui voient dans le soutien populaire croissant au socialisme le spectre de la révolution sociale, qu'il tentera d'écraser avec toutes les forces de l’État.

D'autre part, diverses personnalités et organisations au sein et autour du Parti démocrate tentent de propager la fiction qu’on peut mettre en œuvre des mesures pour lutter contre les inégalités sociales sans attaquer de front la richesse de la classe dominante et le système capitaliste même. De plus, cela doit être réalisé par l'intermédiaire du Parti démocrate, un parti capitaliste de droite qui a joué un rôle déterminant dans la redistribution massive de la richesse aux riches.

Alexandria Ocasio-Cortez, députée de New York, a réclamé un taux marginal d'imposition de 70 % pour les revenus supérieurs à 10 millions de dollars. Comme tout ce que propose la députée, la demande est « ambitieuse », ce qui signifie que tout ce qui serait mis en œuvre par le parti qui a totalement éviscéré la réglementation financière dans les années 1990 serait une version fortement édulcorée de la proposition originale.

La sénatrice Elizabeth Warren, quant à elle, réclame « un impôt sur la fortune de 2 % sur les Américains ayant des actifs supérieurs à 50 millions de dollars, ainsi qu'un impôt sur la fortune de 3% sur ceux qui ont plus d'un milliard de dollars ». Cet impôt sur la fortune rapporterait chaque année quelque 275 milliards de dollars, soit environ un pour cent des quelque 30 billions de dollars que le gouvernement américain a, selon une estimation, consacré à renflouer le système financier américain après 2008.

Le dernier numéro du magazine Jacobin, affilié aux Democratic Socialists of America, est consacré à la promotion de la campagne électorale du démocrate Bernie Sanders. Le magazine propose « Un projet pour gagner le socialisme en Amérique », qu'il décrit comme étant à peine plus que de la participation aux bénéfices, par le biais d'un « prélèvement sur les entreprises rentables pour constituer des fonds contrôlés par les syndicats ».

Jacobin n'explique pas clairement en quoi ce « socialisme » serait substantiellement différent de l'arrangement actuel des constructeurs automobiles américains dont les ‘pools’ de ressources pour les soins de santé sont gérés comme des caisses noires pour le syndicat UAW, et qui donnent aux travailleurs des chèques minables de participation aux bénéfices une fois par an après les avoir exploités éhontément.

Ce qu'aucun de ces soi-disant réformateurs n'aborde, c'est comment, face à une élite dirigeante impitoyable et réactionnaire, même ces propositions extrêmement modestes doivent être mises en œuvre. Si la Réserve fédérale ne peut pas augmenter les taux d’intérêt – pour défendre les intérêts à long terme du capitalisme – et si les tribunaux font peu de cas des lois antitrust existantes, il n'est pas difficile d'imaginer les réactions furieuses qui s'ensuivraient, même contre les efforts les plus limités pour augmenter les impôts des riches.

Aucune lutte contre le capitalisme n'est possible sans l'expropriation totale de l'oligarchie financière et de la source de son pouvoir: l'exploitation des êtres humains par le biais des relations de propriété capitalistes.

Ce qu'il faut, ce ne sont pas des propositions « ambitieuses » d'augmenter les impôts de quelques points de pourcentage – des mesures qui ne seront jamais réalisées sous le capitalisme – mais l'expropriation de la classe dominante. Toutes les grandes banques et entreprises doivent être transformées en propriété publique et placées sous contrôle démocratique. L'emprise de l'oligarchie financière sur la vie économique, et donc politique, doit être brisée.

La force sociale qui effectuera cette transformation radicale de la société, la classe ouvrière internationale, est déjà entrée en lutte. Elle doit adopter le programme du socialisme, c'est-à-dire la réorganisation de la société dans l'intérêt non pas du 1% les plus riches ou de leurs soutiens envieux chez les 10% les plus riches, mais dans l’intérêt des 90 % les plus pauvres de la société: la grande masse de la classe ouvrière qui crée toute la richesse.

(Article paru en anglais le 27 février 2019)