Sur fond d’une opposition généralisée, le syndicat annonce la fin de la grève des enseignants d’Oakland

Par Joseph Santolan
5 mars 2019

Dimanche soir, le syndicat d’enseignants de l’Oakland Education Association (OEA) a mis fin à la grève de 7 jours organisée par 3000 enseignants après avoir affirmé que l’accord au rabais conclu avec l’académie scolaire avait été ratifié. L’annonce a eu lieu après une assemblée générale des membres dans l’après-midi au cours de laquelle le comité de négociation du syndicat a été hué à plusieurs reprises et où des centaines d’enseignants ont dénoncé l’accord, qui inclut une réduction de fait des salaires réels, et n’aborde pas le problème des classes surchargées ou du manque chronique de personnel, en particulier d’infirmières. L’effet le plus condamnable de l’accord est le feu vert accordé à l’académie et aux partisans de la privatisation des écoles pour imposer d’importantes compressions budgétaires, fermer un tiers des écoles de l’académie scolaire et développer des écoles privées à but lucratif.

L’OEA a affirmé que les enseignants avaient ratifié l’accord par une marge de 58 à 42 pour cent et que 70 pour cent des membres avaient voté. Le résultat a provoqué une profonde méfiance de la part des enseignants en raison de la manière sournoise et antidémocratique dont l’OEA dépouillait les bulletins de vote. Au cours de la réunion, la commission électorale a soudainement annoncé que le syndicat n’avait pas réservé les lieux pour un temps adéquat pour pouvoir compter les bulletins de vote devant les membres. Au lieu de cela, ils ont dit qu’ils emmenaient les bulletins de vote au siège de l’OEA, où ils seraient décomptés dans une salle interdite à la présence des enseignants.

Enseignants grévistes d’Oakland

Même si le décompte douteux du syndicat est accepté, l’abstention de 30 pour cent des enseignants signifie que moins de la moitié des enseignants en grève ont voté pour ce que les responsables syndicaux ont appelé une «victoire historique». Les enseignants qui subissaient une pression économique au bout de sept jours de piquets de grève sans aucune indemnité syndicale, ont voté à contrecœur pour l’accord car ils savaient que le syndicat n’avait l’intention de revenir avec une meilleure offre.

Le président de l’OEA, Keith Brown, le vice-président, Ismael Armendariz, et l’équipe de négociation ont répété à maintes reprises aux enseignants réunis qu’ils devraient voter l’acceptation car il n’y avait pas d’argent disponible pour faire mieux et que l’OEA avait fait une bonne affaire vue les circonstances.

Le syndicat a fait passer l’accord en force juste à temps pour que l’académie scolaire puisse se réunir lundi matin pour procéder à des coupes budgétaires de 30 millions de dollars et mettre en œuvre la loi AB1840, qui placera l’administrateur financier, Chris Learned, sous l’autorité du rectorat du comté d’Alameda, Karen Monroe. Learned aura le pouvoir d’opposer son veto à toute mesure d’un conseil d’administration scolaire qui serait considérée comme irresponsable sur le plan financier, y compris l’augmentation de salaire prévu dans le nouvel accord.

Deux fois la semaine dernière, l’académie a tenté de se réunir pour procéder à ces réductions, mais les enseignants en grève, avec le soutien des parents et des élèves, ont empêché la tenue de réunions avec des piquets de masse autour du bâtiment. Vendredi après-midi, alors que le conseil scolaire de l’académie tentait de se réunir pour la deuxième fois, l’OEA envoya un message à ses membres, déclarant qu’ils avaient conclu un accord de principe et qu’il fallait retirer les piquets de grève. Le président de l’OEA, Brown, s’est rendu sur les lieux dans une camionnette et a demandé aux grévistes de partir, mais ils ont défié ses instructions et empêché l’académie de mettre en œuvre ses coupes budgétaires.

Lors d’une conférence de presse organisée vendredi soir, Brown a avoué à un journaliste que les réductions budgétaires étaient en réalité une contrepartie acceptée par l’OEA pour parvenir à un accord de principe.

Au cours de l’assemblée générale, l’OEA a failli perdre le contrôle de la situation. À un moment donné, Brown dénonça hystériquement un enfant d’une dizaine d’années en déclarant qu’elle n’était «pas membre du syndicat». À un autre moment, il interrompit l’institutrice qu’il avait lui-même eu en maternelle, une femme qui enseigne à Oakland depuis 1962, car elle s’opposait à l’accord et appelait à une grève générale avant de lâcher le micro.

Les membres du comité de grève de la base d’Oakland, qui a été mis en place avec l’aide du Bulletin dinformation des enseignants du WSWS, ont obtenu un large soutien en dénonçant la trahison et en appelant les enseignants à étendre la grève dans tout l’État et défendre plus largement le droit à l’éducation publique.

Dimanche soir, les enseignants ont exprimé leur indignation sur Facebook devant les résultats annoncés. Un employé qui a mené une grève de solidarité avec les enseignants a écrit: «Je me sens trahi. Je me sens abusé. Je me suis mouillé pour être solidaire et Keith Brown nous a laissé en plan […] Keith Brown, vous m’avez abusé. J’ai risqué mon emploi pour être solidaire avec vous et l’OEA. Je suis profondément blessé.»

Un autre a écrit: «42 % des membres ont voté contre – et parmi les votes favorables, beaucoup ont voté pour cela avec un cœur lourd. Ce n’est en aucun cas un référendum.» Un autre a écrit: « Si cet accord n’est pas une trahison, je ne sais pas ce que c’est. 1 élève en moins par classe. Qu’est-il arrivé à la revendication de ce qui est le mieux pour les élèves?»

Les actes et déclarations de l’OEA démontrent une fois de plus que les syndicats ne «représentent» ni les enseignants ni aucune autre catégorie de travailleurs, mais agissent en tant qu’agents directs de l’élite patronale et de l’establishment politique en imposant l’austérité et en pillant les biens publics.

Au cours de la dernière année de luttes des enseignants, chacune isolée et arrêtée par les syndicats, une tendance familière est apparue. Le syndicat annoncera que l’académie ou l’État n’ont tout simplement pas d’argent. Ils feront défiler devant les enseignants des démocrates qui affirmeront être les amis de l’éducation publique, puis mettront fin à de grèves sur la base d’accords déplorables, afin d’empêcher plus d’une section d’enseignants de faire la grève simultanément.

L’OEA et le syndicat California Teachers Association, ainsi que sa maison mère, la National Education Association, se sont empressés de mettre fin à la grève d’Oakland, alors que les enseignants de Sacramento, Fremont et d’autres districts faisaient pression pour une grève contre les démocrates de l’État qui contrôlent l’administration du gouverneur et ont une large majorité dans les deux chambres de la législature de l’État. La trahison à Oakland fait suite à la trahison syndicale de la grève de 33 000 enseignants à Los Angeles le mois dernier, qui a été suivie par le projet annoncé de scinder le deuxième plus grand académie scolaire du pays afin de faciliter la privatisation.

Enseignants à l’entrée de l’assemblée générale

La lutte à Oakland est loin d’être terminée. Il est déjà prévu que des enseignants organisent de se mettre en congé de maladie en masse pour protester contre la réunion du conseil scolaire d’aujourd’hui. Les efforts pour mettre en œuvre des coupes budgétaires draconiennes et des fermetures d’écoles vont susciter une opposition populaire. Des millions de personnes savent que les arguments des démocrates, des républicains et des syndicats sur l’absence d’argent sont un mensonge cynique, compte tenu des vastes fortunes personnelles des magnats de la Silicon Valley et des niveaux grotesques d’inégalités sociales qui prévalent dans la région de la Baie de San Francisco.

Après un nombre record de grèves d’enseignants en 2018, plus de 70 000 enseignants ont déjà fait grève aux États-Unis depuis le début de l’année, dans le cadre d’une rébellion mondiale d’enseignants et de sections beaucoup plus larges de la classe ouvrière contre l’austérité et l’inégalité sociale.

La trahison de la grève à Oakland, comme toutes celles qui l’ont précédée, souligne que les enseignants doivent créer de nouvelles organisations de lutte, des comités de base, qui sont indépendants et opposés aux syndicats et aux deux grands partis de l’entreprise. Ces comités doivent lutter pour ce dont ont besoins les enseignants et leurs élèves: une éducation publique financée correctement, de plus petites tailles de classes, la fin des systèmes d’évaluation punitifs, la suppression des écoles à but lucratifs bénéfices et la reconversion des écoles privées sous contrat en écoles publiques.

Obtenir des fonds pour des écoles publiques de grande qualité nécessitera un assaut frontal contre la richesse, le pouvoir et les fortunes privées des super-riches. Pour le faire, il faut que toutes les couches de la classe ouvrière soient unies et que tous les ouvriers se préparent à une grève générale pour défendre l’éducation publique et tous les droits sociaux de la classe ouvrière. Cela doit être associé à la construction d’un puissant mouvement politique de la classe ouvrière visant à prendre le pouvoir en remplaçant le capitalisme par le socialisme.

(Article paru en anglais le 4 mars 2019)