En pleine crise économique et politique, la Turquie organise des élections locales

Par Ulas Atesci
22 mars 2019

Au milieu d’une crise économique et politique croissante, les électeurs de toute la Turquie se rendront aux urnes le 31 mars pour les élections locales.

La Turquie fait face à d’âpres tensions avec Washington et les autres alliés de l’OTAN au cours des guerres de plusieurs décennies en Irak et en Syrie. Elle subit aussi une crise économique déclenchée par des mesures de guerre commerciale prises par l’administration Trump. Le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir risque une défaite dans les principales villes du pays. Cela soulève la perspective que le gouvernement dirigé par le président Recep Tayyip Erdogan et son parti populiste de droite, l’AKP, qui gouverne le pays depuis fin 2002, puisse s’effondrer et tomber.

Quel que soit le résultat des élections, elles ne résoudront rien. Le principal rival de la «Coalition du peuple» formée par l’AKP et le Parti d'action nationaliste (MHP) fasciste est la «Coalition de la nation». Elle réunit le Parti républicain du peuple ou CHP – le parti kémaliste de l’élite capitaliste, militaire et bureaucratique qui dominait les institutions de la République turque au vingtième siècle – et Le Bon Parti, une dissidence du MHP. Le Parti démocratique des peuples (HDP) nationaliste kurde et un large éventail d’organisations de pseudo-gauche petite-bourgeoise soutiennent la Coalition de la nation.

L’alliance entre le CHP, le Bon Parti et les nationalistes-bourgeois kurdes n'est pas moins hostile aux intérêts de la classe ouvrière que l'alliance AKP-MHP. Elle se distingue principalement par son orientation plus prononcée vers les puissances impérialistes et ses relations plus étroites avec celles-ci. Les luttes de classe se développent sur le plan international, notamment avec l'émergence d'un mouvement révolutionnaire parmi les travailleurs et les jeunes contre le régime militaire algérien. Le partenariat entre la Coalition de la nation et le HDP sert à enchaîner la colère croissante de la classe ouvrière contre Erdogan au système capitaliste et à la guerre impérialiste.

L’alliance AKP-MHP a vu le jour après que le MHP a soutenu l’AKP contre une tentative de coup d’État avortée, soutenue par les États-Unis et l’Allemagne, lancée le 15 juillet 2016 depuis la base aérienne Incirlik de l’OTAN, qui visait à tuer Erdogan et à renverser son gouvernement. Cette alliance, qui contrôle le gouvernement national depuis lors, est maintenant confrontée à un effondrement économique, à la colère croissante de la population face aux inégalités sociales et aux pressions et menaces croissantes des alliés impérialistes traditionnels de la Turquie.

Les tensions croissantes entre la Turquie et les États-Unis ont atteint leur paroxysme lorsque Washington a fait de la branche syrienne du PKK sa principale armée par procuration dans la lutte pour renverser le régime Assad en Syrie. Le PKK est un groupe nationaliste kurde contre lequel Ankara mène une guerre sanglante depuis 35 ans. Ankara était furieux et a recentré son intervention en Syrie, passant de sa participation dans la lutte pour renverser le régime à Damas à des efforts pour bloquer l’émergence d’un proto-État du PKK dans ce pays. Dans la poursuite de cet objectif, il a conclu une alliance fragile avec la Russie et l’Iran, qui partagent l’objectif de réduire l’influence américaine en Syrie.

Depuis le coup d'État avorté de 2016, Erdogan a tenté de chevaucher les lignes de fracture de la géopolitique mondiale, insistant sur le fait que la Turquie veut maintenir des relations étroites avec les États-Unis et poursuivre son adhésion à l'Union européenne. Mais Washington a réagi par des brimades et des menaces de plus en plus véhémentes.

Aggravation de la crise économique

Les efforts déployés par les États-Unis pour punir la Turquie sur le plan économique ont eu un impact significatif sur une économie déjà en proie à des turbulences.

Trump a imposé des droits de douane sur les exportations turques vers les États-Unis l’année dernière. L’économie turque est entrée dans sa première récession depuis une décennie, avec une chute de 2,4 pour cent au cours des trois derniers mois de 2018. Auparavant, elle avait subi une récession en 2009 dans le contexte de la crise économique mondiale déclenchée par le krach de Wall Street en 2008. Le taux de chômage a grimpé à 13,5 pour cent et à 24,5 pour cent chez les jeunes. Au cours des six derniers mois, près d’un million de personnes ont demandé une allocation de chômage.

Au début de 2018, le salaire minimum, versé à près de la moitié des travailleurs turcs, était de 1.603 TL (373 euros). Alors que la monnaie turque s’effondre et que les prix montent en flèche, en particulier ceux des denrées alimentaires, le pouvoir d’achat du salaire minimum – malgré une hausse de 26 pour cent pour atteindre 2.020 TL – est tombé à 325 euros.

Alors que l’AKP tombe dans les sondages et risque d’être battu à Istanbul, à Ankara et dans d’autres villes, il y a des signes que l’AKP pourrait se désintégrer. L’ex-Premier ministre Ahmet Davutoglu, l’ex-Président Abdullah Gul et d’autres anciens fonctionnaires de l’AKP envisageraient de lancer un nouveau parti. Certaines sources affirment qu’ils ont plus de 50 députés parlementaires de l’AKP et du CHP – assez pour potentiellement faire tomber l’alliance AKP-MHP au parlement national.

Erdogan a réagi en menant une campagne nationaliste belliqueuse, affirmant qu’une victoire de l’AKP est cruciale pour la survie du peuple turc contre ses «ennemis extérieurs et intérieurs». Lors d’un rassemblement de l’AKP, il a également attaqué les traîtres de l’AKP, dénonçant ceux qui «sont descendus du train [AKP] et en ont pris un autre... Ceux qui nous trahissent aujourd’hui trahiront l’endroit où ils iront dans le futur».

Erdogan et le leader du MHP, Devlet Bahceli, qualifient le CHP, le Bon Parti et le HDP de groupes «terroristes». Ils affirment qu’ils sont alignés sur le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et ce qu’ils appellent l’Organisation «fethullahiste» terroriste (FETO) de Fethullah Gulen, un prêtre islamiste basé aux États-Unis qu’Ankara accuse d’être à l’origine de la tentative du coup d’État de 2016.

À la veille des élections, le gouvernement Erdogan a intensifié sa répression politique, ciblant les leaders de l’opposition et ses candidats avec une attaque judiciaire. Le gouvernement a accusé le leader du CHP, Kemal Kilicdaroglu, d’avoir insulté le ministre de l’Intérieur dans un discours télévisé il y a dix mois. Les procureurs ont entamé des procédures pour lever son immunité parlementaire afin qu’il puisse être accusé et jugé. Le gouvernement a aussi poursuivi en justice Sezai Temelli, co-leader du HDP, et Mansur Yavas, candidat du CHP à Ankara.

Erdogan cherche à faire appel à l’opposition populaire à l’impérialisme américain et à l’OTAN. Il parle beaucoup des plans d’acheter le système de défense aérienne S-400 à la Russie. Il dénonce comme «terroristes» les forces kurdes. Ce sont les mêmes forces que les États-Unis et ses autres alliés de l’OTAN ont utilisées pour mener leur guerre ruineuse pour renverser le régime Assad en Syrie.

La Coalition de la nation formée par l’opposition essaie de se présenter comme la seule alternative au «fascisme AKP-MHP». Le leader du CHP Kemal Kilicdaroglu s’est engagé à lutter pour une «démocratie forte» et un «État social fort» avec «durabilité». En même temps, le CHP et ses alliés restent généralement silencieux sur les relations entre les alliés de l’OTAN et la Turquie. C’est une manière de signaler aux puissances impérialistes qu’ils seraient des alliés plus fiables que Erdogan.

Les promesses de la Coalition de la nation qu’elle va lutter pour la démocratie, l’emploi et les dépenses sociales sont des discours creux. En fait, elle est tout aussi hostile aux luttes et aux aspirations sociales de la classe ouvrière que l’AKP. C’est un point que le CHP a très clairement exprimé en se joignant à l’AKP pour dénoncer la grève du métro d’Izmir. De plus, en tant que parti de l’élite kémaliste traditionnelle, le CHP est directement impliqué dans tous ses crimes, y compris les coups d’État répétés et la féroce guerre anti-kurde.

La classe ouvrière subordonnée à des partis pro-impérialistes au nom de la lutte au «fascisme».

Pour se présenter comme à la «gauche» d’Erdogan, la Coalition de la nation s’appuie sur les services du HDP nationaliste kurde et des partis de la pseudo-gauche.

Le HDP a endossé la Coalition de la nation bien qu’elle soutienne les opérations militaires transfrontalières d’Erdogan en Syrie et en Irak, ainsi que la décision d’Erdogan d’emprisonner des milliers de ses propres membres, dont Selahattin Demirtaş, ancien leader du HDP, et d’autres députés parlementaires du HDP.

Le HDP s’est abstenu de désigner des candidats dans toutes les grandes villes de l’ouest de la Turquie et soutient plutôt ceux de la Coalition de la nation. Le HDP fait des promesses vides à ses électeurs que s’ils élisent des candidats de la Coalition de la nation, ces candidats seront obligés de les écouter. Le coprésident du HDP, Sezai Temelli, a récemment déclaré: «Mansour Yavas saura», s’il devient maire d’Ankara, «c’est avec les votes du HDP. Il ne peut pas faire de la politique en ignorant les électeurs du HDP».

Le HDP propose ses propres candidats principalement dans les régions à majorité kurde du sud-est de la Turquie. Elle coopère également avec le Parti de la félicité (SP, un parti islamiste plus petit) dans certains endroits.

Erdogan a mis en prison Demirtas, l’ancien dirigeant du HDP, pour avoir appelé à l'autonomie kurde en Turquie en alliance avec des milices kurdes soutenues par les États-Unis de l'autre côté de la frontière en Syrie. De la prison, Demirtas a approuvé un vote pour la Coalition de la nation comme un vote «antifasciste» contre Erdogan. Il appelle les électeurs du HDP «à voter dans un but stratégique pour limiter et retirer le bloc fasciste. Les électeurs du HDP ne devraient jamais considérer d’autres partis ou membres du parti comme des ennemis. La défaite de l'AKP et du MHP dépend de comment vous allez voter».

Les partis de pseudo-gauche prétendent que l'opposition au bloc AKP-MHP justifie le soutien au CHP et au HDP bourgeois, voire au Bon Parti ultra-droitier ou au Parti de la félicité islamiste.

Comme l’indiquait le World Socialist Web Site avant les élections législatives et présidentielles de juin dernier, «les partis et organisations de pseudo-gauche turcs font la queue derrière les partis d’opposition bourgeois pro-OTAN et pro-UE... Ils sont tous d’accord sur le rejet d’une perspective indépendante pour la classe ouvrière – indépendante de tous les camps bourgeois discrédités».

Alper Tas, le chef du Parti de la liberté et de la solidarité (ÖDP), a accepté celui que le CHP a désigné comme candidat pour le district de Beyoglu à Istanbul, avec le soutien du HDP et du Bon Parti.

Le 19 mars, la dirigeante du Parti du travail (EMEP) Selma Gurkan a également soutenu les candidats du CHP à Istanbul, Ankara et Izmir. Elle a déclaré au quotidien Evrensel que «les forces du travail et de la démocratie, auxquelles nous appartenons, ont accepté de soutenir les candidats du CHP» dans les principales villes de Turquie.

Le Groupe de l’égalité socialiste (GES) turc ne soutient aucun des candidats bourgeois à ces élections, qui ne résoudront rien, quel que soit le camp qui gagne. Le GES cherche plutôt à intervenir dans ces élections pour jeter les bases d’une politique indépendante de la classe ouvrière turque et internationale. Il s’oppose aux guerres et aux prétentions politiques en faillite des partis capitalistes, et développe sa lutte pour construire une section du Comité international de la Quatrième Internationale en Turquie.