Bouteflika annonce sa démission de la présidence algérienne avant le 28 avril

Par Alexandre Lantier
2 avril 2019

Hier soir, après six semaines de grèves et de manifestations de masse, la présidence algérienne a fixé une date limite pour la démission du président Abdelaziz Bouteflika.

Un communiqué annonce: «La nomination du nouveau gouvernement en date du 31 mars 2019 par son Excellence M. Abdelaziz Bouteflika, Président de la République, sera suivie par d’importantes décisions qu’il prendra, conformément aux dispositions constitutionnelles, à l’effet de permettre d’assurer la continuité du fonctionnement des institutions de l’Etat durant la période de transition qui s’ouvrira à la date à laquelle il décidera sa démission. … Ladite démission du président de la République interviendra avant le 28 avril 2019, date de la fin de son mandat électif.»

Si ce communiqué promet le départ de Bouteflika, il ne représente en rien la satisfaction des aspirations qui poussent des millions d’Algériens à se mobiliser depuis février. C’est une manœuvre du régime que les travailleurs et les jeunes veulent faire chuter, visant à empêcher une révolution en se débarassant d’un l’homme de paille paralysé et haï. Mais les richesses du régime n’ont pas été transférées à la classe ouvrière, qui les produit, et le pouvoir reste aux mains d’une clique sclérosée de généraux et de hauts responsables violemment hostiles envers les travailleurs.

Il est urgent de former des organisations ouvrières, indépendantes des appareils d’État et syndicaux, pour coordonner une lutte révolutionnaire contre la sanglante dictature capitaliste algérienne et la répression qu’elle prépare contre les travailleurs et les jeunes.

De larges sections des millions de travailleurs et des jeunes qui se mobilisent depuis février rejetteront sans doute cette tentative de redorer le blason du régime. Le départ de Bouteflika s’est préparé à travers de violents conflits entre l’armée et la présidence, après la déclaration extra-constitutionnelle du général Ahmed Gaïd Salah la semaine dernière qu’il ferait appliquer l’Article 102 de la Constitution pour destituer Boutflika.

Le nouveau gouvernement annoncé dimanche maintient un équilibre précaire entre les différentes fractions du régime actuel. Le nouveau premier ministre, Noureddine Bedoui est ancien ministre de l’Intérieur et un fidèle du clan Bouteflika. Le ministère de la Défense et le commandement de l’armée restent aux mains de Gaïd Salah qui, malgré sa position de «numéro deux» du nouveau gouvernement conforte le pouvoir de l’armée.

Entre-temps, les diverses fractions parasitaires du régime se livrent une bataille sans merci pour déterminer qui contrôlera les richesses du pays, et à qui l’élite dirigeante tentera de faire porter la responsabilité de la faillite de la présidence de Bouteflika.

A 3h dimanche matin, la douane algérienne a arrêté le chef du Forum des chefs d’entreprise (FCE) algérien proche de Bouteflika, Ali Haddad, à Oum Téboul, à la frontière tunisienne. Hier, le tribunal correctionnel d’El Kala a ordonné son transfert vers Alger. Il aurait présenté aux douaniers une documentation non conforme à la loi et tenté de franchir la frontière sans déclarer 5.000€ en liquide, alors que la loi exige la déclaration de toute somme supérieure à 1.000€.

Le parquet d’Alger a annoncé hier qu’il visait également une dizaine d’autres hommes d’affaires milliardaires proches du clan Bouteflika: deux frères de Haddad, les frères Kouninef, et Mahieddine Takhout ainsi que plusieurs de ses proches. «Des enquêtes préliminaires sont mises en œuvre pour des faits de corruption et de transferts illicites de capitaux vers l’étranger», a annoncé le parquet, qui a ajouté que pour pourvoir mener l’enquête, on avait ordonné «l’interdiction de sortie du territoire national à l’encontre de certaines personnes».

L’État algérien a aussi interdit jusqu’au 30 avril les décollages d’avions privés, pour empêcher les hommes d’affaires de fuir le territoire national. «Tous les aéronefs privés, propriété d’Algériens, immatriculés en Algérie ou à l’étranger, sont interdits de décollage ou d’atterrissage sur le territoire national», déclare une notice officielle publiée tard dimanche soir.

En même temps, le général Gaïd Salah a dénoncé le renseignement algérien, qu’il accuse de collaboration secrète avec l’impérialisme français. Selon Echourouk News, il aurait annoncé samedi, lors d’une réunion de l’État-major, l’existence de parties «malintentionnées» qui voudraient «porter atteinte à la crédibilité de l’ANP et à contourner les revendications légitimes du peuple.»

Il a prétendu qu’une recontre se serait tenue entre le frère du président actuel Saïd Bouteflika, l’ex-dirigeant du Département de Renseignement et de la Sécurité (DRS) le général Mohamed Mediène dit Toufik, l’actuel chef du DRS le général Athmane Tartag, et des responsables français. Cette réunion aurait débouché sur la décision de «créer une certaine anarchie» en Algérie et d’organiser le «rejet de l’article 102 de la Constitution» ainsi que «l’incitation aux régionalismes».

L’armée compte sans doute utiliser ce type d’allégations pour justifier une escalade des mesures sécuritaires et un climat de peur qui faciliterait la répression au sein de l’Algérie même.

Mediène a publié dans Tout sur l’Algérie une réponse à Gaïd Salah, traitant ses allégations de «manipulation grossière». Il a ajouté, «M’accuser d’avoir rencontré des agents étrangers pour évoquer des sujets relevant de la souveraineté nationale est une tentative délibérée de me porter préjudice. … Je ne peux dévier en aucun cas le principe de la défense de la souveraineté nationale. C’est une règle immuable que j’ai toujours respectée dans mon comportement et mes actes.»

Il est impossible d’écarter ou de confirmer les allégations avancées par les dirigeants du régime algérien dans leurs querelles, dont l’obscurité est légendaire. Toutefois, une chose est sûre.

Le régime capitaliste algérien est coupable collectivement des divers crimes et méfaits dont se taxent à présent ses dirigeants. Il a dilapidé les centaines de milliards d’euros de revenus gaziers, empochés par des proches des hauts dirigeants, tout en travaillant étroitement avec Washington, Paris et d’autres puissances de l’OTAN. C’est la collaboration d’Alger et l’ouverture de l’espace aérien algérien aux chasseurs français qui permettent à Paris d’intervenir au Mali depuis 2013.

Le seul moyen pour les travailleurs de renverser la domination impérialiste et de reprendre le contrôle des richesses qu’ils ont créées est de renverser la dictature et de prendre le pouvoir, à travers une lutte menée de pair avec les travailleurs en France et à l’international. Ceci nécessite la formation d’une avant-garde révolutionnaire, une section algérienne du Comité international de la IVe Internationale (CIQI), luttant pour une perspective révolutionnaire contre les partis qui cachent derrière des critiques tactiques du régime leur soutien au capitalisme algérien.

Le Front des forces socialistes (FFS), proche du Parti socialiste (PS) bourgeois discrédité en France, a déploré la décision du régime algérien «d’ignorer les revendications légitimes et pressantes de la quasi-totalité du peuple algérien» et de persévérer «dans sa course effrénée droit vers le mur. … Le FFS réaffirme son engagement à rester mobilisé jusqu’à la satisfaction complète des revendications populaires pour la liberté, la démocratie et l’autodétermination.»

Le Parti des travailleurs (PT) a traité l’installation de Bedoui de «vaine opération de replâtrage» et de «contournement de la volonté de l’écrasante majorité de chasser un système obsolète et périmé.» Le PT, qui sert de soutien au pouvoir depuis des décennies, l’a averti du «rejet de l’écrasante majorité du peuple qui y voit un détournement des objectifs du processus révolutionnaire.» Le PT a proposé une «Assemblée constituante nationale et souveraine» pour rédiger une nouvelle constitution pour l’État algérien existant.

Une ré-écriture de la constitution algérienne et une redistribution des hautes responsabilités entre les hauts dirigeants du régime actuel ne résoudront aucun des problèmes qui ont poussé les masses de travailleurs et de jeunes à manifester. La seule voie pour aller de l’avant est l’organisation indépendante de la classe ouvrière en une lutte pour le pouvoir politique.