Une enquête sur la corruption touche les plus hauts responsables de l'UAW

Par Jerry White
5 avril 2019

L’ancien vice-président du syndicat United Auto Workers (UAW, les travailleurs unis de l’automobile) Norwood Jewell, devrait plaider coupable aujourd’hui devant un tribunal de premier instance de Detroit pour avoir accepté des pots-de-vin de dizaines de milliers de dollars de la part de dirigeants de Fiat Chrysler (FCA), alors qu’il dirigeait les négociations du syndicat couvrant 37.000 travailleurs de la FCA en 2015.

Jewell sera le plus haut responsable de l’UAW condamné à ce jour issu du stratagème illégal qui remonte au moins à son prédécesseur, General Holiefield, qui avait empoché plus d’un million de dollars en pots-de-vin pour avoir signé des accords pro-entreprise en 2007, 2009 et 2011.

L’accord salarial de quatre ans que Jewell a «négocié» en 2015 a établi les contours touchant les 140.000 travailleurs de General Motors, Ford et Fiat Chrysler. L'accord maintenait le système de rémunération à deux niveaux, la stagnation du revenu réel des travailleurs et augmentait le nombre d'employés intérimaires à temps partiel (TPT), qui paient des cotisations syndicales mais ne jouissent d'aucun droit.

Cet accord a entraîné d'innombrables blessures résultant de l’accélération des cadences de travail et des calendriers épuisants, ainsi que d'autres tragédies comme le décès le 20 octobre 2017 de Jacoby Hennings, un TPT âgé de 21 ans qui se serait suicidé après un conflit toujours non-élucidé avec le responsable syndical à l'usine de Ford Woodhaven Stamping, juste dans le faubourg de Detroit.

Selon la presse, Jewell coopérerait avec des enquêteurs fédéraux et pourrait rapidement impliquer d'autres hauts responsables syndicaux, notamment l'ancien président de l'UAW, Dennis Williams, et l'actuel président, Gary Jones. Dans les négociations de peine précédentes, des représentants de l'UAW ont déclaré que Williams avait autorisé l'utilisation de l'argent de la société qui fut versé au Centre de formation national UAW-Chrysler (NTC) de Detroit, afin de financer les voyages en avion, les vacances au golf et les dîners coûteux des responsables syndicaux.

Des informations encore plus accablantes pourraient se faire jour suite à une action en justice intentée par des avocats du Centre de formation (National Training Center – NTC) UAW-Chrysler, qui affirment que les dirigeants syndicaux et de l'entreprise étaient des victimes collatéraux de quelques brebis galeuses et que le NTC mérite une indemnité. En les mettant au pied du mur, les avocats de l'ancien responsable des relations de travail de la FCA, Alphons Iacobelli, qui purge déjà une peine de prison, cherchent à faire témoigner Williams et d'autres responsables de l'UAW pour montrer comment ils ont personnellement bénéficié des paiements et ont su que des paiements «avaient été effectués dans le cours normal des affaires du NTC».

Les avocats soulignent les «frais administratifs» de 7 pour cent que le prédécesseur de Williams, Ron Gettelfinger, réclamait chaque année auprès du NTC «pour les salaires et avantages versés aux dirigeants de l'UAW figurant sur la masse salariale du NTC», ainsi que leurs amis et leurs parents rémunérés pour des emplois fictifs factices au Centre de formation.

Il ne s’agit pas d’une affaire de corruption de quelques individus. Jewell n'a pas agi seul lorsqu'il a dirigé la campagne (article en anglais) de mensonges, d'intimidation et de fraude lors du vote de l'UAW visant à imposer l’accord au rabais de 2015 aux travailleurs, qui s'étaient rebellés et avaient rejeté l'offre initiale. La corruption de l'UAW aux moyens des paiements légaux et illégaux est le «cours normal des affaires» depuis que l'UAW a intégré le conseil d'administration de Chrysler pour la première fois en 1979-1980.

Les centres de formation conjoints ne sont que l'une des nombreuses combines corporatistes à travers lesquelles l'UAW et les autres syndicats officiels, fondés sur le nationalisme et la défense du capitalisme, ont été intégrés à la structure de la gestion des entreprises et de l'État.

L'UAW n'est pas un «syndicat» au sens le plus significatif du terme. Avec l'AFL-CIO (Confédération nationale des syndicats) dans son ensemble, il s'agit d'une organisation complètement bureaucratique et antidémocratique contrôlée par des dirigeants corrompus qui figurent parmi les cinq, voire 1 pour cent, des personnes qui gagnent le plus. Leur seul rôle est de réprimer la lutte des classes et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher toute opposition organisée des travailleurs à l’inégalité sociale et à la restructuration globale de l’industrie automobile, qui entre maintenant dans une phase nouvelle et encore plus brutale.

La véritable relation entre l'UAW et les travailleurs de l'automobile est démontrée par le fait que l'organisation a prospéré et a vu ses actifs croître alors même que le nombre de cotisants au syndicat est tombé de 1,5 million à 395.000. L'année dernière, l'UAW a encore perdu 35.000 membres, mais selon sa dernière déclaration auprès du département américain du Travail, ses actifs représentent plus de 1,1 milliard de dollars.

Alors que 150.000 salariés de GM, Ford et Fiat Chrysler engagent une nouvelle bataille sur un accord salarial cet été, les travailleurs sont déterminés à inverser les reculs de plusieurs décennies soutenus par l'UAW, d'autant plus que les constructeurs automobiles ont réalisé des profits record depuis une décennie et dépensent des milliards en rachats d’actions et dividendes pour leurs actionnaires les plus riches.

Comme ils le font depuis des décennies, l'UAW et les constructeurs automobiles recourent aux fermetures d'usines, aux licenciements et au ralentissement des ventes pour contrecarrer la résistance à leur intention de se débarrasser des travailleurs âgés mieux rémunérés et de convertir les effectifs en travailleurs temporaires largement mal payés. Cela a été signalé par «l'accord d'exploitation super compétitif» imposé aux travailleurs de Lordstown (Ohio) en 2017, ce qui a permis à GM de faire appel à des sous-traitants, des intérimaires et d'autres employés faiblement rémunérés pour économiser 118 millions de dollars par an. Cet accord de chantage n'a toutefois rien fait pour sauver l'usine, fermée le mois dernier.

Les travailleurs de l’automobile savent que l’UAW est un instrument corrompu de la direction. Ils savent que les accords salariaux conclus par le syndicat en 2015 étaient le fruit de la corruption, du complot et de l'illégalité et devraient être considérés comme nuls et non avenus. C’est une chose, cependant, d’être dégoûté de l’UAW et une autre de bâtir une nouvelle direction et de nouvelles organisations pour unir les travailleurs de l’automobile et mener une contre-offensive. Mais c’est exactement le défi que les travailleurs doivent relever.

Il n'y a pas de temps à perdre. Les travailleurs devraient maintenant prendre l’initiative de commencer à mettre en place un réseau de comités d’usines de base dans toutes les grandes usines. La conduite de la lutte d’un nouvel accord salarial doit être retirée des mains de l'UAW. Ces comités devraient formuler les revendications dont les travailleurs de l'automobile et leurs familles ont besoin, y compris une augmentation de 40 pour cent, l'abolition du système de rémunération à deux niveaux et la conversion de tous les travailleurs temporaires et contractuels en travailleurs à temps plein.

Les travailleurs doivent être unis pour empêcher les fermetures d'usines, exiger la réembauche de tous les travailleurs licenciés et victimes de persécutions et lutter pour le contrôle ouvrier sur la production et la démocratie dans les lieux de travail.

Cette année a déjà vu la montée de la résistance de la classe ouvrière dans le monde entier. À Matamoros, au Mexique, les ouvriers des pièces d’automobile ont mené une révolte courageuse, non seulement contre les ateliers de misère américains et d’autres entreprises étrangères, mais également contre les syndicats qui imposent des conditions de travail de forçats. Cela coïncide avec la rébellion des enseignants américains, les manifestations des Gilets jaunes en France et les soulèvements en Algérie et dans d'autres pays d'Afrique.

Les attaques contre les emplois et le niveau de vie par les grandes entreprises multinationales et les gouvernements capitalistes du monde entier doivent être combattues par une offensive coordonnée au niveau international par la classe ouvrière. Les grèves et l’action sociale de masse doivent être imbues d’un programme socialiste, comprenant la transformation des industries géantes en services publics, la propriété collective et contrôlés démocratiquement par la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 2 avril 2019)