Le premier ministre du Québec intervient dans le lock-out à ABI et exige plus de concessions des travailleurs

Par Laurent Lafrance
6 avril 2019

Alors que l’Aluminerie de Bécancour (ABI), propriété des géants miniers Alcoa et Rio Tinto, maintient ses 900 employés en lock-out depuis plus de 15 mois afin d’imposer des coupes drastiques dans les emplois et les régimes de retraite, le premier ministre François Legault est sorti cette semaine de rencontres avec les chefs syndicaux et les dirigeants de l’entreprise en sommant les travailleurs de faire plus de concessions.

Après une première discussion lundi, le chef de la CAQ (Coalition Avenir Québec), un parti populiste de droite qui forme le gouvernement provincial depuis l’automne dernier, a écrit sur son compte Twitter que «le syndicat doit faire des compromis». Mardi, Legault en rajoutait en dénonçant «un syndicat qui en demande trop».

La virulente sortie pro-patronale de Legault était tout à fait prévisible, venant d’un multimillionnaire qui est lui-même un ancien PDG d’Air Transat, un ex-ministre du Parti québécois des années 1990 lors de son tournant accéléré vers la droite, et un fervent promoteur depuis des années de la privatisation, la déréglementation et la plus stricte austérité capitaliste.

Ce que cela démontre avant tout, c’est la faillite totale de la stratégie du Syndicat des métallos et de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), qui consiste à isoler, démoraliser et tromper les travailleurs d’ABI en présentant Legault et son gouvernement de droite comme un arbitre neutre qui pourrait amener la compagnie à une position de négociation plus raisonnable.

Même après la réunion de lundi avec les représentants du gouvernement, les dirigeants des Métallos et de la section locale 9700 se réjouissaient d’avoir eu une «écoute attentive du premier ministre» et souhaitaient qu’il «mette tout son poids» dans la balance. Après les déclarations anti-ouvrières de Legault, les chefs syndicaux ont feint l’étonnement et la déception, se disant «trahis» et trouvant la situation «difficile à comprendre». Pour qui prennent-ils donc les travailleurs?

L’appui ouvert de Legault à la direction d’ABI a évidemment encouragé celle-ci à maintenir la ligne dure. Suite à une rencontre avec le médiateur mercredi, la compagnie a annoncé qu’elle rejetait la contre-offre soumise la semaine dernière par le syndicat et maintenait sa propre offre du 4 mars, laquelle a été rejetée à 82 pour cent par les membres de la base. Dans le but d’intimider les travailleurs, la direction menace d’arrêter la dernière série de cuves qui était maintenue en fonction par des cadres depuis le début du lock-out le 11 janvier 2018.

La contre-proposition du syndicat, qui comprenait des concessions majeures à tous les niveaux, était un véritable coup de poignard dans le dos des travailleurs. Elle comprenait l’adoption d’un régime de retraite entièrement financé par les travailleurs, la suppression de 103 postes ou 10 pour cent de la main-d’œuvre et d’autres changements exigés par l’entreprise dans l’organisation du travail. Ces concessions sans précédent sont toutefois insuffisantes pour l’entreprise, qui est déterminée à prolonger le lock-out indéfiniment pour imposer son diktat.

L’attaque sur les travailleurs d’ABI fait partie d’une offensive patronale contre la classe ouvrière à l’échelle internationale. Dans le contexte de la plus profonde crise économique depuis les années 1930 et une concurrence accrue sur les marchés mondiaux, la grande entreprise – avec la complicité des gouvernements de tout acabit – cherche à éliminer ce qui reste des gains sociaux de la classe ouvrière afin d'accroître les profits d’une minorité de super-riches.

Les appareils syndicaux, entièrement contrôlés par des bureaucrates privilégiés qui ont développé des intérêts complètement opposés aux travailleurs qu’ils disent représenter, n’ont aucune intention de remettre en cause la domination des grandes entreprises et des banques sur la société. Depuis des décennies, ces agences du patronat au sein du mouvement ouvrier collaborent avec l’élite dirigeante et les gouvernements en place pour imposer les coupures, veiller aux fermetures d’usines et étouffer toute opposition ouvrière.

Dans le cas d’ABI, le syndicat des Métallos et sa section locale 9700 ont exprimé à maintes reprises leur volonté de faire davantage de concessions dès que la direction serait prête à reprendre les négociations. En point de presse suite à la rencontre de médiation, l’adjoint au directeur québécois des Métallos, Dominic Lemieux, a révélé toute la lâcheté et la soumission du syndicat en déclarant sans la moindre gêne: «Le syndicat n’a aucune demande, il a déjà ouvert la porte à plusieurs reculs et même à une diminution de plus d’une centaine de postes».

Malgré la sortie de Legault, les chefs syndicaux poursuivent la même stratégie ruineuse consistant à faire appel aux ennemis de classe des travailleurs: le gouvernement, les actionnaires et la compagnie elle-même. Les Métallos continuent d’isoler leurs membres et, comme le démontre leur contre-offre de mars, ils sont prêts à imposer les reculs exigés par l’entreprise.

La lutte à l’ABI, la première confrontation directe entre un important groupe de travailleurs et la CAQ, indique ce qui se prépare pour l’ensemble de la classe ouvrière. Comme le Parti québécois et le Parti libéral, la CAQ sert les intérêts de la grande entreprise et des banques et mobilisera tout l’arsenal de l’État pour maintenir leur domination sur la société. D’autre part, l’attitude des syndicats, qui continuent de travailler main dans la main avec ce gouvernement anti-ouvrier, démontrent qu’ils vont se tourner encore plus à droite et tout faire pour bloquer une mobilisation de la classe ouvrière contre les attaques patronales et l’austérité capitaliste.

Malgré la campagne de diffamation du gouvernement et des médias, les employés d’ABI ont de puissants alliés. Il existe un fort appui populaire pour leur lutte parmi les travailleurs qui subissent depuis des décennies les même attaques patronales sur leurs emplois et conditions de travail. En opposition au Syndicat des métallos et de la FTQ, qui complotent avec le patronat et le gouvernement contre les travailleurs, les employés d’ABI doivent bâtir un comité des membres de la base, complètement indépendant des syndicats et de tous les partis de l’establishment.

Seul un tel comité de la base pourra mener la lutte nécessaire pour rejoindre d’autres sections de la classe ouvrière – non seulement au Québec mais dans le reste du Canada et à l’échelle internationale, notamment parmi les dizaines de milliers de travailleurs d’Alcoa et Rio Tinto en Australie et dans plus d’une dizaine d’autres pays.

Une vaste mobilisation ouvrière pour la défense des emplois, des salaires et des services publics, doit être associée à une lutte politique pour un gouvernement ouvrier qui réorganiserait fondamentalement l’économie afin de satisfaire les besoins sociaux de la majorité et non les profits d’une minorité.