Les sondages indiquent que les conservateurs unis, populistes de droite, remporteront les élections en Alberta

Par Janet Browning et Riksen Stewart
13 avril 2019

Le Parti conservateur uni (PCU) jouit d'une forte avance dans les sondages à l'approche des élections provinciales du 16 avril en Alberta, et il semble presque certain qu'il remplacera le gouvernement de Rachel Notley, du Nouveau Parti démocratique (NPD), après un seul mandat au pouvoir.

Le PCU a été formé en 2017 à la suite de la fusion du Parti Wildrose, un parti d'extrême droite socialement et financièrement conservateur, et du Parti progressiste-conservateur, le parti gouvernemental traditionnel de l'Alberta. Il prône une austérité impitoyable et des réductions massives de l'impôt des sociétés, et fait la promotion du régionalisme «Alberta First» et du chauvinisme anti-québécois. Dirigé par Jason Kenney, qui était l'un des principaux ministres du gouvernement conservateur fédéral de Stephen Harper, le PCU est un proche allié du Parti conservateur fédéral et a des liens avec les forces anti-immigrantes et d'extrême droite, dont Rebel Media à Calgary.

Confrontée à l'effondrement du «boom pétrolier» de l'Alberta après 2013, la grande entreprise se tourne vers Kenney et son PCU pour mener une offensive frontale contre la classe ouvrière, en réduisant massivement les dépenses sociales, en éviscérant les normes environnementales et du travail et en réduisant les impôts des sociétés.

La pression en faveur d'un gouvernement PCU dans la quatrième province la plus peuplée du pays s'inscrit dans une tendance plus générale de la bourgeoisie canadienne. Sous Harper et maintenant sous Trudeau, l'impérialisme canadien joue un rôle de plus en plus agressif sur la scène internationale, en étroite alliance avec Washington. Au cours des neuf derniers mois, l'élite du monde des affaires a propulsé au pouvoir des gouvernements anti-immigrants très à droite en Ontario, sous Doug Ford et au Québec, sous François Legault.

En réponse à ce virage radical à droite, qui va de pair avec les développements aux États-Unis, en Europe et dans le monde, la classe ouvrière doit se constituer comme une force politique indépendante et promouvoir sa propre solution, socialiste, à la crise capitaliste.

Cela exige une opposition implacable aux couches prétendument «progressistes» ou «de gauche» de l'establishment politique. Pendant des décennies, chaque fois qu'ils ont été au pouvoir, les partis sociaux-démocrates et libéraux ont invariablement poursuivi des politiques proaustérité, proguerre et attaqué la classe ouvrière. C'est ce qui a ouvert la porte à des démagogues de droite comme Trump, Ford et maintenant Kenney qui prétendent hypocritement et cyniquement être sensibles aux griefs et frustrations des travailleurs.

Le gouvernement néo-démocrate de l'Alberta, soutenu par les syndicats, a pris le pouvoir de façon inattendue en mai 2015 à la suite d'une vague de colère populaire au sujet de services publics inadéquats, d'un manque de logements abordables et d'inégalités sociales endémiques. Il a servi fidèlement les intérêts des grandes sociétés pétrolières et des entreprises albertaines. Il a imposé des «restrictions» aux systèmes de santé et d'éducation surchargés de la province et a gelé les salaires des travailleurs du secteur public. Tout en imposant l'austérité aux travailleurs, il a mis de côté les plans visant à augmenter les redevances versées par les producteurs de pétrole et de gaz naturel et a maintenu «l'avantage fiscal» (un faible taux d’imposition) de l'Alberta. Sur la scène nationale, Mme Notley et son NPD ont été de proches alliés du gouvernement libéral de Trudeau, qui a fait pression pour la construction de pipelines vers la côte.

Toutefois, rien de tout cela n'a empêché M. Kenney de dénoncer Notley et son NPD pour ne pas avoir suffisamment défendu l'Alberta et son industrie pétrolière.

Le parti de Kenney organise une campagne régionaliste «Alberta First», basée sur l'affirmation que l'Alberta est «lésée» par les arrangements fédéraux-provinciaux actuels. Cette campagne comprend un appel ouvert à l'anglochauvinisme. Kenney et ses partisans dénoncent régulièrement le gouvernement libéral Trudeau pour son prétendu favoritisme envers le Québec, et ils accusent le Québec lui-même d'étrangler l'économie de l'Alberta parce qu’il s’oppose à un oléoduc vers la côte est du pays, alors même qu'il «prend l'argent de l'Alberta» – une référence au fait que le Québec est le plus important bénéficiaire des paiements fédéraux de «péréquation».

M. Kenney s'engage à utiliser tous les moyens juridiques et financiers à la disposition du gouvernement de l'Alberta pour surmonter l'opposition populaire et gouvernementale aux nouveaux pipelines, notamment en organisant un référendum pour exiger des changements radicaux au programme de péréquation. Le PCU s'est également engagé, s’il était élu, à faire pression pour que des changements soient apportés au mode de financement des soins de santé publics, éliminant ainsi tout rôle du gouvernement fédéral.

La réduction de la «péréquation» et le remplacement du financement fédéral de l'assurance-maladie par une «marge» fiscale provinciale accrue sont des revendications de longue date des sections les plus rapaces de la classe dirigeante. Ils veulent briser ce qui reste des normes nationales minimales en matière de soins de santé et d'autres services publics dans le but de transférer davantage de richesses aux couches les plus privilégiées de la société et de promouvoir une privatisation totale.

Les néoconservateurs préconisent depuis longtemps une telle contre-révolution sociale. Si leurs politiques réactionnaires sont sur le point de devenir la politique du gouvernement de l'Alberta, c'est parce que l'élite dirigeante de la province est en colère et frustrée de voir ses ambitions contrariées. En raison de la chute des prix mondiaux du pétrole et de l'émergence des États-Unis en tant que premier producteur mondial de pétrole, les investissements dans les sables bitumineux à coût élevé de l'Alberta se sont effondrés.

Déterminée à compenser ses pertes, l'élite capitaliste de l'Alberta a l'intention d’intensifier l’exploitation de la classe ouvrière et de négocier plus durement avec ses rivaux et partenaires de la bourgeoisie canadienne.

Kenney et son PCU expriment cette volonté d'accroître les profits et la richesse de l'élite dirigeante d'une manière presque sans fard. Néanmoins, ils ont été en mesure d'attirer le soutien de travailleurs de l'industrie de l'énergie et de la construction, actuels et mis à pied, ainsi que de sous-traitants, de petits entrepreneurs et d'autres éléments des classes moyennes, qui subissent des pressions financières.

C'est surtout dû au bilan pourri du NPD. Depuis 2014, le secteur de l'énergie de l'Alberta a été durement touché, des dizaines de milliers de travailleurs pétroliers relativement bien rémunérés ayant perdu leur emploi, forcés d'accepter un travail temporaire ou contraints d'accepter des réductions salariales massives. L'endettement des consommateurs est à un niveau record et le marché du logement s'est effondré, les maisons saisies demeurant sur le marché pendant des années.

Alors que la chef du NPD, Rachel Notley, a déclaré avant de devenir première ministre que son parti défendrait les travailleurs de l'Alberta, ferait payer plus d'impôts aux sociétés et s'opposerait à la construction d'oléoducs en raison de préoccupations environnementales, la réalité a été très différente. Le gouvernement néo-démocrate n'a rien fait pour aider les travailleurs durement touchés par la crise, tout en s'efforçant de faire en sorte que les grandes pétrolières bénéficient des meilleures conditions possibles pour faire affaire.

À son arrivée au pouvoir en 2015, le gouvernement Notley a adopté le budget du gouvernement progressiste-conservateur (PC) sortant et a immédiatement gelé les salaires du secteur public et imposé un gel de l'embauche. En ce qui concerne l'appui de Notley aux grandes sociétés d'énergie, le chroniqueur de droite du Calgary Herald, Don Braid, a fait remarquer: «La première ministre Rachel Notley n'a pas seulement tendu la branche d’olivier aux dirigeants du secteur du pétrole et du gaz... elle a apporté l'arbre entier et l'a secoué, faisant tomber des pétales de louange et d'amitié.»

Notons également que tout en se prosternant devant l’industrie pétrolière, Notley n'a pas hésité à jouer le jeu du régionalisme albertain.

Le gouvernement Notley est tellement à droite qu'elle a récemment reçu les éloges de Danielle Smith, qui dirigeait le parti d'extrême droite Wildrose alors que c'était l'opposition officielle de l'Alberta. Smith compare Notley à l'ancien premier ministre conservateur Peter Lougheed, qui, en 1971, a fondé la dynastie provinciale du Parti progressiste-conservateur pendant 44 ans. «Si vous pensez que Lougheed était le meilleur premier ministre de l'Alberta, a écrit Smith dans le Herald, je parie que vous votez pour Notley.»

Ceci étant dit, les grandes entreprises sont en très grande majorité derrière Kenney et se délectent à l’idée de lancer une attaque généralisée contre les services publics et les programmes sociaux dont dépendent des millions d’Albertains.

La déclaration de principe 2018 du PCU énonce des plans visant à faire de l'Alberta la province la moins imposée au Canada en réduisant les impôts des grandes sociétés; en éliminant le financement des services d'avortement et à privatiser les soins de santé; en équilibrant le budget dans son premier mandat en réduisant les dépenses sociales; en construisant des hôpitaux et des écoles selon le modèle P3 (partenariat public-privé); en assurant un financement égal aux écoles publiques et privées et en encourageant l'expansion des écoles à charte; en réduisant à 12,20 dollars canadiens le salaire minimum horaire de 15 dollars canadiens.

Pour faire appliquer son programme anti-ouvrier, le PCU cultive des liens avec des forces d'extrême droite et ouvertement fascistes. Plusieurs réunions du PCU ont rassemblé des membres des Soldats néofascistes d'Odin, qui organisent régulièrement de violentes manifestations anti-immigrantes. Caylan Ford, candidate vedette du PCU et ancienne représentante du gouvernement Harper, a dû démissionner après la publication de commentaires en ligne dans lesquels elle défendait les manifestants néonazis à Charlottesville, en Virginie, en août 2017.

Le fait que les forces populistes de droite profitent de la crise économique et sociale souligne l'urgence pour la classe ouvrière d'intervenir indépendamment dans les événements politiques avec son propre programme. Les travailleurs de l'Alberta à la recherche d'une alternative politique à l'establishment politique de droite de la province doivent se tourner vers leurs frères et sœurs de classe au Canada et à l'étranger en se lançant dans la lutte pour mettre fin au système capitaliste en faillite et le remplacer par une société socialiste. Cela nécessite avant tout la construction d'un nouveau parti ouvrier de masse engagé dans un programme socialiste et internationaliste, le Parti de l'égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 11 avril 2019)