La police équatorienne réprime une manifestation de masse réclamant la libération de Julian Assange

Par Bill Van Auken
19 avril 2019

Des milliers de travailleurs et de jeunes équatoriens ont défilé mercredi dans le centre colonial historique de Quito pour exiger la chute du président Lénine Moreno et la liberté du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Cette manifestation, l'une des plus importantes depuis l'arrivée au pouvoir de Moreno en 2017, s'est heurtée à une répression brutale. Les forces de sécurité ont lâché la police montée, des chiens d'attaque et lancé des gaz lacrymogènes contre les manifestants alors qu'ils arrivaient à proximité de la Plaza de la Independencia, le site du palais présidentiel Carondelet, qui était entouré d’un lourd cordon de policiers et de troupes armées.

Plusieurs personnes ont été blessées lors de l'attaque policière, dont deux photographes de presse, et au moins six ont été arrêtées.

Les manifestants portaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire «Libérez Assange», et beaucoup portaient des masques d’Assange. D'autres portaient des pancartes avec des photos et des dessins représentant le chat d'Assange, se moquant du gouvernement Moreno, dont l'ambassadeur à Londres avait absurdement accusé l'animal d'«espionner» le personnel de l'ambassade.

La foule a scandé «Moreno, hypocrite et traître, le peuple te rejette!»

Ce qui a déclenché la manifestation, appelée sous le mot d'ordre «pas un droit de moins» [#niunderechomenos], fut l'ordre du gouvernement Moreno d'ouvrir les portes de l'ambassade de Londres, où Assange avait obtenu l'asile depuis 2012, à une brigade de police qui l'a emmené dans une prison britannique. En conséquence, il fait maintenant face à la menace d'être restitué aux États-Unis afin d’y être jugé pour avoir osé publier des documents exposant les crimes de guerre et les complots mondiaux du gouvernement américain.

Les organisateurs de la marche, qui comprenait notamment le parti Revolución Ciudadana qui soutient Rafael Correa, l'ancien président et opposant de Moreno, ont déclaré que jusqu'à 20.000 personnes ont participé à la manifestation.

Sur les banderoles portées sur la marche figuraient des slogans dénonçant Moreno comme «traître» et «honte mondiale» pour son action contre Assange.

L'une des banderoles les plus en vue était «Assange est équatorien», une référence à la citoyenneté qui a été accordée au journaliste né en Australie en 2017 et qui lui a été sommairement et illégalement retirée par le gouvernement Moreno en même temps que sa remise à la police britannique. Une autre a averti Moreno qu’«Assange sera ton cauchemar».

«Assange a été le déclencheur» de la manifestation, a déclaré Edwin Jarrin, ancien porte-parole du Conseil équatorien de la participation citoyenne et du contrôle social, qui a participé à la marche, et qui a également exprimé «l'indignation collective face à l'atteinte aux droits fondamentaux» ainsi que «les licenciements collectifs» et «les politiques néolibérales» du gouvernement Moreno.

Dans le cadre d'un accord signé avec le Fonds monétaire international (FMI) pour 4,5 milliards de dollars de crédits, le gouvernement Moreno met en œuvre une série de mesures d'«ajustement structurel» qui comprennent l'éviscération du code de travail, le licenciement de plus de 10.000 employés du secteur public, des attaques contre les pensions et des réductions draconiennes des services publics.

Moreno a servi comme vice-président sous Correa et a été son successeur trié sur le volet. Tandis que Correa se présentait comme faisant partie de la «marée rose» et de la «révolution bolivarienne» qui ont vu les gouvernements bourgeois nationalistes populistes prendre le pouvoir au Venezuela, au Brésil, en Argentine et ailleurs, il avait lui-même entamé des démarches de rapprochement avec Washington au moment où le boom des matières premières touchait à sa fin. Il a également pris les premières mesures pour bâillonner Assange, lui coupant l'accès à Internet après la publication par WikiLeaks de courriels révélant les tentatives de la direction du Parti démocrate de truquer les primaires contre Bernie Sanders et les discours à huis clos d'Hillary Clinton où elle s’était engagée à défendre les intérêts de Wall Street.

Une fois au pouvoir, Moreno a violemment accéléré ce virage à droite en abandonnant Assange aux autorités britanniques et américaines, ce qui a abouti à une adhésion de plus en plus étroite à la politique étrangère de Washington et à son appareil militaire et de renseignement, qui a été invité de nouveau en Équateur.

Ce virage à droite, assorti de l'escalade des attaques contre les droits et les conditions sociales de la classe ouvrière équatorienne, a inévitablement donné lieu à des mesures de plus en plus répressives de la part du gouvernement Moreno, qui sont liées au cas de Julian Assange.

Avant la marche de mardi, le gouvernement Moreno avait demandé l'arrestation de deux de ses principaux organisateurs, l'ancien ministre des Affaires étrangères du pays, Ricardo Patiño, et Virgilio Hernández, un ancien législateur, sur la base de fausses accusations.

Il a également emprisonné Ola Bini, un citoyen suisse résidant en Équateur, qui a été arrêté pour piratage de téléphones publics et privés et de comptes de médias sociaux sur la seule preuve qu'il était un ami d'Assange et lui avait rendu visite à plusieurs reprises à l'ambassade de l'Équateur à Londres.

Bini, qui réside en Équateur depuis cinq ans, travaillait pour un centre basé à Quito, spécialisé dans la sécurité d'Internet, le cryptage et l'expansion du logiciel libre

Ses parents, qui sont arrivés à Quito lundi, ont fait une déclaration publique dans laquelle ils affirment que leur fils «est innocent de ce qu'ils l'ont accusé; notre fils n'a attaqué la sécurité d'aucun système, privé ou public». Ils ont dit aux médias que des amis de leur fils dans le monde entier s'inquiétaient de son arrestation en Équateur, et qu'ils étaient venus pour le «ramener à la maison».

Le coup monté contre Bini est lié aux représailles du gouvernement Moreno contre la révélation de l'implication du président et de sa famille dans un scandale de corruption massive impliquant l'envoi de millions de dollars de pots-de-vin d'un entrepreneur chinois dans une société offshore fictive du nom des trois filles du président.

La publication des dits documents de l'INA révélant cette corruption a fait l'objet d'un large écho médiatique et a incité le Congrès à ouvrir une enquête en Équateur avant que WikiLeaks ne mentionne le scandale sur son compte Twitter le mois dernier. Le gouvernement Moreno s'est emparé du tweet pour accuser WikiLeaks et Julian Assange personnellement d'avoir piraté les téléphones et les comptes des médias sociaux de Moreno et de sa famille afin d'obtenir des preuves de corruption, malgré l'intense surveillance et ses conditions proches de l’isolement cellulaire à l'ambassade de Londres.

Moreno s'est présenté comme victime d'une atteinte à la vie privée, exprimant sa colère face à la publication de photographies personnelles, dont l'une d'entre elles où il mangeait du homard au lit en même temps que son gouvernement ordonnait des licenciements massifs et des mesures d'austérité.

Au cours de son voyage à Washington cette semaine, au lendemain de la remise d'Assange à la police britannique, Moreno a participé à un forum public au Dialogue interaméricain, un groupe de réflexion contrôlé par les grandes entreprises à Washington, où il a répété qu'il était justifié d'inviter la police britannique à éjecter Assange de l'ambassade de l'Équateur à Londres, car il avait transformé l'ambassade en «centre d'espionnage».

Cette affirmation ridicule, dans des conditions où Assange était lui-même soumis à une une surveillance 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, rejoint la position de l'administration Trump, avancée par l'ancien directeur de la CIA et actuel secrétaire d'État Mike Pompeo, selon laquelle WikiLeaks constitue un «service de renseignement non étatique hostile». Cette position est destinée à faciliter des poursuites aux États-Unis contre lui en vertu de la Loi sur l'espionnage.

Alors que Moreno prétend qu'il jouit d'un soutien populaire écrasant pour sa trahison d'Assange, la manifestation de masse à Quito a exprimé de larges sentiments de soutien pour le courageux journaliste et la colère de millions d'Équatoriens du fait que leur gouvernement est devenu un pion des intérêts impérialistes américains, prêt à effectuer la plus sale trahison en échange d'éventuels accords commerciaux et de remise de dette.

Les milliers de personnes qui ont défilé à Quito mardi représentent les sentiments de millions de travailleurs et de jeunes du monde entier qui se sentent répugnés et outrés par l'emprisonnement de Julian Assange au Royaume-Uni et par la menace que l'administration Trump saisira illégalement le fondateur de WikiLeaks et lui imposera la détention, la torture et même la mort pour avoir révélé les crimes de guerre et conspirations diplomatiques du gouvernement américain.

La mobilisation d'un appui de masse pour la défense des droits démocratiques et la libération de Julian Assange, Chelsea Manning et d'autres détenus qui ont dénoncé et combattu les crimes de l'impérialisme doit s’ancrer dans la résurgence des luttes de la classe ouvrière à l'échelle mondiale.

(Article paru en anglais le 18 avril 2019)