Québec: Legault mène la charge contre les employés d’ABI et vise toute la classe ouvrière

Par Laurent Lafrance
27 avril 2019

Le premier ministre de la Coalition Avenir Québec, François Legault, a une fois de plus démontré le caractère de droite et anti-ouvrier de son gouvernement lorsqu’il a sommé une nouvelle fois les travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour, mis en lock-out il y a plus de 15 mois par la compagnie, de faire «plus de compromis».

En commission parlementaire la semaine dernière, le premier ministre, un ancien PDG de la compagnie aérienne Air Transat et multimillionnaire, a réitéré que le syndicat «exagère dans ses négociations» et a brandi la menace d’une fermeture pour intimider les travailleurs et les pousser à accepter les diktats d’ABI. «Si on exige 92.000$ avec des fonds de pension payés à 60% par l’employeur, [ce] qu’on ne retrouve à peu près nulle part, … si on exagère sur l’ensemble des demandes, il y a un risque que ces emplois-là, ça va faire peur».

Legault a tenu ces propos un jour après que son ministre du Travail, Jean Boulet, ait soumis aux parties patronales et syndicales une «hypothèse de règlement» entièrement favorable à la compagnie.

En décriant les salaires «exagérés» des employés de Bécancour, le premier ministre s’en prend aux salaires et conditions des ouvriers de toute l’industrie de l’aluminium et d’autres secteurs similaires. En fait, l’attitude du gouvernement dans le présent conflit indique que la CAQ s’apprête à attaquer l’ensemble de la classe ouvrière, y compris le demi-million de travailleurs du secteur public dont les conventions collectives arrivent à échéance en mars prochain.

Dans le secteur public au Québec et au Canada, les gouvernements (de toutes les allégeances) ont adopté à maintes reprises des lois spéciales pour criminaliser des grèves et imposer des reculs aux employés de l’État. Comme plusieurs commentateurs ont noté, toutefois, l’ingérence ouverte du gouvernement dans un conflit de travail du secteur privé et l’abandon de toute apparence de neutralité n’avaient pas été vus depuis le règne du premier ministre ultra-conservateur et anti-ouvrier Maurice Duplessis dans les années 1940-50.

Ce que Legault vient mettre ici à nu est une réalité expliquée il y a plus de 150 ans par Karl Marx: dans la société capitaliste, l’État n’agit pas comme un agent neutre entre patrons et travailleurs, mais sert les intérêts de la classe dominante, c’est-à-dire les banques, la grande entreprise et le patronat. Ce que soutient le gouvernement Legault en se rangeant derrière Alcoa et Rio Tinto, les géantes multinationales qui possèdent conjointement l’usine d’ABI, c’est leur tentative d’établir de nouveaux bas standards dans leurs usines à travers le monde et de retourner aux conditions d’exploitation qui régnaient à l’époque victorienne.

Comme la victoire électorale des progressistes-conservateurs de Doug Ford en Ontario ou l’UCP de Jason Kenney en Alberta, l’arrivée au pouvoir des populistes de droite de la CAQ en octobre dernier s’inscrit dans le tournant marqué à droite de la classe dirigeante québécoise et canadienne. Comme partout au monde, l’élite dirigeante au Canada réagit à la crise capitaliste en attaquant sauvagement les acquis historiques de la classe ouvrières et en transférant les richesses sociales à une infime minorité d’ultra-riches qui contrôlent toutes les sphères de la société.

Dans le contexte où les partis traditionnels sont de plus en plus rejetés par les travailleurs en raison des coupures sociales brutales qu’ils ont imposées, les partis de droite et même d’extrême-droite – à l’instar de Trump aux États-Unis ou l’Alternative pour l’Allemagne – exploitent le vide politique créé pour se présenter comme les défenseurs des gens ordinaires. Legault, lui-même un ex-ministre du Parti québécois, non seulement poursuit les politiques anti-ouvrières des gouvernements péquistes et libéraux qui se sont échangés le pouvoir au cours des cinquante dernières années, mais il va les intensifier.

Comme Ford, Legault fait des immigrants les bouc-émissaires pour la crise économique et sociale causée par le système capitaliste en faillite et pour détourner l’attention de son programme de coupures sociales et de réduction d’impôts pour les entreprises et les riches. La CAQ a déjà déposé deux projets de loi chauvins (projets de loi 9 et 21) ciblant les minorités religieuses, et les musulmans en particulier. En fin de compte, l’objectif de ces mesures est de diviser la classe ouvrière selon des lignes ethniques et justifier le soutien de l’élite québécoise à la participation du Canada aux guerres impérialistes menées par les États-Unis au Moyen-Orient et partout au monde.

Si la CAQ a pu être portée au pouvoir, cependant, c’est parce que les syndicats et les partis de la pseudo-gauche comme Québec Solidaire ont torpillé toute opposition de la classe ouvrière au cours des dernières décennies et ont légitimé le genre de politiques chauvines défendues par la classe dirigeante. Au Québec, de puissants mouvements d’opposition ont émergé parmi les travailleurs et les jeunes au cours des dernières années, à commencer par la grève étudiante de 2012, mais les syndicats ont canalisé cette colère sociale derrière l’élite dirigeante et son proche allié, le Parti québécois.

La perspective nationaliste et pro-capitaliste des syndicats les amène aujourd’hui à collaborer avec la CAQ. Ce développement indique que les appareils syndicaux, qui collaborent depuis des décennies avec l’élite dirigeante pour imposer les coupes sociales tout en subordonnant les travailleurs au système de profit, se tournent eux aussi de plus en plus à droite. Même si elles critiquaient la CAQ depuis des années pour sa promotion de la privatisation des services publics, les grandes centrales syndicales québécoises ont toutes démontré une ouverture à travailler avec ce parti une fois élu, parlant même d’une «lune de miel» avec le nouveau gouvernement. Le président de la FTQ, Daniel Boyer, déclarait que les travailleurs devaient «laisser une chance aux coureurs»!

La politique de collaboration et de corporatisme des syndicats est démontrée par le rôle que jouent la Fédération des travailleurs du Québec et le Syndicat des métallos depuis le début du conflit à l’ABI. Organiquement opposés à faire de ce conflit le déclencheur d’une vaste contre-offensive ouvrière pour défendre les emplois et conditions de travail de tous, les syndicats ont systématiquement isolé les employés d’ABI du reste des travailleurs au Québec et dans le reste du monde, et ce au même moment où les employés d’Alcoa en Australie faisaient grève pour lutter contre la même offensive patronale. Le syndicat a même remis le sort des travailleurs entre les mains du gouvernement en demandant l’arbitrage au mois de février.

Depuis le début du conflit le Syndicat des métallos a démontré sa volonté d’imposer des reculs historiques à ses membres pour permettre à la multinationale d’empocher encore plus de profits face à ses compétiteurs mondiaux. Dans sa contre-offre de mars, jugée insuffisante par la compagnie, le syndicat proposait entre autres l’instauration d’un régime de retraite entièrement financé par les travailleurs et une réduction de 10 pour cent de la main-d’œuvre de l’usine. Malgré toutes ces concessions, les dirigeants syndicaux se disent prêts à reprendre les négociations avec la compagnie et à accepter d’autres reculs.

Il est essentiel que la classe ouvrière vienne à la défense des travailleurs d’ABI, lesquels confrontent une véritable conspiration patron-gouvernement-syndicat contre leurs emplois et leurs acquis. La lutte à l’ABI doit devenir la bougie d’allumage d’un vaste mouvement de toute la classe ouvrière au Québec, à travers le Canada et internationalement en défense de tous les emplois, tous les salaires et toutes les conditions de travail.

Mais une telle lutte n’est possible que si elle est menée indépendamment des appareils syndicaux pro-capitalistes. Comme le montre la lutte des «gilets jaunes» en France, celle des travailleurs de l’automobile aux États-Unis et les grèves des travailleurs des maquiladoras à Matamoros au Mexique, la réémergence de la lutte des classes depuis 2018 s’est faite en grande partie en opposition aux syndicats pro-capitalistes. Une vaste mobilisation ouvrière pour la défense des emplois, des salaires et des services publics, doit être, en dernière analyse, associée à une lutte politique pour un gouvernement ouvrier qui réorganiserait fondamentalement l’économie afin de satisfaire les besoins sociaux de la majorité et non les profits d’une minorité.