«Grand débat»: Macron oppose une fin de non recevoir aux «gilets jaunes»

Par Alexandre Lantier et Kumaran Ira
29 avril 2019

Dans son discours jeudi soir, Emmanuel Macron a opposé une fin de non recevoir sur toute la ligne aux revendications des «gilets jaunes».

Après cette allocution et les réponses qu’il a fournies aux questions des journalistes, il est plus clair pourquoi, en mars, l’armée a autorisé les soldats de l’Opération sentinelle à tirer sur les «gilets jaunes.» Sur les sujets qui ont mobilisé les «gilets jaunes» – l’inégalité sociale, les institutions de la démocratie française, le militarisme européen – Macron ne donnera rien. Sachant bien qu’une large majorité de l’opinion les soutient, Macron veut instaurer une dictature pour tenter de faire passer le diktat de l’aristocratie financière par la terreur et la force.

Parmi les revendications les mieux connues des «gilets jaunes» se trouvent le rétablissement de l’Impôt sur la fortune (ISF) aboli par Macron, pour que le poids de l’impôt pèse plus sur les riches que sur les travailleurs, et le droit de la population de décider par des Référendums d’initiative citoyenne (RIC) des questions politiques qui lui paraissent importantes.

Macron a insisté que pour financer les baisses d’impôt, dont la suppression de l’ISF et la baisse de l’impôt sur les sociétés à 25 pour cent, il faudra que les Français «travaillent davantage». En clair, le poids de l’enrichissement de l’aristocratie financière doit peser avant tout sur les travailleurs.

«On va avoir de plus en plus de mal à financer notre système si on vit de plus en plus longtemps hors du travail», a-t-il déclaré, alors que le principal problème est qu’il sera impossible de financer les services publics si l’État permet aux riches de s’enrichir sans aucune limite. Macron n’a pas osé dire comment il forcerait les Français à travailler plus. Il a évoqué certaines possibilités – toucher aux 35 heures, supprimer un jour férié, ou faire reculer l'âge légal de départ à la retraite – mas pour dire ensuite qu’il ne les retenait pas pour l’heure.

Macron a déclaré également qu’il ne retenait pas la proposition du RIC: «Telle qu'elle est proposée, cette proposition me semble remettre en cause le principe de démocratie représentative. Mais je crois malgré tout que nous devons donner plus de place à la voix référendaire dans notre pays.»

Macron foule aux pieds les revendications des «gilets jaunes» non pas à titre individuel, mais en tant que représentant de toute une classe dirigeante. La haute aristocratie financière des milliardaires français a triplé son patrimoine depuis le krach de 2008. En même temps, elle insiste depuis la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991 sur la liquidation de tous les droits établis en Europe par les luttes ouvrières du 20e siècle: retraites, Sécurité sociale, assurance-chômage, etc.

Macron intensifie cette politique, menée depuis trois décennies avec plus ou moins de succès par tous les gouvernements européens, au mépris de la colère des travailleurs. Ayant inscrit des attaques contre tous ces droits fondamentaux dans son programme électoral en 2017, il s’en est pris vendredi soir aux retraites. Il a estimé qu'une réforme est nécessaire pour «allonger la durée effective de cotisation», à l'aide «d'un système de décote qui incite à travailler davantage, mais sans forcer tout le monde», mais sans repousser ouvertement l’âge de la retraite fixé à 62 ans.

Macron propose manifestement de forcer les travailleurs à repousser leur départ à la retraite en faisant jouer la contrainte économique. Grâce à la «retraite par points», réforme formulée par Jean-Paul Delevoye, l’État varierait à son avantage la valeur des «points» en fonction de diverses variables, dont l’espérance de vie, pour réduire le montant final des retraites. Ensuite, dit Delevoye, «C’est votre nombre de points qui vous permet un arbitrage personnel: j’ai assez de points, ma retraite me paraît suffisante, donc je pars. À l’inverse, je n’ai pas assez de points, je reste.»

Macron a aussi salué la collaboration avec les autres puissances européennes, notamment celle avec Berlin sur les questions militaires et de droit d’auteur, alors que toutes ces puissances imposent le même diktat social contre les travailleurs. Il réaffirmait ainsi son soutien au projet de création d’une armée euroépenne, souvent critiquée par les «gilets jaunes», dont sa ministre des Armées, Florence Parly, a chiffré le coût pour la France à environ 300 milliards d’euros à l’horizon 2023.

Ces annonces donnent raison à la perspective défendue par le Parti de l’égalité socialiste (PES) au courant de la lutte contre la loi travail du PS, la casse de la SNCF par Macron, et finalement la lutte des «gilets jaunes». Il n’y a rien à négocier avec Macron. La seule question qui vaille est la construction d’un mouvement politique dans la classe ouvrière contre le capitalisme, visant à transférer le pouvoir aux travailleurs. Sans cela, les mêmes politiques d’austérité militaro-policière continueront à dominer à l’échelle européenne et internationale.

Ceci nécessite toutefois une réorientation politique des travailleurs en lutte. Pour l’heure, l’idée qui domine encore est celle de faire entendre la raison à Macron par de larges mobilisations, voire une grève générale comme celle de 1968. Mais la question se pose autrement si on assimile le fait que rien, même pas une grève générale, ne fera abandonner à l’aristocratie financière, même isolée et haïe, sa politique d’appauvrir au maximum les travailleurs.

Il s’agit de se tourner vers la résurgence actuelle de la lutte des classes internationale. Celle-ci fournira les forces nécéssaires à la lutte révolutionnaire et internationale pour le socialisme exigée par la situation actuelle, et mobiliser les larges masses ouvrières en France même. Les grèves de masse des enseignants américains, des usines maquiladoras mexicaines, des plantations de thé sri-lankaises ou des infirmières portugaises – toutes menées par opposition plus ou moins ouverte aux appareils syndicaux – indiquent là où se trouvent les alliés réels des travailleurs en France.

Le principal défi posé aux travailleurs est que la lutte révolutionnaire nécessite la formation d’organisations de lutte fondamentalement différentes de celles qui existent aujourd’hui.

Le rôle pourri des centrales syndicales françaises, financées dans leur quasi-totalité par l’État et le patronat, est si bien connu que Macron n’a pas craint d’aborder leur rôle pour défendre sa politique. En évoquant jeudi la nécessité d’un «dialogue social fort dans l'entreprise», Macron a indiqué que le rôle du dialogue entre le patronat et les appareils syndicaux est de limiter le pouvoir d’achat des salariés afin de garantir les profits et la compétitivité des entreprises. «J‘assume que l'on n'ait pas relevé le salaire minimum, car c’est contraire à l’objectif de compétitivité», a-t-il dit.

En fait, les accords syndicaux validés par les bureaucrates achetés font partie de l’arsenal de l’aristocratie financière, au même titre que les escadrons de CRS et leurs balles de défense et les grenades de désencerclement qui défigurent les manifestants.

Les exigeances élémentaires de la lutte des classes nécessitent la formation de comités d’action, indépendants des appareils syndicaux nationaux, pour organiser et mener la lutte internationale.

Les travailleurs ne peuvent toutefois se limiter à cette démarche, bien qu’elle soit critique. Sans une direction claire et une perspective claire sur les impératifs révolutionnaires qui découlent de la situation actuelle, les comités indépendants créés dépériront, faute de compréhension des vastes tâches ainsi que des vastes possibilités que leur présente la situation politique. C’est afin de construire le Comité international de la IVe Internationale (CIQI) en tant que direction politique des travailleurs que le PES intervient dans les luttes en France, et que les sections européennes du CIQI mènent campagne aux élections européennes de 2019.