Le nationalisme et le militarisme dominent le dernier débat des élections européennes en France

Par Will Morrow
27 mai 2019

Le dernier débat télévisé entre les candidats français aux élections européennes, organisé par BFM-TV jeudi soir, a été un spectacle de politique réactionnaire, dominé par le militarisme, le nationalisme et les attaques contre les immigrants et les réfugiés.

Le débat a révélé que, quels que soient les résultats des élections, les travailleurs et jeunes en France et en Europe font face à une élite politique et à une classe dirigeante qui basculent brusquement à droite, se préparant à la guerre et renforçant les éléments de dictature face à la montée en puissance de grèves et de la contestation de la classe ouvrière contre l'inégalité et l'austérité.

Parmi les 34 listes de candidats en lice, seulement 12 ont été invitées à participer au débat, dont La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, la coalition du Mouvement pour la démocratie, la République en marche du Président Emmanuel Macron (LREM), le parti socialiste (PS), le parti communiste français (PCF), Europe Écologie Les Verts, les Républicains gaullistes, et le Rassemblement national (RN) d’extrême droite de Marine Le Pen.

Lutte ouvrière (LO) et 22 autres partis ont été empêchés d’y prendre part au motif anti-démocratique annoncé par la chaîne de télévision selon lequel elle ne les considérait pas faire partie des candidats «majeurs».

L'événement a eu lieu alors que les sondages prévoyaient que le parti d'extrême droite de Le Pen remporterait le plus grand nombre de sièges de tous les partis français lors du vote de dimanche. Il doit sa montée électorale au climat de nationalisme et de chauvinisme anti-immigrés prôné par le gouvernement Macron et l’ensemble de l'élite politique, leurs coupes sociales qui ont appauvri de larges couches de la classe ouvrière et le vide politique de la gauche.

En raison de la politique de droite du LFI de Mélenchon et des autres partis de pseudo-gauches et de leur promotion du parti socialiste très détesté, le RN a pu se faire passer comme l’opposition de laissés-pour-compte contre l'élite, exploitant de manière infâme la crise sociale pour faire des travailleurs immigrés et réfugiés les boucs émissaires de cette situation.

Ce qui ressortait le plus clairement de l’événement, cependant, c’était que, dans leur militarisme et leurs attaques contre les immigrés et la classe ouvrière, les autres grands partis ne se distinguent pas de Le Pen sur les questions essentielles. Leur seul désaccord concerne le meilleur moyen d’affirmer de manière agressive les intérêts de l'impérialisme français.

En effet, tout au long de la soirée, Raphaël Glucksmann du Parti socialiste, Nathalie Loiseau du LREM, l’ancien candidat PS à la présidentielle Benoît Hamon de Génération.s et Yannick Jadot des Verts ont tous attaqué le RN d'un point de vue nationaliste, de droite, à savoir que les critiques du RN contre l’Union européenne seraient un obstacle à la défense des intérêts de la France par l’intermédiaire de l’UE contre ses rivaux dotés d’armes nucléaires, notamment la Chine, la Russie et les États-Unis.

Selon Benoît Hamon, «Matteo Salvini [ministre de l’intérieur italien] laisse la Chine acheter des ports pour consolider sa stratégie d'une nouvelle route de la soie». «La Chine a une stratégie offensive qui joue sur les divisions en Europe. Et qui a accédé en premier? Le ministre italien et les souverainistes [nationalistes]» dans la RN de Le Pen.

Interrogé par les modérateurs sur la question de savoir si les États-Unis pouvaient toujours être considérés comme les alliés de l'Europe, Glucksmann du Parti socialiste a déclaré que «depuis 1945, les Européens ont été comme des adolescents, bénéficiant du parapluie américain et sans autonomie […] Il est évident que les États-Unis ne soient plus notre allié stratégique. Nous devons assumer la politique étrangère et de défense.»

A propos du RN, il a ajouté que «la souveraineté nationale, à elle seule, fera de nous des laquais, des esclaves». La France ne serait pas en mesure de tenir tête à ses principaux rivaux. «Nous n'aurons aucune maîtrise de notre propre avenir. Le seul contrôle possible de notre propre avenir dans ce monde dangereux et multinational consiste à adopter une politique européenne.»

Jadot des Verts ne pouvait s'empêcher de lancer une diatribe sur ses ambitions pour l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe de l'Est. «L’Europe doit devenir une puissance mondiale. Nous parlons souvent de l'Europe en tant que marché convoité […] et beaucoup moins souvent en tant que puissance politique mondiale. Nous avons aujourd'hui une série de régions extrêmement instables aux frontières de l'Europe - en Ukraine [ ...] dans toute l'Afrique, au Moyen-Orient - des zones d'instabilité, des zones dont nous avons besoin.»

Loiseau, la tête de liste du parti de Macron, a ajouté: «Je ne veux pas que la France soit à jamais le policier de l'Afrique et du Moyen-Orient, à elle seule.» Au lieu de cela, «nous devons être plus nombreux pour pouvoir intervenir ensemble. Une armée européenne est une nécessité absolue », de même que «l'autonomie stratégique de l'Union européenne.»

Ses déclarations font écho au blog de l'actuelle ministre des armées, Florence Parly, ancienne ministre dans le gouvernement du parti socialiste de Lionel Jospin de 2000 à 2002, publiée deux jours auparavant, appelant à une armée européenne et à un vote pour le parti de Macron, «si vous ne voulez pas une Europe sans défense.»

Lors du débat de jeudi, aucun des candidats n’a voulu préciser les implications de leur perspective de développement militaire agressif par rapport aux principales puissances mondiales: la marche inévitable vers la guerre mondiale pour accaparer les marchés, les ressources et les sphères d’influence. Tous savent qu’il existe une opposition écrasante au militarisme et à la guerre parmi les travailleurs et les jeunes.

Jordan Bardella, du RN, a insisté sur le fait que l'opposition de son parti à l'OTAN et à une armée européenne n'avait rien à voir avec une opposition au militarisme. Ils étaient militairement irréalisables et subordonneraient les intérêts français aux États-Unis et à d'autres puissances européennes, a-t-il affirmé.

«Avoir une armée européenne consiste en fait à donner notre technologie militaire à tous les pays européens qui n’ont pas d’armée, qui n’ont qu’une défense. Nous avons une armée. Et je crois que la France est un grand pays, une grande nation qui a une voix forte [que] nous savons utiliser aujourd'hui au Mali», a déclaré Bardella.

Manon Aubry, tête de liste de la Française insoumise de Mélenchon, s'est opposée à l'OTAN dans le débat sur les mêmes bases que Bardella, affirmant qu'il s'agissait «d'un outil de la guerre froide» et qui «n'a plus de sens aujourd'hui». Dans un tweet publié hier, elle a ajouté plus explicitement que l'OTAN «est alignée sur les intérêts de Donald Trump et des États-Unis.»

Mélenchon est un défenseur reconnu des guerres impérialistes françaises, ayant soutenu l'intervention en Libye en 2011 et au Mali et au Sahel en 2013 et ayant servi dans le Parti socialiste pendant des décennies. Un des modérateurs du débat a déclaré à Aubry que «dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, des services de renseignement», l'Europe avait «fait de grands progrès [...] en échangeant des renseignements, en renforçant les contrôles aux frontières», et a demandé si cela n'était pas «un bon outil». Ce à quoi Aubry a répondu: «Bien sûr, nous avons fait du progrès.»

Ce débat réactionnaire a souligné le fait qu'il n’existe pas de faction progressiste dans la bourgeoisie européenne. L'intervention politique indépendante de la classe ouvrière sur une perspective socialiste contre le capitalisme et l'ensemble de l'élite est la seule base sur laquelle une lutte peut être menée contre la guerre, l'austérité et la mise en place d'un État policier.

(Article paru en anglais le 25 mai 2019)