Trump intensifie sa politique pro-Brexit lors de sa visite en Grande-Bretagne

Par Robert Stevens
7 juin 2019

Le président Donald Trump a fait monter d’un cran les tensions avec l'Union européenne (UE) et au sein de l'élite dirigeante britannique lors du deuxième jour de sa visite d’État au Royaume-Uni.

Après son audience avec la reine lundi, la réunion de Trump avec la première ministre Theresa May et d’autres personnalités politiques a été accueillie mardi par des manifestations de dizaines de milliers de personnes dans la capitale et d’autres villes.

President Donald J. Trump participates in a joint press conference with British Prime Minister Theresa May Tuesday, June 4, 2019, at No. 10 Downing Street in London. (Official White House Photo by Shealah Craighead)

Il est estimé que plus de 6 000 policiers ont été déployés pendant les trois jours de la visite de Trump, dont 3 200 dans les rues de Londres mardi. Le coût au trésor public pour la sécurité durant cette visite a été estimé à 40 millions de livres sterling, ce qui en fait le plus coûteux de l'histoire britannique.

Les manifestants étaient seulement autorisés à faire la moitié du chemin menant à Whitehall [le complexe gouvernemental] depuis Trafalgar Square et on les a empêché de s’approcher de la résidence du premier ministre, à Downing Street, où Trump rencontrait Theresa May et les ministres les plus importants du gouvernement. La police a bloqué la moitié inférieure de Whitehall, forçant les manifestants à faire un détour pour un rassemblement sur la Place du Parlement.

Trump s’est bien conduit au banquet d'État organisé lundi soir par la reine. Mais une fois la cérémonie terminée, il est passé à l'objectif principal de son voyage: une offensive anti-Union européenne (UE) visant à faciliter le Brexit et à créer un fossé profond entre la Grande-Bretagne et l'Europe et entre les États-Unis et l'UE.

Trump a rencontré Theresa May pendant une courte période à Downing Street sans tenir de discussions bilatérales formelles. May est largement apparue comme une figure accessoire vu qu’elle était déjà mort-vivante et démissionnera vendredi comme leader du parti conservateur, chassée par des députés de son parti conservateur.

Son destin était scellé après son échec à faire adopter par le Parlement l’accord de retrait qu’elle avait conclu avec l’UE quelques mois auparavant. La course à la direction des conservateurs a déjà commencé et May sera remplacée comme Premier ministre d'ici la fin juillet.

Même lors de la conférence de presse pro forma avec May à Downing Street, Trump a insisté pour dire que le Brexit devait être achevé le plus tôt possible, pour permettre aux États-Unis et au Royaume-Uni de négocier un accord de libre-échange «phénoménal» qui serait « deux et même trois fois plus important que les actuels échanges ». Il a continué à dénoncer l'Union européenne, affirmant dans un tweet qu'un «grand accord commercial est possible une fois que le Royaume-Uni sera débarrassé des chaînes [de l'UE]. On parle déjà! »Trump a veillé à ce que May et lui se réunissent avec des hommes d'affaires américains et britanniques au St James Palace.

Alors que l'UE a fixé au 31 octobre une échéance de sortie de la Grande-Bretagne, Trump a déclaré à la presse: «Cela se produira et devrait probablement arriver, et [la Grande-Bretagne] veut sa propre identité, elle veut ses propres frontières, elle veut gérer ses propres affaires… ».Trump a ajouté: « Je l’aurais poursuivie [l'UE] en justice, mais bon, ça va ».

Trump estime que tout accord commercial avec le Royaume-Uni profitera pleinement aux entreprises américaines alors qu'il intensifie les mesures de guerre commerciale contre les concurrents des États-Unis. Trump a déclaré que «toute l’économie [britannique]» devait faire l’objet de discussions dans tous les pourparlers post-Brexit. Il a ajouté: «Lorsque vous négociez, tout est sur la table, donc le NHS [Service national de santé financé par l'État] ou quoi que ce soit d'autre, ou encore bien plus que cela, mais tout sera sur la table, absolument ».

Sky News a fait remarquer que «chaque fois que les États-Unis ont conclu un accord commercial, ils ont eu tendance à insister pour que ce soit aussi avantageux que possible pour les exportateurs américains. Cela signifie que l'agriculture est comprise; cela signifie que des marchés lucratifs sont ouverts à la participation américaine. Et il y a peu de marchés britanniques plus grands ou plus tentants que le NHS [avec un budget annuel de plus de 120 milliards de livres sterling]. Et c'est la vérité fondamentale en ce qui concerne de tels accords commerciaux. »

Cependant, Trump réclame un tel accord en opposition aux couches pro-européennes dominantes de la bourgeoisie britannique, qui considèrent que les relations commerciales avec l'UE, qui représentent près de 50 pour cent des échanges commerciaux du Royaume-Uni, sont bien plus importantes que celles avec les Etats-Unis qui représentent moins de 15 pour cent du commerce britannique.

Lors de la conférence de presse conjointe avec May, Trump a encore semé la zizanie anti-UE. Interrogé pour savoir s’il comptait rencontrer Boris Johnson, qui est partisan de quitter l'UE sans aucun accord, il a répondu: «Je connais Boris. Je l'aime bien, je l'apprécie depuis longtemps […] Je pense qu'il ferait un très bon travail [en tant que Premier ministre] ».

Les formalités à l’égard de May étant finies, Trump a ensuite accueilli et parlé avec plusieurs personnalités pro-Brexit du parti conservateur. Il a eu une conversation téléphonique de 20 minutes avec Johnson, qualifiée d’ « amicale et fructueuse ». Il a rencontré l'actuel ministre des Affaires étrangères Jeremy Hunt et devait rencontrer le pro-Brexit Michael Gove. Tous deux veulent devenir chef du parti conservateur.

À l'ambassade des États-Unis, Trump a rencontré Nigel Farage, président du parti Brexit d'extrême droite, qui a remporté les élections européennes en Grande-Bretagne le mois dernier, reléguant les conservateurs à la cinquième place. Après la réunion, Farage a déclaré que Trump « croit fermement au Brexit, pense que c'est la bonne chose à faire pour le pays [...] Il est évidemment préoccupé par le fait que cela prend très longtemps ».

Les remarques de la secrétaire fantôme aux Affaires étrangères du Labour, Emily Thornberry – favorable à un deuxième référendum sur l'adhésion à l'UE – donne une idée de la tension dans les relations inter-impérialistes. Elle a décrit Trump comme « un prédateur sexuel » et « un raciste ». Le maire de Londres l’a, lui, traité de « fasciste du 20e siècle » et comme « l'un seulement des exemples les plus flagrants d'une menace mondiale croissante » venant des forces d'extrême droite. Il a dit que le gouvernement « ne devrait pas déployer le tapis rouge » pour lui.

La grosse majorité de la bureaucratie pro-UE du Labour n’a jamais été aussi explicite dans son rejet d’alliance avec les États-Unis en faveur de relations avec l’Europe. Elle a exprimé tout haut les préoccupations majeures de la faction de l’élite dirigeante opposée avec véhémence au Brexit et qui considère une alliance avec l’UE comme la pièce maîtresse des objectifs géostratégiques de l’impérialisme britannique.

Aucun effort n'a été fait pour mobiliser les travailleurs et les jeunes afin qu'ils participent à la manifestation anti-Trump sur une base de classe. Les organisateurs de «Stop Trump» et de «Stand up to Racism» regroupant des sections de la bureaucratie syndicale, du Labour et des partis libéraux-démocrates et Verts, et soutenus par divers groupes de la pseudo-gauche, ont insisté pour les participants s’éparpillent dans une myriade de groupes anti-Trump. Des groupes comme le Bloc des Femmes pour les droits à l'avortement, les Bonnes contre Trump, les Travaillistes contre Trump, le Bloc pour le climat, Non à Trump et au bloc d'extrême droite, etc.

Pour les organisateurs, l'objectif de ce rassemblement était de dissiper toute opposition à la politique fascisante de Trump au profit des partis fiables de l'élite dirigeante. Aux États-Unis, on demande aux manifestants de faire confiance à l'aile Sanders/Ocasio-Cortez du parti démocrate. Au Royaume-Uni, on ordonne aux opposants de Trump de s'aligner sur la faction pro-UE du parti travailliste et des libéraux-démocrates, les Verts et les syndicats. L’élection d’un gouvernement travailliste (Labour) fut le mot d’ordre du rassemblement, un des organisateurs déclarant que «80% des membres du gouvernement fantôme travailliste étaient là aujourd’hui», y compris le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn et la ministre fantôme de l’intérieur, Dianne Abbott.

Avant la visite de Trump, on a fait beaucoup de bruit à propos du refus de Corbyn d'assister au banquet d'État organisé mardi soir par la reine pour Trump. Cette décision de Corbyn et celle de dernière minute de prendre la parole à la manifestation anti-Trump étaient motivée par sa reconnaissance de la nécessité de tenir compte de la haine généralisée envers Trump et sa politique pro capitaliste parmi de larges couches de travailleurs et de jeunes, afin de garder la main sur la situation et de la maintenir dans le système politique officiel.

Cependant, tout cela était uniquement une question de discours public. On a su que «l'homme d'État» Corbyn avait demandé un entretien privé avec Trump, mardi ou mercredi. Interrogé lors de la conférence de presse avec May sur la possibilité de conclure un accord commercial avec Corbyn, Trump a répondu: «Je ne connais pas Jeremy Corbyn. Je ne l'ai jamais rencontré. Je ne lui ai jamais parlé. Il voulait qu’on se rencontre aujourd'hui ou demain et j'ai décidé de ne pas le faire. Je pense qu’il est, tout compte fait, une force négative. »

Mettant de côté la démagogie de Thornberry, Khan et autres, la permanence de Corbyn a admis plus tard que Corbyn avait proposé de rencontrer Trump. «Jeremy est prêt à discuter avec le président de diverses questions, notamment l'urgence climatique, les menaces à la paix et la sécurité, et la crise des réfugiés», dit sa permanence.

Cela ne constitue même pas une rébellion à genoux. Corbyn et les dirigeants du Labour acceptent Trump en sa qualité de président des États-Unis, mais s’opposent à ce qu’il reçoive l’apparat d’une visite d’État afin d’épargner les rougeurs à Sa Majesté.

(Article paru en anglais le 5 juin 2019)