Le gouvernement conservateur uni de l'Alberta attaque les travailleurs et récompense les entreprises avec des réductions d'impôt

Par Roger Jordan et Riksen Stewart
10 juin 2019

Le premier ministre de l'Alberta, Jason Kenney, et son nouveau gouvernement, le Parti conservateur uni (PCU), n'ont pas perdu de temps pour lancer des attaques généralisées contre les travailleurs.

Depuis qu'il a rappelé l'Assemblée législative à la fin du mois dernier, le PCU a déposé des projets de loi visant à geler le salaire minimum de 15 $ de la province, à le réduire pour les jeunes et à réduire considérablement les impôts des entreprises.

Dans le premier de ce que l'UCP promet être deux projets de loi de «réforme du travail» cette année, le nouveau gouvernement réduit le salaire minimum pour les 17 ans et moins. À compter de la fin du mois, l'Alberta se dotera d'un salaire inférieur au salaire minimum spécial pour les jeunes, fixé à seulement 13 $ l'heure. Le «Make Alberta Open for Business Act» (Faire de l'Alberta une province ouverte aux affaires) porte également atteinte au droit des travailleurs à une meilleure rémunération lorsqu'ils font des heures supplémentaires et rendra plus difficile pour les travailleurs d'obtenir une représentation syndicale.

Pour souligner l'engagement du PCU à réduire l'impôt des entreprises et à augmenter ce qu'on appelle l'«avantage albertain» – c'est-à-dire le régime d'imposition extrêmement faible et les restrictions environnementales et autres contraintes réglementaires minimales imposées aux grandes entreprises qui ont longtemps prévalu dans cette province riche en énergie – le ministre des Finances Travis Toews a déposé une loi qui consacre l'engagement du gouvernement à réduire d'un tiers le taux provincial de l'impôt des entreprises avant 2022.

Le taux d'imposition des entreprises de l'Alberta sera réduit à 11 % le 1er juillet et d'un autre point de pourcentage au début de chacune des trois prochaines années. À huit pour cent, les grandes entreprises, se vantent Kenney et Toews, bénéficieront du taux d'imposition des entreprises le plus bas du pays, ce qui fera de la province, du moins selon eux, un pôle d'attraction pour les investissements.

Les réductions de l'impôt des sociétés exacerberont le déficit budgétaire annuel de l'Alberta de 7 milliards de dollars, que M. Kenney s'est engagé à éliminer d'ici 2023, et prépareront ainsi le terrain pour que son gouvernement procède à des réductions importantes dans les soins de santé, l'éducation et d'autres services publics essentiels. Ces compressions seront imposées à l'infrastructure publique qui a déjà été ravagée par des années d'austérité sous les gouvernements progressistes-conservateurs et néo-démocrates (NPD) successifs.

M. Kenney a promis un «été d'abrogation », au cours duquel son gouvernement se servira de sa grande majorité pour se débarrasser d'une série de mesures mises en œuvre par le gouvernement néo-démocrate précédent, dirigé par Rachel Notley, lors de son mandat unique. Il s'agit notamment de lois qui protègent les étudiants homosexuels et transgenres du secondaire, établissent des normes minimales de sécurité et d'autres normes pour les travailleurs agricoles, et qui établissent une taxe sur le carbone.

Proches alliées du gouvernement libéral fédéral Trudeau, Notley et son NPD ont vanté les frais modestes imposés aux entreprises pour leurs émissions de CO2 comme un pas important dans la lutte contre les changements climatiques. Mais la taxe sur le carbone a imposé des coûts supplémentaires aux gens ordinaires dans une province où tous doivent payer d'importantes factures d'énergie pour chauffer leur maison pendant une bonne partie de l'année.

Le premier gouvernement néo-démocrate de l'Alberta, soutenu par les syndicats, a ouvert la voie au pouvoir pour Kenney et son parti de droite, le PCU. Il a imposé des réductions des dépenses sociales, gelé les salaires des travailleurs du secteur public et a servi d’assistant aux grandes sociétés pétrolières, leur procurant des milliards de dollars d'allégements fiscaux et de redevances tout en favorisant des projets de pipelines et de sables bitumineux destructeurs pour l'environnement et la société. Le gouvernement Notley était tellement de droite que de nombreux commentateurs des médias l'ont comparé à celui dirigé par Peter Lougheed, le fondateur de la dynastie politique progressiste-conservatrice qui a gouverné la province pendant plus de quatre décennies, jusqu'en 2015.

Les politiques de droite du gouvernement néo-démocrate de Notley ont créé des conditions dans lesquelles Kenney et le PCU – le résultat d'une fusion entre les progressistes-conservateurs et le Parti Wildrose, un parti socialement et financièrement conservateur – pouvaient exercer un attrait populiste limité de droite sur l'industrie pétrolière et autres travailleurs touchés par la chute des prix énergétiques et par la rigueur gouvernementale, tout en bénéficiant du soutien quasi unanime des grandes sociétés pétrolières et des autres membres de l'élite patronale.

Le refus et l'incapacité du NPD et de ses alliés syndicaux de formuler une réelle opposition aux attaques impitoyables de M. Kenney ont été soulignés la semaine dernière, alors que les législateurs néo-démocrates ont eu recours à des astuces parlementaires et à l'obstruction pour retarder de quelques heures l'adoption du projet de loi anti-briseurs de grève, «Make Alberta Open for Business Act». Le leader parlementaire du PCU, Jason Nixon, a pris la mesure de la manoeuvre du NPD et a dit carrément au National Post: «Si l'opposition veut faire de l'obstruction, qu'elle se serve de la Chambre pour faire cela, pour faire connaître ses vues... (Mais) nous ferons passer notre programme à la Chambre.»

Le PCU prévoit d'aller beaucoup plus loin. Kenney a promu à maintes reprises le régionalisme de l'Ouest et le régionalisme de l’«Alberta d’abord» et a dénoncé le Québec comme étant le bénéficiaire indu des largesses fédérales. De telles attaques, qui visent à monter les travailleurs les uns contre les autres, ne visent pas seulement à renforcer la volonté de l'élite albertaine de jouer un plus grand rôle dans l'élaboration des politiques nationales. Elles visent à préparer le terrain politico-constitutionnel pour l'éviscération de ce qui reste des dépenses sociales fédérales et pour la privatisation des soins de santé et des autres services.

Kenney suit les traces du premier ministre populiste de droite de l'Ontario, Doug Ford, dans son attaque de droite en faveur des entreprises. En plus de geler le salaire minimum et de réduire la rémunération des heures supplémentaires, Ford a réduit les taux d'aide sociale, sabré le programme d'aide aux étudiants de l'Ontario, sabré les dépenses d'éducation, annoncé son intention de réduire les salaires réels des travailleurs du secteur public et a offert aux grandes entreprises des incitatifs fiscaux lucratifs.

Élu en octobre dernier, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) partage l'ambition de Kenney et Ford de faire évoluer la politique radicalement à droite. Le premier ministre de la CAQ, François Legault, a ouvertement appuyé l’aluminerie ABI, propriété d'Alcoa, qui exige des concessions radicales de la part de ses travailleurs, qui sont en lock-out depuis janvier 2018, et a attaqué à plusieurs reprises les travailleurs industriels au Québec pour leurs «salaires excessifs». Son gouvernement est allé encore plus loin que Ford et Kenny en incitant au chauvinisme, en déposant une loi qui restreint l'immigration et cible les minorités religieuses, en particulier les femmes musulmanes.

Soulignant le fort soutien des grandes entreprises à Kenney, Ford et Legault et l'offensive qu'elles mènent contre la classe ouvrière, les médias corporatifs se sont efforcés d'insister sur le fait que toute comparaison avec Donald Trump et d'autres dirigeants populistes de droite et d'extrême droite à l'échelle internationale est totalement injustifiée.

Mais alors que les médias ont repris les paroles de M. Kenney en décrivant le PCU comme un simple retour au conservatisme albertain «de bon sens», son gouvernement innove dans le domaine de la droite politique avec ses liens étroits avec l’extrême droite et les forces carrément fascisantes.

La preuve de ces liens est apparue peu de temps après la fondation du PCU. Au début de 2018, Kenney a été contraint de publier une déclaration exprimant son «choc» après qu'il eut été révélé qu'Adam Strashnok, qui dirigeait le centre d'appels de M. Kenney pendant sa campagne à la direction du PCU, avait affiché des commentaires antisémites en ligne et avait participé au fonctionnement d'un magasin en ligne vendant des objets associés au suprémacisme blanc.

Par la suite, M. Kenney a mis sur pied ce que les médias grand public ont appelé un processus de filtrage «sans précédent» pour éliminer tout nouveau membre ayant «des opinions haineuses et extrêmes». Cependant, ce processus de sélection n'a pas réussi à empêcher M. Kenney et son PCU d'accepter Caylan Ford comme l'une de leurs candidates «vedettes». Ancienne collaboratrice du gouvernement Harper, Ford a été forcée de renoncer à sa candidature après qu'il ait été démontré qu'elle avait fait des commentaires favorables à la manifestation néonazie d'août 2017 à Charlottesville, en Virginie, au cours de laquelle une contre-manifestante avait été tuée par un extrémiste de droite.

En octobre 2018, trois candidats du PCU ont assisté à une réception avec des membres des Soldats d'Odin, un groupe fondé par un néonazi violent et classé comme un groupe haineux antimusulman. M. Kenney a par la suite rejeté l'incident, affirmant que les Soldats d'Odin s'étaient invités à l'événement.

Eva Kiryakos, une autre candidate du PCU, a été contrainte de démissionner après avoir dénoncé sur les médias sociaux la «crise des viols de migrants en Allemagne», une référence claire à la représentation néo-fasciste des immigrants africains et du Moyen-Orient en Europe, présentés comme une menace pour les femmes blanches. Kiryakos a également attaqué la communauté LGBT en déclarant: «Je devrais avoir le droit de décider que mes enfants ne subissent pas de lavage de cerveau les poussant à accepter des perversions comme autre mode de vie.»

Il existe de nombreux liens entre le PCU et le journal d'extrême droite Rebel Media, basé à Calgary.

Dirigé par l'ancien collaborateur du Parti réformiste et chroniqueur du National Post Ezra Levant, Rebel Media joue un rôle de plus en plus important dans la promotion de la politique d'extrême droite sur la scène internationale, notamment en offrant une tribune au fasciste britannique Tommy Robinson et à la Canadienne suprématiste blanche et islamophobe Faith Goldy. Goldy a été congédiée par Rebel Media à la suite d'un tollé public au sujet des reportages qu'elle a fournis sur la manifestation néonazie à Charlottesville. Ce n'est qu'après l'incident Goldy que Hamish Marshall, directeur de la campagne nationale 2019 du Parti conservateur fédéral et directeur de la campagne à la direction conservatrice réussie d'Andrew Scheer en 2017, a démissionné de son poste de directeur de Rebel Media.

La promotion de ces forces d'extrême droite est en train d'être reproduite par l'establishment politique dans chaque pays. Si la montée en puissance du fascisant Donald Trump à la présidence américaine en est l'expression la plus marquante, elle est également illustrée par les louanges du président français Emmanuel Macron au maréchal nazi Philippe Petain et par l'adhésion de l'élite dirigeante allemande à l'Alternative pour l’Allemagne néo-fasciste, qui forme désormais l'opposition officielle au parlement allemand et dont les politiques dictent de plus en plus le programme du gouvernement de coalition du pays.

(Article paru en anglais le 8 juin 2019)