Washington au bord d‘une guerre avec l'Iran

Par Bill Van Auken
20 juin 2019

La confrontation des États-Unis avec l’Iran a rapproché le monde d’un conflit mondial catastrophique comme jamais depuis la crise des missiles de Cuba en 1962.

Cette semaine fut annoncé l’envoi d’un millier de soldats américains supplémentaires au Moyen-Orient, devant assurer la «protection de la force» contre une menace présumée de la part de l’Iran pour les dizaines de milliers de soldats déjà déployés dans la région. Il y eut encore l’annonce dans les médias israéliens de préparatifs déjà en cours pour l’«attaque tactique» d’une installation nucléaire iranienne au moyen d’un bombardement «massif».

Le site israélien Maariv Online a initialement publié l’information, basée sur des sources diplomatiques des Nations Unies à New York, reprise ensuite par le Jerusalem Post.

Selon les sources diplomatiques, l’«action militaire serait le bombardement aérien d’une installation iranienne liée à son programme nucléaire». Un diplomate occidental a précisé que «les bombardements seront massifs, mais limités à une cible».

Il est remarquable que les médias américains ont pratiquement occulté ces informations. Aucun grand journal, réseau de télévision ou chaîne câblée n’a pris la peine d’informer le public américain d’une action imminente impactant la vie de millions de gens.

Cette menace de guerre fut soulignée par deux déclarations, de la Chine et de la Russie, qui pointent le danger croissant représenté par l’escalade américaine. Pékin a averti que la «pratique de la pression extrême» de Washington menaçait d’ouvrir une «boîte de Pandore» au Moyen-Orient. Le ministre russe adjoint des Affaires étrangères Sergueï Ryabkov lui, a déclaré devant des journalistes à Moscou :«les tentatives incessantes et soutenues des États-Unis de faire monter la pression politique, psychologique, économique et, oui, militaire sur l’Iran… ne peuvent être considérées que comme un moyen délibéré de provoquer la guerre».

Trump a déclaré à la presse mardi à la Maison-Blanche: «Nous regardons l’Iran, nous avons beaucoup de choses en cours avec l’Iran. Nous sommes très préparés… Nous verrons ce qui se passera… Peu importe ce qui se passe, nous sommes très préparés».

La menace imminente d’attaque militaire directe des États-Unis fait suite à une escalade constante de l’agression américaine contre l’Iran. Washington a publiquement vanté sa campagne de «pression maximale» contre cette nation de 83 millions d’habitants, lui imposant un régime de sanctions écrasantes, unilatérales et illégales dans la foulée de son abrogation unilatérale de l’accord nucléaire de 2015. Accord dont Washington était signataire, tout comme la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Iran.

Pour le peuple iranien, ces sanctions ont entraîné une baisse des salaires réels, un taux d’inflation qui devrait dépasser 50 pour cent cette année, une hausse du chômage, une pénurie de médicaments et autres nécessités de base ayant causé morts et souffrances. Tout cela fut aggravé par les politiques d’austérité capitaliste et les privatisations menées par le régime nationaliste bourgeois.

Ce blocus économique a été imposé dans le but exprès d‘obtenir un effondrement de l’économie et une désintégration de la société afin de renverser le gouvernement iranien et de le remplacer par un régime fantoche sur le modèle de la dictature despotique du Shah, soutenue par les États-Unis et renversée par la révolution de 1979. La politique américaine de «pression maximale» équivaut à un état de guerre.

Dans les conditions de tensions déjà extrêmes créées par cette politique, l’administration Trump a mené une escalade militaire constante contre l’Iran. Elle a envoyé un groupe tactique de porte-avions, un groupe de bombardiers d’attaque mené par des B-52 à capacité nucléaire, et 1.500 soldats supplémentaires, avant le dernier déploiement de 1.000 autres soldats

Tout cela s‘est fait sous le prétexte que l’Iran menace d’agression les «intérêts américains» au Moyen-Orient, c’est-à-dire sous le prétexte de mesures défensives contre un Iran supposé agressif.

Quelle absurdité! L’impérialisme américain a systématiquement entouré l’Iran d’un cercle d’acier tout en cherchant à affamer son peuple pour le soumettre. Depuis 2001, il a envahi l’Afghanistan au nord-est de l’Iran, puis l’Irak à l’ouest. Il a établi sur le golfe Persique, en face des côtes iraniennes, toute une série de bases aériennes et navales et il a maintenu des dizaines de milliers de soldats américains dans la région.

Les assertions d’agression iranienne et le fait que les États-Unis se présentent comme la partie lésée, agissant en état de légitime défense, sont liés à la recherche d‘un prétexte pour une attaque militaire. On a utilisé à cet effet un missile errant ayant atterri non loin de l’ambassade des États-Unis dans la zone verte de Bagdad; des menaces présumées de milices soutenues par l’Iran en Syrie ; les sombres événements entourant les dégats causés à des pétroliers dans le golfe d’Oman. Le Pentagone a attribué tout cela, sans preuve crédible, à l’Iran.

Mais l’administration Trump semble avoir décidé d’utiliser comme casus belli la menace iranienne de ne plus se conformer au traité nucléaire de 2015, que Washington même a abrogé récemment de façon unilatérale. En fait d’hypocrisie sans vergogne, l’impérialisme américain est sans véritables concurrents.

Téhéran a annoncé lundi qu’il dépasserait dans 10 jours le plafond imposé par l’accord nucléaire sur son accumulation d’uranium faiblement enrichi. Cela fait partie d’une tentative visant à aiguilloner les pouvoir européens – Royaume-Uni, Allemagne et France – qui maintiennent l‘accord, à tenir leur promesse de rétablir les relations d’investissement et de commerce normales désorganisées par les sanctions américaines. Jusque là, tout en défendant l‘accord en paroles et en promettant de mettre en oeuvre un nouveau système d‘échange pour contourner les sanctions, ils ont peu fait pour défier le blocus économique de Washington.

Le caractère fébrile de l’effort de guerre américain s’est montré mardi. Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo s‘est rendu de façon tout à fait inhabituelle à la base aérienne de MacDill en Floride pour une réunion avec le chef du CENTCOM, le centre de commandement des opérations militaires américaines au Moyen-Orient et le commandant des troupes d’opérations spéciales. Le général de marine Kenneth McKenzie aurait demandé le déploiement de 20.000 soldats supplémentaires dans la zone de combat iranienne, demande rejetée par les chefs d’état-major interarmées qui craignaient qu’une guerre ne soit déclenchée. Comme McKenzie, le lieutenant-général Richard Clarke a été a récemment nommé chef du Commandement des opérations spéciales par l’administration Trump.

Après la réunion, Pompeo a insisté pour dire que Trump «ne veut pas la guerre», mais a ensuite présenté une politique agressive y menant inexorablement.

Alors que Pompéo était en Floride, on a annonçait à Washington que le secrétaire à la Défense par intérim Patrick Shanahan avait démissionné. Sa démission, prétendument à la suite d’une allégation de violence domestique vieille de neuf ans, vient avant que sa nomination officielle puisse être présentée au Sénat. C’est le Secrétaire à l’armée, Mark Esper, ex-vice-président des relations gouvernementales chez l‘entrepreneur militaire Raytheon, qui va remplacer Shanahan. Esper est ex-cadre supérieur de Boeing et chef du personnel au think tank droitier Heritage Foundation. On ne connaît pas encore le lien précis entre cette secousse et la volonté de faire la guerre à l’Iran. Mais l’affirmation que ce serait le résultat de problèmes familiaux n’est guère crédible.

«Le départ de Shanahan va accroître l’incertitude au Pentagone à un moment où le risque militaire potentiel est important», écrit David Ignatius, chroniqueur au Washington Post, qui entretient des liens étroits avec l’appareil de renseignement et de l’armée. «L’inquiétude des alliés va sans doute grandir encore avec l’annonce lundi que les États-Unis allaient envoyer 1.000 soldats supplémentaires dans le golfe persique», a-t-il ajouté.

On a beaucoup parlé dans les médias des apparentes divisions au sein de l’Administration Trump entre d’un coté le président, un isolationniste présumé qui évite les nouvelles guerres au Moyen-Orient et de l’autre les deux hommes responsables de la politique vis-à-vis de l’Iran. Il s’agit du conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, qui préconise depuis des décennies de bombarder l’Iran pour obtenir un changement de régime, et de Pompeo, un fauteur de guerre chrétien intégriste qui affirme que tout son travail est consacré à préparer l’«extase».

Quelles que soient ces divisions, la volonté de faire la guerre à l’Iran est profondément ancrée dans la crise du capitalisme américain. Près de trois décennies après la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne de Moscou, la classe capitaliste américaine agissant à travers ses administrations démocrate et républicaine, cherche à compenser ses crises et l’érosion de sa domination des marchés mondiaux par le recours à la force militaire.

La guerre d’agression impérialiste contre l’Irak, suivie des guerres de renversement de régime de l’administration Obama en Libye et en Syrie, ont créé la pagaille dans la politique américaine dans cette région. En Irak et en Syrie, où Washington a cherché à porter au pouvoir des régimes fantoches pour préparer la guerre avec l’Iran, Téhéran a considérablement accru son influence et son statut de puissance régionale, constituant un obstacle à l’hégémonie américaine dans cette région riche en pétrole.

Dans le même temps, l’Iran constitue une source majeure d’importations d’énergie pour la Chine. Il est aussi un maillon essentiel de sa stratégie du « One Belt One Road » (Nouvelle route de la soie) pour approfondir son intégration à l’Eurasie.

La marche à la guerre a aussi sa source dans la crise sociale aiguë aux États-Unis mêmes. Le développement des inégalités sociales et l’accroissement des grèves et des troubles sociaux constituent une menace pour l’oligarchie financière au pouvoir. Cette dernière cherche à diriger ces tensions internes vers une nouvelle explosion de violence militaire à l’étranger.

La tentative de Washington d’éliminer par une nouvelle guerre son rival régional et d’affirmer son hégémonie au Moyen-Orient pour assurer sa mainmise sur les importations d’énergie de la Chine ne peut aboutir qu’à une catastrophe beaucoup plus grande et potentiellement mondiale.

Sans tenter du tout de plaider la cause de la guerre auprès du peuple américain, Washington se prépare à lancer une attaque militaire contre l’Iran, un pays trois fois plus peuplé que l’Irak en 2003 et au territoire quatre fois plus vaste.

Le peuple américain a devant lui la perspective de chocs en série. Le bombardement d’une installation nucléaire iranienne peut entraîner l’attaque par l’Iran d’un navire de guerre américain ou des attaques à la roquette sur des bases américaines à travers le golfe Persique avec, dans les deux cas, la possibilité du jour au lendemain de milliers de victimes américaines. Une guerre avec l’Iran nécessitera une armée de centaines de milliers de soldats pour laquelle il faudra à nouveau la conscription.

De plus, en raison de sa position stratégique, une guerre contre l’Iran entraînera inévitablement tout le Moyen-Orient, créant les conditions d’un affrontement militaire avec la Chine et la Russie, dotées d’armes nucléaires.

Dans la classe ouvrière, une hostilité existe à la guerre et une profonde méfiance à l’égard des mensonges du gouvernement et des médias. Mais cette hostilité ne trouve aucune expression dans le système politique existant. La résurgence de la lutte de classe, cependant, est une base puissante pour l’émergence d’un nouveau mouvement anti-guerre de masse. Mais celui-ci doit être basé sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et la lutte pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 19 juin 2019)