Royaume-Uni: on s'est emparé d’un conflit national afin de bloquer l’accession de Boris Johnson au poste du Premier ministre

Par Robert Stevens et Chris Marsden
26 juin 2019

La sortie d’enregistrements par le Guardian qui exposent une suite d’enregistrements de Boris Johnson avec sa partenaire Carrie Symonds a été le fer de lance d’un effort massif ces derniers jours pour l’empêcher de succéder à Theresa May comme Premier ministre britannique. La tempête politique a uni les fractions Anti-Brexit et Brexit «avec accord» de la classe dirigeante qui s’opposent à la menace de Johnson de quitter l’Union européenne (UE) le 31 octobre sans un accord si nécessaire.

Johnson était de loin le favori pour remplacer May dans une compétition contre son rival Brexit «avec accord», le ministre des Affaires étrangères Jeremy Hunt. Mais sa querelle interne avec Symonds, un ancien chef des communications du Parti conservateur, a été enregistrée par un voisin Anti-Brexit, Tom Penn, tôt vendredi matin.

Penn a appelé la police après des discussions avec sa femme, puis il a envoyé son enregistrement de l'incident au Guardian, bien que la police ait confirmé que Johnson et son partenaire étaient tous deux en sécurité.

Le Guardian a pris la tête du peloton en déclarant qu’une déclaration présumée de Symonds — «lâchez-moi» — était la preuve qu’on ne peut faire confiance à Johnson pour le poste de Premier ministre. Une chronique du commentateur politique en chef du Guardian, Andrew Rawnsley, déclarait: «Ce sera une compétition, et non pas un couronnement, si Jeremy Hunt remet en question le caractère de Boris Johnson». Il exhortait Hunt à «faire une faveur à son parti et au pays en interrogeant les défauts de son rival… Johnson comme Premier ministre serait un pari difficile avec l’avenir du parti conservateur et celui de l’Angleterre.»

Des journaux, dont l'Independent et le Daily Mirror, se sont joints à la partie.

Johnson perdant du terrain face à Hunt, les médias pro-Brexit, dirigés par le Sun et le Daily Telegraph, dénoncent un «coup monté» à motivation politique. La fraction conservatrice Brexit «sans accord» a mis en garde contre tout retraite de Johnson, le Groupe de recherche européen menaçant: «Si Boris renie ses promesses, il sera dehors plus vite que May».

La marée Anti-Brexit continue de se retourner contre Johnson. Suivant le conseil de Rawnsley, le Sunday Times a cité un ministre anonyme Anti-Brexit avertissant que Johnson représentait un risque de sécurité qui pourrait être exploitée par une puissance étrangère: «Il y aura des choses dans sa vie privée que nous ne connaissons pas… Il y a le danger que les gens divulguent ce qu’ils ont sur lui ou les utilisent pour le faire chanter.»

Johnson a refusé de répondre aux questions sur l'incident lors de la campagne électoral à Birmingham samedi et a décidé de ne pas participer à un débat contre Hunt dans l’émission «Sky News». Ses partisans dans la presse sont de plus en plus exaspérés, le Sun insistant sur le fait qu'il aurait dû laisser tomber la question.

Hunt et ses partisans sont passés à l’offensive, rejoints par l’aile Anti-Brexit du parti. Hunt a dit au Times: «Ne soyez pas un lâche Boris, montrez à la nation que vous êtes capable de faire face à l’examen minutieux qu’implique la tâche la plus difficile du pays.»

Selon certaines informations, jusqu’à 12 députés conservateurs envisagent de voter contre le gouvernement si le Parti travailliste présente une motion de censure.

Les whips conservateurs étaient dits «en état d’alerte élevée» en vue d’un éventuel vote le 25 juillet, le lendemain de l’arrivée probable de Johnson au pouvoir et immédiatement avant l’ajournement estival du Parlement. Le Times a rapporté que le whip en chef Julian Smith et le président conservateur Brandon Lewis ont déclaré que les députés travaillistes ont été mis sur un «fouet dur de trois lignes». Ils ont dit qu’ils pourraient ne pas partir pour leurs vacances d’été.

C’est une menace très réelle. Le dernier vote de défiance de Jeremy Corbyn en janvier a échoué par 19 voix. Si un vote de défiance contre le gouvernement est couronné de succès, il pourrait déclencher des élections générales après 14 jours.

Le gouvernement n’a qu’une majorité de quatre membres et pourrait perdre l’élection partielle de Brecon, ce qui ramènerait sa marge à trois. L’ancien procureur général conservateur Dominic Grieve, député fédéral, a menacé d’appuyer une motion de censure: «Je n’hésiterai pas à le faire si Brexit “sans accord” est ce qu’on tente. Même si cela signifie que je démissionne de mon poste de whip et que je quitte le parti.»

Le chancelier Philip Hammond a fait la même menace et Ken Clarke, l’ancien chancelier, a déclaré la semaine dernière: «S’il n’y a pas d’autre moyen… alors vous devez renverser le gouvernement. Si… un idiot naviguait sur un Brexit “sans accord”, j’aurais décidé que la politique était devenue folle et que je n’allais pas soutenir cela.»

Les chiffres sont loin d’être certains, surtout si l’on considère que les 10 députés du Parti unioniste démocrate viendraient probablement en aide à Johnson. Et personne ne devrait sous-estimer la lâcheté politique de Corbyn. Certaines sources syndicales suggèrent déjà que septembre ou octobre pourrait être un meilleur moment pour agir à l’approche de l’échéance Brexit.

Mais Grieve exhorte les Conservateurs à ne pas reculer, malgré leur crainte que les travaillistes n’en profitent. «Si une administration tombe sur une motion de censure, il y a 14 jours pour en établir un nouveau… Il n’est pas nécessaire que ce soit Jeremy Corbyn à la barre. Cela pourrait être un autre premier ministre conservateur». La menace d’une défaite dans une motion de censure «peut se concentrer à merveille sur la nécessité d’avoir une administration dirigée par quelqu’un qui a une politique [de Brexit] défendable.»

Pour souligner les considérations d’orientation stratégique en jeu, l’attention s’est portée dimanche sur les relations de Johnson avec l’ancien conseiller fasciste du président Donald Trump, Steve Bannon, plutôt que sur le conflit intérieur avec Symonds.

Le Guardian a de nouveau été choisi pour diffuser des images documentaires de Bannon. Les images étaient tournées en juillet dernier par la cinéaste et journaliste américaine Alison Klayman. Elle s’est vantée d’avoir aidé à rédiger le discours de Johnson. Peu de temps après avoir démissionné de son poste de ministre des affaires étrangères de May sur la question de Brexit.

«Aujourd'hui, nous allons voir si Boris Johnson essaie de renverser le gouvernement britannique», dit Bannon dans les images du film. «Je lui ai parlé tout le week-end de ce discours. Nous avons fait des allers-retours sur le texte... En gros, il [Johnson] disait que le 23 juin était le jour de l'indépendance de la Grande-Bretagne. Leur fête de l'indépendance est comme notre 4 juillet.»

Johnson, de façon absurde, a précédemment nié ses liens avec Bannon comme une «illusion de gauche dont les spores continuent de se reproduire dans la Twittersphere». Mais il a été pris dans un mensonge, aggravé par le chef du parti Brexit, Nigel Farage, lors d’une conférence de presse où il a souligné que Bannon «connaît Boris, il parle à Boris. Steve parle à presque tout le monde... Je connais Steve Bannon depuis 2012. Il n’y a pas de grand secret à ce sujet.»

Malgré les fulminations des médias de droite autour d'un complot «gauchiste», l'objectif des partisans de rester dans l'UE est de maintenir un accès vital au marché unique européen et à l'Union douanière. Ils craignent que Johnson ne lie trop étroitement le Royaume-Uni aux États-Unis, à un moment où l'agenda «l’Amerique d’abord» de Trump et Bannon cherche à démanteler l'UE et n'a ni l'intention ni la possibilité de compenser le Royaume-Uni pour une perte commerciale aussi massive.

La classe ouvrière ne peut pas prendre parti dans un tel conflit entre les factions belligérantes de l’élite au pouvoir. L’aile de la bourgeoisie qui veut rester dans l'UE n’offre qu’une autre voie vers la guerre commerciale, quels que soient leurs espoirs d’équilibre entre l’Europe et l’Amérique, et une descente continue vers le conflit militaire. Les deux factions du Parti conservateur sont, en outre, également déterminées à imposer des milliards de livres sterling d’allégements fiscaux aux riches et aux entreprises. En même temps ils vont intensifier les attaques contre la classe ouvrière pour faire en sorte que le Royaume-Uni puisse concurrencer efficacement ses concurrents mondiaux.

La politique n’est dominée par ce conflit abject que grâce au rôle joué par les travaillistes sous Corbyn en refusant de mobiliser la classe ouvrière non seulement contre les Conservateurs, mais contre les banques et les grandes entreprises. Les travailleurs ne peuvent mettre fin à cette situation dangereuse qu’en unifiant consciemment leurs luttes avec celles des travailleurs d’Europe et du monde entier sur la base d’une stratégie socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 25 juin 2019)