Les origines et les conséquences politiques de la scission de 1982-86 au sein du Comité international de la IVe Internationale

Par David North
6 août 2019

1. Les conférences de cette semaine examineront l’histoire du Comité international de la IVe Internationale entre 1982 et 1995, allant de la formulation initiale d’une critique détaillée des révisions des fondations théoriques et du programme politique du mouvement trotskyste par le Workers Revolutionary Party (Parti ouvrier révolutionnaire, WRP) jusqu’à la décision de transformer les ligues du Comité international en partis. Nous avons par le passé, et notamment lors de l’école d’été de 2015, passé en revue les évènements qui ont préparé la scission avec le Workers Revolutionary Party. Ces derniers mois, les membres du parti ont étudié les documents produits par la Ligue ouvrière (Workers League, WL) entre 1982 et 1985.

2. Cette école se concentrera avant tout sur le développement du Comité international après la scission finale avec le WRP en février 1986. Les conférences se référeront sur un large éventail de documents, qui permettent d’étudier les discussions au sein du Comité international et de ses sections sur des questions critiques de stratégie, de programme, de perspectives et d’organisation.

3. De nouveaux documents – dont des procès-verbaux de discussions au sein des comités dirigeants et des lettres échangées entre les dirigeants de parti – figurent dans la collection de documents intitulée Chronologie politique du Comité international de la IVe Internationale, 1982-1991. Tous les membres du parti y auront accès, pour la première fois. Ces documents révèlent la profondeur et l’intensité des discussions au sein du Comité international et la vigueur de sa vie politique et intellectuelle interne. Ce sont des sources d’une valeur énorme pour une étude détaillée de l’histoire du Comité international. Ils permettront aux membres du parti non seulement d’examiner les processus politiques par lesquels le Comité international et ses sections ont développé leur réaction au milieu des évènements historiques, que le Comité international avaient anticipés à travers la scission de 1985-86. Ces documents donnent une idée de comment on mène une discussion politique principielle dans un parti révolutionnaire marxiste et trotskyste.

4. Quelles considérations ont influencé le choix du sujet de cette école d’été et sa concentration sur ces documents du CIQI? Nous avons déjà de nombreuses indication que le Comité international entre dans une période de croissance importante. Nous recrutons déjà de nombreux membres. Ce processus inclura non seulement le recrutement vers les sections actuellement existantes du CIQI, mais aussi l’établissement de nouvelles sections à travers le monde. La vitesse et l’étendue exacte de ce processus dépendra d’évènements objectfs. Mais sans question, notre travail commence à intersecter à l’échelle internationale avec la trajectoire de la lutte des classes, impulsée par la crise grandissante du système capitaliste mondial.

5. Nous saluons la croissance de notre mouvement; nous nous battons pour le construire depuis de longues décennies. Mais tout processus est contradictoire. Il y a toujours le danger, comme l’a expliqué Trotsky dans son livre de 1923, Cours nouveau, que l’afflux de recrues sans expérience ne rabaisse le niveau théorique et politique du parti. C’est un problème naturel, qui accompagne toute croissance. On ne peut s’attendre à ce que les jeunes membres comprennent automatiquement les défis et les difficultés du travail révolutionnaire. Il peut y avoir une tendance, née du manque d’expérience, vers une réaction impressionniste et pragmatique aux évènements. Les camarades plus anciens ont la responsabilité d’aider, avec la patience nécessaire, les nouveaux membres.

6. Mais il serait erroné de supposer que les camarades plus anciens, à cause de leurs nombreuses années d’expérience, seraient politiquement infaillibles. L’expérience qui vient avec l’âge a une valeur considérable, mais elle a aussi ses aspects problématiques, voire négatifs. L’âge, nous dit-on, apporte la sagesse. C’est une proposition envers laquelle il faut maintenir une saine méfiance. L’âge apporte aussi, à part des voyages plus fréquents au médecin, une tendance vers le conservatisme et le dogmatisme, la croyance erronée que pour résoudre de nouveaux problèmes il suffit simplement d’appliquer ce que l’on appelle, sans la réflexion nécessaire, les «leçons du passé.» Si on ne définit pas avec grande précision ces «leçons», on risque de dissoudre la spécificité de la situation existante dans une généralité supra-historique et atemporelle.

7. Le développement politique de tout le parti, à la fois ses membres jeunes et plus anciens, et son éducation théorique pour faire face à la montée des défis politiques, nécessite l’interaction d’un engagement intense avec l’actualité contemporaine et l’identification et l’analyse critique des processus historiques qui constituent le contenu essentiel du «présent». C’est le contenu de la déclaration de Hegel que j’ai citée il y a nombre d’années dans mon essai de 1982, cinq ans après la mort de Tom Henehan: «Ainsi, le connaître avance de contenu en contenu… A chaque degré de détermination plus avant, il élève la masse tout entière de son contenu antérieur, par son développement dialectique, non seulement il ne perd rien ni ne laisse quelque chose derrière soi, mais au contraire il porte avec soi tout ce qui est acquis et s'enrichit et se condense en soi-même. »

8. Développer et maintenir un programme d’éducation théorique et politique est une tâche essentielle et difficile. Un profond besoin se fait sentir pour la préparation de conférences sur les «fondaments» du marxisme: le matérialisme historique, l’économie politique et les origines historiques du mouvement socialiste. Mais sans vouloir sous-estimer l’importance des cours sur ces sujets fondamentaux, il faut être comprendre que ce travail aura un caractère académique à moins de faire partie d’un programme d’éducation qui inclut une étude intensive de l’histoire de la IVe Internationale. Ce vaste sujet embrasse l’expérience révolutionnaire de la classe ouvrière sur presque un siècle.

9. En plus, pour développer cette étude, une méthode théorique correcte est nécessaire. Hegel, dans sa Philosophie de l’Histoire, a ridiculisé les différentes attitudes pragmatiques envers l’histoire. «Le pire type d’historien pragmatique», a-t-il écrit, «est le petit psychologue qui recherche les mobiles subjectifs...» N’est guère mieux «le pragmatique moralisant … qui se réveille occasionnellement de ses divagations fatiguées pour prononcer des réflexions chrétiennes édifiantes et attaquer les individus au flanc avec ses attaques morales, en rajoutant une pensée édifiante, une parole d’exhortation, une doctrine morale, ou quelque chose du genre.» Hegel pensait, de toute évidence, à Robert Service.

10. Hegel était un idéaliste objectif. Sa dialectique traitait le processus historique de déroulement logique et de reconstruction dans l’esprit philosophique de l’Idée absolue. Marx et Engels ont extrait de la présentation idéaliste mystique de Hegel le vrai processus matérialiste qui s’exprime dans l’histoire. Écrivant en 1888, Engels a retravaillé sur une base matérialiste la critique par Hegel de l’histoire pragmatique. La faiblesse fondamentale de l’attitude pragmatique envers l’histoire, expliquait-il, est qu’ «elle juge tout selon les mobiles de l’action; elle divise les hommes qui agissent dans l’histoire entre nobles et ignoble, puis découvre qu’en général les nobles sont escroqués et les ignobles victorieux.»

11. Engels poursuit:

S'il s'agit, par conséquent, de rechercher les forces motrices qui—consciemment ou inconsciemment et, il faut le dire, très souvent inconsciemment—se situent derrière les mobiles des actions historiques des hommes et qui constituent en fait les forces motrices dernières de l'histoire, il ne peut pas tant s'agir des motifs des individus, si éminents, soient-ils, que de ceux qui mettent en mouvement de grandes masses, des peuples entiers, et dans chaque peuple, à leur tour, des classes entières, et encore des raisons qui les poussent non à une effervescence passagère et à un feu de paille rapidement éteint, mais à une action durable, aboutissant à une grande transformation historique.

12. C’est cette approche-là qui guide nécessairement notre étude de l’ihstoire du mouvement trotskyste. Nous ne retenons pas avant tout les «mobiles» que nous attribuons aux individus jouant à divers points des rôles majeurs dans l’histoire, mais les processus objectives sociaux et historiques qui ont trouvé leur expression consciente dans les luttes politiques de la IVe Internationale.

13. Si nous prenons la fondation de l’Opposition de gauche en 1923 pour son point de départ, l’histoire du mouvement trotskyste dure à présent depuis presque un siècle. Le sujet de cette histoire est la lutte consciente de l’avant-garde marxiste de la classe ouvrière internationale pour défendre et développer le programme et la stratégie de la révolution socialiste mondiale après la révolution d’octobre 1917. Le contenu vivant de cette histoire sont les évènements monmentaux du 20e siècle – guerres, révolutions et contre-révolutions – qui ont mobilisé des milliards de personnes et coûté la vie à des centaines de millions de personnes. Les mobiles des individus ne peuvent fournir une explication adéquate d’évènements si vastes. Il faut toujours lutter pour révéler les conditions objectives et les forces sociales, les intérêts de classe cachés – que ceux qui sont engagés dans la vie politique souvent ne reconnaissent pas – qui se manifestent dans l’action des partis et des individus. Ceux qui s’imaginent qu’ils imposent l’histoire à leur volonté subjective se font invariablement les outils des forces sociales et des processus politiques les plus réactionnaires. Le révolutionnaire marxiste comprend qu’on peut «maîtriser» l’histoire uniquement dans la mesure où l’on peut comprendre et autant que possible agir sur ses lois dialectiqus. Trotsky a décrit avec sa brillance coutumière la relation entre l’analyse marxiste et la détermination révolutionnaire subjective:

Le révolutionnaire de notre époque, qui ne peut être lié qu'à la classe ouvrière, a ses particularités psychologiques propres, particularités d'entendement et de volonté. Si cela est nécessaire et possible, le révolutionnaire brise les obstacles historiques, ayant recours à la force pour réaliser son objectif. Si cela n'est pas possible, alors il fait un détour, creuse une sape, et écrase avec patience et détermination. Il est un révolutionnaire par ce qu'il n'a pas peur de briser les obstacles et d'employer la force implacablement; en même temps il reconnaît la valeur historique. C'est son but permanent que de maintenir son travail, destructif et créateur, à son plus haut degré d'activité, c'est-à-dire de tirer de conditions historiques données le maximum de rendement possible pour la marche en avant de la classe révolutionnaire.

Le révolutionnaire ne connait que des obstacles extérieurs à son activité et aucun obstacles intérieur. C'est-à-dire: il doit développer en lui-même, la capacité d'apprécier le champ de son activité dans tout son contenu concret, avec ses aspects positifs et négatifs et d'en tirer un bilan politique correct.

14. La relation du révolutionnaire marxiste envers l’histoire est dynamique. Le mouvement trotskyste situe toujours son analyse et son activité contemporaines dans le contexte de toute une époque révolutionnaire. Cette approche disciplinée et scientifique est incompatible avec une politique individualiste, impressionniste et pragmatique, c’est-à-dire opportuniste. La perspective du mouvement trotskyste dépend non des besoins de l’heure, mais de ceux de l’époque historique.

15. Le parti révolutionnaire doit être conscient à la fois du fondement historique et des conséquences futures de ses actions et décisions. Mais ce haut niveau de conscience politique nécessite une connaissance détaillée de l’histoire de la IVe Internationale.

16. Cette histoire, longue à présent de presque un siècle, est un vaste sujet. Mais on peut identifier quatre étapes distinctes de l’histoire du mouvement trotskyste. La valeur d’une telle périodisation réside dans le fait qu’elle nous permet de situer avec précision la position du Comité international dans la trajectoire du développment historique de la IVe Internationale; et qu’elle clarifie la relation entre le développement historique de la IVe Internationale et celui de la crise mondiale du capitalisme et du processus de la révolution socialiste mondiale.

17. La première étape de l’histoire de la IVe Internationale a duré 15 ans, de la formation de l’Opposition de gauche en octobre 1923 au congrès fondateur de la IVe Internationale en septembre 1938. Pendant ces années tragiques, dominées par la lutte contre la bureaucratie stalinienne et sa perspective nationaliste du socialisme en un seul pays, Trotsky a développé la fondation théorique et politique de ce qui allait devenir, après l’arrivée au pouvoir des Nazis en Allemagne, la IVe Internationale. Trotsky a formulé le principe stratégique central qui a guidé la lutte contre le stalinisme et la formation de la IVe Internationale dans sa «Critique du programme de l’Internationale communiste» écrite en 1928.

18. Trotsky a écrit:

A notre époque, qui est l'époque de l'impérialisme, c'est-à-dire de l'économie mondiale et de la politique mondiale dirigées par le capitalisme, pas un seul Parti communiste ne peut élaborer son programme en tenant essentiellement compte, à un plus ou moins haut degré, des conditions et tendances de son développement national. Cette constatation est aussi pleinement valable pour le parti exerçant le pouvoir dans les limites de l'U.R.S.S.

Le 4 août 1914 sonna et pour toujours le glas de tous les programmes nationaux. Le parti révolutionnaire du prolétariat ne peut se fonder que sur un programme international correspondant au caractère de l’époque actuelle, l’époque de l’apogée et de l’effondrement du capitalisme. Un programme international communiste n’est en aucun cas une addition de programmes nationaux ou encore un amalgame de leurs caractères communs.

Le programme international doit procéder directement d’une analyse des conditions et des tendances de l’économie mondiale et du système politique mondial dans leur ensemble dans tous ses rapports et dans toutes ses contradictions, c'est-à-dire avec l’interdépendance antagoniste de ses différentes parties. A l’époque actuelle, bien plus que par le passé, l’orientation nationale du prolétariat ne doit et ne peut que découler/provenir de l’orientation mondiale et non l’inverse.

C’est en cela que réside la différence fondamentale et primaire entre l’internationalisme communiste et toutes les variétés de socialisme national…

19. La première étape a vu une série de désastres politiques, produits surtout par les trahisons des appareils staliniens et social-démocrates. C’était l’époque des Fronts populaires, c’est-à-dire de la subordination de la classe ouvrière par les partis staliniens au représentants libéraux bourgeois de l’impérialisme et du capital financier, et des Procès de Moscou et la terreur stalinienne, qui a anéanti les cadres bolchéviks qui avait mené la classe ouvrière russe à la victoire. Trotsky a insisté sur la nécessité historique de la IVe Internationale, contre les nombreuses organisations centristes qui déclaraient qu’il était prématuré de proclamer une nouvelle Internationale. Pour fonder une Internationale, lui disait-on, il fallait vivre de «grands évènements». Mais de grands évènements s’étaient produits, répondait Trotsky: les plus grandes défaites de la classe ouvrière de toute l’histoire. Ce n’est qu’en construisant la classe ouvrière et en résolvant la crise de sa direction révolutionnaires qu’on pourrait d’inverser la vague des défaites et faire triompher le socialisme.

20. La 2e étape de l’histoire de la IVe Internationale commence par le congrès fondateur de septembre 1938 et s’achève en novembre 1953 par une scission majeure de la IVe Internationale. Cette période historique englobe l’assassinat de Trotsky, toute la 2e Guerre mondiale, la construction des régimes staliniens en Europe de l’Est, la réstabilisation du capitalisme en Europe de l’Ouest et au Japon, le début de la Guerre froide, la victoire de la révolution chinoise, le début de la guerre de Corée, et la mort de Staline.

21. Tous ces évènements tumultueux se sont réflétés dans le développment politique de la IVe Internationale. Le début de la 2e Guerre mondiale en août 1939 a immédiatement produit des divisions au sein du Socialist Workers Party (Parti ouvrier socialiste, SWP) américain. Face à la signature du pacte Staline-Hitler de non-agression, une fraction minoritaire dirigée par James Burnham, Max Shachtman et Martin Abern a répudié la désignation de l’Union soviétique en tant qu’État ouvrier dégénéré. La lutte au sein du SWP – à laquelle Trotsky, dans les derniers mois de sa vie, a contribué plusieurs documents qui sont parmi ses écrits les plus brillants et prophétiques – a culminé dans une scission en avril 1940.

22. Les enjeux de cette lutte dépassaient de loin la question de quels mots utiliser pour définir la nature de classe de l’État soviétique. Au coeur de la dispute, on trouvait les questions essentielles de perspective historique et politique. Était-ce l’époque de la révolution socialiste? La classe ouvrière avait-elle épuisé son rôle historiquement progressiste en se démontrant incapable de créer une société socialiste? La bureaucratie soviétique était-elle une caste parasitaire produite par une série de circonstances exceptionnelles – l’arriération et l’isolement de l’Union soviétique et les défaites internationales de la classe ouvrière – ou une nouvelle classe qui présidait à une forme d’exploitation post-capitaliste ignorée par le marxisme?

23. Quelques semaines après la scission de 1940, Burnham a agi en fonction de ses conceptions théoriques et politiques, en répudiant le socialisme et en se mettant dans l’orbite de l’impérialisme américain. La rupture de Shachtman avec le socialisme a suivi un parcours un peu plus détourné. Après sa répudiation de la défense inconditionnelle de l’Union soviétique, même face à l’invasion nazie, Shachtman a ensuite proclamé le principe de la défense inconditionnelle de la démocratie bourgeoise, même quand cette défense impliquait une collaboration directe avec les appareils politiques, militaires et de renseignment de l’impérialisme américain.

24. Pendant la guerre, une autre tendance révisionniste est née, le groupe des «Trois Thèses». Ce groupe a avancé des positions parallèles à celles de Shachtman, prétendant que le IIIe Reich marquait le début d’une période de régression historique universelle qui ôtait le socialisme du royaume du possible. Cette régression avait rejeté l’humanité un siècle en arrière, déclaraient-ils; elle devait à présent retracer ses pas. La tâche politique de cette époque était le rétablissement de la démocratie bourgeoise et de l’indépendance nationale.

25. Burnham, Shachtman et les régressionnistes reflétaient les humeurs politiques instables de sections des intellectuels petit-bourgeois qui se séparaient de la classe ouvrière et de la perspective de révolution socialiste. Une autre manifestation de ce processus a émergé sous la forme d’une tendance révisionniste au sein de la IVe Internationale. Ses dirigeants, Michel Pablo et Ernest Mandel, ont réagi aux victoires militaires soviétiques et à la construction de régimes staliniens en Europe de l’Est en attribuant aux bureaucraties staliniennes un rôle révolutionnaire. Les «États ouvriers déformés» d’Europe de l’Est, prétendaient-ils, anticipaient la forme politique à travers laquelle on bâtirait le socialisme sur une période de plusieurs siècles. La IVe Internationale n’avait aucun rôle indépendant, en encore moins historiquement important, à jouer dans ce processus.

26. Au début des années 1950, la tendance pabliste tentait de forcer les sections de la IVe Internationale de se liquider non seulement dans les partis staliniens, mais aussi social-démocrates et nationalistes-bourgeois. En 1953, la IVe Internationale n’était plus une organisation politiquement homogène. Pour empêcher la liquidation de la IVe Internationale, la fraction des trotskystes orthodoxes dirigée par James P. Cannon a publié la Lettre ouverte de novembre 1953, qui proclamait une scission au sein de la IVe Internationale et la formation du Comité international. Cette scission achève la deuxième étape de l’histoire de la IVe Internationale.

27. La troisième étape a commencé avec la publication de la Lettre ouverte et a pris fin avec la suspension du Workers Revolutionary Party (Parti ouvrier révolutionnaire, WRP) britannique du Comité international en décembre 1985 et la rupture définitive de tout lien avec les oppourtunistes nationaux britanniques en février 1986. Cette période inclut presque tout le boom économique d’après-guerre. Elle inclut des évènements tels que le Discours secret de Khroutchev, la révolution hongroise, l’éruption de luttes anticoloniales de masse (Vietnam, Égypte, Algérie, le Congo), l’établissement du régime castriste à Cuba, l’intervention américaine au Vietnam et l’éruption d’un mouvement mondial de manifestations d’étudiants, le massacre contre-révolutionnaire en Indonésie de 1965-1966, la révolution culturelle en Chine, la grève générale de Mai 68 en France, la chute du système de Bretton Woods en août 1971, le renversement d’Allende en septembre 1973, la guerre du Kippour en octobre 1973, la victoire des mineurs britanniques contre le gouvernement tory en mars 1974, la révolution portugaise d’avril 1974, la chute de la junte grecque en juillet 1974, la démission du président Nixon en août 1974, la défaite des États-Unis au Vietnam en mai 1975, la révolution iranienne de 1978-79, l’arrivée de Thatcher et de Reagan au pouvoir en 1979 en 1980, et l’initiation d’un processus de réaction sociale et politique.

28. Pendant cette période explosive, où de puissants mouvements de masse de la classe ouvrière posaient objectivement la possibilité d’une révolution socialiste, le Comité international devait combattre non seulement la pression continue des partis staliniens et social-démocrates, des syndicats et d’organisations alliées. Les organisations pablistes, liées à ces appareils ainsi qu’à une large strate de radicaux petit-bourgeois et d’intellectuels anti-trotskystes, tentaient d’isoler le Comité international. Ils ont manié des falsifications de la théorie marxiste et des principes de la IVe Internationale, ainsi qu’une série interminable de provocations politiques et organisationnelles.

29. Les première et seconde étapes ont toutes deux duré 15 ans. La troisième, qui s’achève par la scission de 1986, a duré 33 ans. La quatrième, qui commence en 1986 et a duré jusqu’à notre époque, a aussi duré 33 ans. La scission de 1985-6 a émergé au point médian des 66 ans de l’histoire du Comité international. Il est utile de contraster les 3e et 4e étapes. De 1953 à 1986, les opportunistes pablistes exerçaient une pression énorme sur la IVe Internationale, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur des sections du Comité international. C’étaient une source de provocations et de désorientation politiques sans fin. Socialement, les organisations pablistes étaient un instrument par lequel l’impérialisme et ses appareils staliniens et social-démocrates mobilisaient politiquement des sections de la petite-bourgeoise radicale antimarxiste pour combattre et détabiliser le Comité international. En plus, les organisations pablistes ont joué un rôle politique important pour contenir et divertir l’offensive de la classe ouvrière entre 1968 et 1975, intensifiant ainsi les pressions politiques imposées au Comité international.

30. Les sections britanniques et françaises avaient joué un rôle critique pour s’opposer à Pablo et à Mandel en 1953. De 1961 à 1963, la Socialist Labour League (SLL) britannique, avec le soutien du parti français, a dirigé la lutte contre la réunification sans principes du Socialist Workers Party américain avec les pablistes. Mais à la fin des années 1960, malgré des succès organisationnels d’une ampleur trompeuse en Grande Bretagne et en France, la SLL et l’Organisation communiste internationaliste ont commencé à adapter leur perspective et leur activité aux milieux politiques nationaux, dominés par les appareils social-démocrates et staliniens. La scission entre ces organisations en 1971 s’est déroulée alors que les différends entre l’OCI et la SLL n’étaient pas clarifiés. La transformation de la SLL en WRP, menée entièrement sur la base de calculs tactiques à l’échelle nationale, a accéléré la dégénérescence de la section britannique.

31. La concentration toujours plus nationale de la section britannique a produit une déviation de plus en plus visible du programme et des principes du trotskysme. C’était particulièrement visible dans l’abandon de la théorie de la révolution permanente par le WRP et son orientation vers la bourgeoisie nationale des pays moins développés.

32. Ce cours droitier et essentiellement pabliste a provoqué une opposition à la fois au sein de la Revolutionary Communist League, la section sri lankaise du CIQI, et de la Workers League américaine. Les deux sections avaient leurs origines dans l’opposition du CIQI à la réunification pabliste en 1963. C’était un facteur critique dans le développement ultérieur des deux partis. Dès 1971, le camarade Keerthi Balasuriya et la direction de la RCL avaient formulé des différends avec le soutien de la SLL britannique pour l’invasion indienne du Pakistan oriental, lancée par le gouvernement bourgeois d’Indira Gandhi. Mais la section britannique a étouffé cette critique principielle, sans discussion au sein du Comité international. La SLL s’est vengée de la critique formulée par la RCL et isolant consciemment l’organisation sri lankaise et en lançant des provocations contre ses dirigeants.

33. Le développement de l’opposition au sein de la Workers League a été un processus plus long et compliqué. La destitution de Wohlforth en tant que secrétaire national en 1974 (il a ensuite rejoint le SWP) a permis l’éducation systématique de tous ses cadres sur la base de l’histoire du mouvement trotskyste. L’initiation de l’investigation sur les circonstances de l’assassinat de Léon Trotsky, intitulée Security and the Fourth International (La Sécurité et la IVe Internationale), a joué un rôle critique dans le développement politique de la Workers League. Cela a aussi été, dans des termes très réels et objectifs, une offensive du mouvement trotskyste contre les agences contre-révolutionnaires de l’État capitaliste et des appareils staliniens.

34. Le développement ultérieur de la Workers League après 1974 l’a préparée à la lutte politique qui a commencé en 1982, avec la présentations initiale de différends avec le WRP. Pendant cette première période de lutte, la Workers League semblait totalement isolée. Mais à peine trois ans plus tard, l’opposition trotskyste à la politique pabliste du WRP a remporté une majorité décisive au sein du Comité international. On peut comparer à une révolution politique la transformation qui s’est opérée au sein du Comité international entre août 1985 et février 1986.

35. Rappelons qu’au prétendu «10e congrès du Comité international» de janvier 1985, les dirigeants du WRP ont interdit toute discussion des différends soulevés par la Workers League depuis 1982. Le document de perspectives préparée par le WRP pour le Congrès consistait en une série de déclarations décousues et grandiloquentes que le Comité international allait traiter avec raison, plus tard dans Comment le WRP a trahi le trotskysme, de «Dix Stupidités de Cliff Slaughter.»

36. Healy, Banda et Slaughter ont tenté de dissimuler leur faillite politique en organisant une provocation politique après l’autre contre les sections du Comité international. Mais à la fin de 1985, les trotskystes orthodoxes, qui défendaient la théorie de la Révolution permanente, ont finalement repris le contrôle du Comité international et suspendu le WRP en tant que section britannique.

37. En étudiant l’histoire du conflit de 1982-86, il est essentiel de reconnaître l’intersection complexe de la lutte interne avec le contexte historique, politique et intellectuel plus large dans lequel la scission s’est développé (et donc la scission était une expression politique très consciente).

38. Il est impossible de comprendre vraiment les évènements de 1982-86 en dehors de ce contexte plus large. Même l’élément abstrait des différends qui ont émergé entre la Workers League et le WRP, sur la philosophie et la méthode dialectique, était lié aux évènements qui se déroulaient en dehors du CIQI. La «pratique de la connaissance» néo-hégélienne de Healy semblait ésotérique et incohérente, mais son abandon du matérialisme philosophique et son ralliement à une méthode subjective et volontariste se faisait l’écho dans beaucoup d’aspects critiques des théories antimarxistes qui dominaient parmi les intellectuels petit-bourgeois après 1968.

39. En développant la critique des révisions du marxisme par Healy en 1982, il fallait reconstruire le processus théorique et intellectuel de la rupture de Marx et d’Engels, entre 1843 et 1847, avec l’hégélianisme de gauche et leur élaboration de la théorie matérialiste de l’histoire. La déclaration par Healy que l’histoire humaine consiste en «la croissance de l’élément créateur, l’initiative de l’homme, à la fois des employeurs et de la classe ouvrière», pour ne citer qu’un des nombreux passages qui ressuscitaient et accentuaient de manière grotesque l’idéalisme subjectif des hégéliens de gauche, servait des buts politiques précis: l’abandon d’un programme fondé sur l’établissement de l’indépendance politique de la classe ouvrière. Dès 1983, Cliff Slaughter attaquait la Workers League pour sa «concentration démesurée» sur cette indépendance politique. Il n’est pas difficile de fournir d’innombrables exemples de théoriciens petit-bourgois antimarxistes qui écrivaient à la même époque, et qui attaquaient à la fois le matérialisme marxien et sa concentration sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière.

40. Pour ne citer qu’un exemple connu, Hégémonie et stratégie socialiste écrit par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe et publié en 1985 par la maison d’édition pabliste Verso, était entièrement consacré à une défense de la critique par Slaughter en 1983 de la «concentration démesurée» de la Workers League sur la classe ouvrière. Ils ont écrit: «Ce qui est à présent en crise est toute une conception du socialisme qui repose sur la centralité ontologique de la classe ouvrière.» Je suis sûr que Laclau et Mouffe ne savaient rien de la lettre de Slaughter en 1983; je pense aussi qu’il est très improbable que Slaughter leur ait parlé de mes critiques du WRP. Néanmoins, Slaughter, Laclau et Mouffe articulaient tous des conceptions théoriques et politiques largement répandues parmi les théoriciens petit-bourgeois antimarxistes.

41. L’opposition de la Workers League n’est pas ressortie automatiquement de la crise en cours du stalinisme, de la social-démocratie, et du nationalisme bourgeois ou de la restructuration mondiale du capitalisme international. Ceci a certainement créé un nouveau rapport de forces sociales et un environnement plus favorable pour les trotskystes orthodoxes et contribué ainsi à leur victoire contre les opportunistes et les renégats antitrotskystes.

42. Mais la défaite du WRP et l’éjection des opportunistes du Comité international n’étaient pas un processus automatique ou une victoire gagnée d’avance. C’était une lutte menée consciemment et délibérément. Mais l’initiation du conflit et la forme de son développement étaient également déterminés par des facteurs historiques qui ont exercé une immense influence sur la conscience politique de la direction et des cadres de la Workers League.

43. Clairement, comme le démontre la critique des Études du matérialisme dialectique de Healy, nous nous fondions très consciemment sur tout le capital théorique du mouvement marxiste, jusqu’à ses origines.

44. De même, nous étions profondément conscients de l’immense héritage intellectuel et politique légué par Léon Trotsky, dont le travail avait préservé et développé les principes et les idéaux de la révolution d’octobre 1917. Les fondations historiques et internationales du Parti de l’égalité socialiste, adoptées au congrès fondateur du Parti de l’égalité socialiste américain en 2008, ont présenté un résumé concis de la place de Trotsky dans l’histoire:

Il était non seulement le co-dirigeant de la révolution d’octobre, l’opposant implacable de Staline et le fondateur de la IVe Internationale. Il était le dernier et le pus grand représentant des traditions politiques, intellectuelles, culturelles et morales du marxisme classique qui avait inspiré le mouvement ouvrier révolutionnaire de masse qui a émergé pendant la dernière décennie du 19e siècle et dans les premières décennies du 20e. Il a développé une conception de la théorie révolutionnaire, philosophiquement fondée dans le matérialisme, orientée vers l’éducation et la mobilisation politique de la classe ouvrière, et préoccupée stratégiquement par la lutte révolutionnaire contre le capitalisme.

45. Les écrits de Trotsky, que nous étudiions assidument, démasquaient la nature de la trahison stalinienne de la révolution d’octobre et développaient l’orientation stratégique et les fondations programmatiques de la révolution socialiste dans le monde contemporain. Nous avons aussi tiré une inspiration politique et de vraies connaissances du travail pionnier du Socialist Workers Party sous la direction de grand révolutionnaire américain James P. Cannon.

46. Ni la formation du Comité américain pour la IVe Internationale ni la fondation de la Workers League en 1966 n’aurait été possible sans la lutte menée par la Socialist Labour League au début des années 1960 contre la réunification sans principe du SWP, orchestrée par Joseph Hansen, avec le Secrétariat international pabliste. Ceux qui ont rejoint la Ligue ouvrière ont étudié, et vraiment, les principaux documents publiés dans les quatre premiers volumes de la série Trotskysme contre révisionnisme. C’est un élément critique de l’histoire de la section britannique dont la Workers League n’a jamais pris ses distances.

47. Il faut souligner que la Workers League avait dès ses premiers jours une orientation résolue vers la classe ouvrière. Malgré toutes les difficultés auxquelles elle faisait face, la Workers League était pénétrée de confiance dans le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière américaine. C’est ici que s’exprimaient les meilleurs traditions du «Cannonisme».

48. L’histoire politique de la WL et son travail politique-historique avait suffisamment sensibilisé sa direction, formée sur l’histoire et les principes du mouvement trotskyste, aux processus économiques objectifs et aux évènements politiques. Ceci a produit un mécontententement et des désaccords politiques avec le cours poursuivi par le WRP.

49. Ayant l’avantage de pouvoir examiner retrospectivement les 40 dernières années, nous pouvons reconnaître que le conflit engendré par cette critique, qui a culminé dans la suspension du WRP du Comité international en décembre 1985 et la rupture des relations en février 1986 marquait un point critique dans l’histoire du mouvement marxiste mondial. La survie de la IVe Internationale était en jeu. A part le Comité international, le mouvement fondé par Léon Trotsky avait été politiquement liquidé par les pablistes. Dans tous les pays où les pablistes avaient pu établir le contrôle organisationnel, ils avaient détruit les organisations trotskystes en les transformant en appendices politiques des organisations staliniennes, social-démocrates et nationalistes-bourgeoises. En 1985, le WRP, qui avait capitulé au pablisme, était sur le point de compléter la même opération destructrice. Nous allions plus tard découvrir que dans des communications secrètes, Healy promettait à la fois aux régimes nationalistes bourgeois du Moyen Orient et aux bureaucrates syndicaux au Royaume-Uni que toutes les ressources du WRP étaient à leur disposition.

50. Bien sûr, il y aurait eu des efforts pour soutenir et reconstruire le mouvement trotskyste. Je suis sûr qu’il y aurait eu dans toutes les sections du Comité international des camarades dévoués au trotskysme, qui auraient conservé une détermination à lutter pour construire la IVe Internationale. Mais leurs efforts auraient pâti de la désorientation qu’aurait produit l’effondrement du WRP, s’il n’y avait pas eu une analyse très développée des causes fondamentales de la crise de 1985. En fait, c’était l’existence de cette critique écrite détaillée, développée par la direction de la Workers League entre 1982 et 1984, de la charlatanerie théorique de Gerry Healy et de la capitulation du WRP au révisionnisme pablistes qui a réfuté le mensonge cynique de Slaughter, que la crise politique du WRP n’était qu’un élément de la «dégénérescence égale» de toutes les sections du Comité international. Si le CIQI n’avait pas survécu à la crise de 1985-6, il n’existerait pas de parti marxiste international politiquement unifié au monde aujourd’hui.

51. Mais le Comité international n’a pas seulement survécu à la crise. Il est ressorti de la scission profondément renforcé. On peut démontrer l’importance politique de la scission de 1985-6 en comparant le développment du Comité international pendant les 33 ans avant la scission à son développement politique après la scission avec le Workers Revolutionary Party. La défaite et l’éjection décisives de l’opportunisme pabliste a créé les conditions d’un vaste développement théorique, politique et organisationnel du Comité international de la IVe Internationale. Le travail de clarification théorique et politique rendu possible par l’expulsion des opportunistes nationaux a signifié rien de moins qu’une renaissance du trotskysme.

52. Entre 1982 et 1986, les trotskystes orthodoxes ont défendu l’héritage politique et le programme de la IVe Internationale. Les évènements mondiaux qui se sont déroulés après la scission ont établi l’importance historique essentielle de la défense des principes trotskystes. A présent nous savons tous, bien sûr, que la scission de 1985-6 anticipait d’énormes transformations politiques, géopolitiques et socio-économiques à l’échelle mondiale.

53. Alors que le WRP répudiait le trotskysme, il cherchait de nouveaux alliés parmi les nationalistes bourgeois, les réformistes social-démocrates, et les partis staliniens. Il méprisait les sections plus petites du Comité international. A quoi servaient les «groupuscules trotskystes», expression que Healy utilisait de plus en plus fréquemment dans les années avant la scission? Les renégats ne pouvaient imaginer qu’à peine cinq ans après la scission en 1986, les régimes staliniens en Europe de l’Est et de l’Union soviétique seraient dissous, et que les organisations staliniennes de masse seraient toutes brisées en morceaux – réalisant ainsi la prophétie de Trotsky lors de la fondation de la IVe Internationale en 1938, que «Les grands évènements qui fonderont sur l’humanité ne laisseront de ces organisations pas une seule pierre sur l’autre.»

54. Healy, réduit en une ruine politique, est allé à sa mort en décembre 1989 croyant toujours que son nouvel héros, Mikhail Gorbatchev, dirigeait une révolution politique. Parmi les évènements tumultueux qui ont suivi la scission, le Comité international a pu non seulement réparer les dommages commis par les renégats. Il a dû aussi mener un renouveau théorique et politique de grande portée de la IVe Internationale. On ne pouvait faire face à ce défi en nous limitant à la répétition de formules et de slogans politiques familiers. Il fallait appliquer avec imagination et créativité la méthode marxiste, reflétée à travers le prisme de l’expérience historique, à l’analyse d’évènements sans précédent auxquels il n’existait pas de réponse toute faite.

55. On peut saisir l’étendue du travail théorique mené par le Comité international en examinant les réunions plénières du CIQI pendant les six années après la scission:

i. Le 1er Plénum du CIQI (18 mai-9 juin 1986) était concentré sur l’analyse de la trahison du WRP. On y a établi que l’effondrement du WRP était le produit de l’opportunisme. C’est lors de ce plénum, qui a duré 2 semaines, qu’on a rédigé Comment le WRP a trahi le trotskysme, 1973-1985.

ii. Le 2e Plénum du CIQI (29 septembre-12 octobre 1986) a examiné l’impact de l’opportunisme du WRP à travers le Comité international et développé une critique de «l’opportunisme tactique» qui avait déformé le développement des perspectives dans différentes sections du CIQI. Nous avons aussi préparé une résolution sur le Parti communiste international en Grande-Bretagne et lancé le travail sur une perspective pour la RCL au Sri Lanka.

iii. Le 3e Plénum du CIQI (10-23 mars 1987) a produit une analyse des relations entre le WRP et le MAS en Argentine et la déclaration «Ce qui se passe en URSS» par Bill Van Auken et Nick Beams, qui analysait la perestroïka et la glasnost. L’analyse des relations entre le WRP et le MAS était importante non seulement à cause de l’importance intrinsèque des événements en Argentine mais aussi parce que, après leur rupture avec le Comité international, Slaughter et ses partisans ont déclaré qu’il serait possible de refonder la IVe Internationale à travers une alliance avec l’organisation de l’opportuniste argentin notoire, Nahuel Moreno.

iv. Le 4e Plénum du CIQI (20-27 juillet, 1987) a lancé la discussion de la rédaction d’un document de perspectives internationales. Les délégués sont tombés d’accord qu’il était nécessaire d’élaborer, contre la renonciation universelle du marxisme et même des principes les plus élémentaires de la luttes des classes qui prévalait alors, les forces motrices objectives qui fourniraient les bases économiques et géopolitiques mondiales d’une nouvelle vague de luttes révolutionnaires de la classe ouvrière internationale.

v. Le 5e Plénum du CIQI (11-20 novembre 1987) s’est déroulé sous des conditions qui soulignaient la nécessité du travail sur les perspectives, avec le krach des marchés internationaux du 19 octobre 1987. Le travail réalisé après le 4e Plénum sur la mondialisation de la production et l’intensification du conflit entre le marché mondial et le système d’États-nation fournissait la base théorique de l’analyse de cet évènement. Le Plénum a aussi développé une analyse supplémentaire des tâches de la RCL avec une déclaration sur les États-Unis Socialistes de Sri Lanka et de l’Îlam Tamoul.

vi. Le 6e Plénum du CIQI (9-13 février 1988) s’est tenu quelques semaines après la mort soudaine de Keerthi Balasuriya, à l’âge de 39 ans, le 18 décembre 1987. On s’est concentré sur la relation entre la stratégie internationale et les tactiques nationales dans le travail des sections du CIQI.

vii. Le 7e Plénum du CIQI (23-26 juillet 1988) a étudié et adopté unanimement la résolution sur les perspectives internationales.

viii. Le 8e Plénum du CIQI (15-24 juin 1989) a passé en revue le développment du Comité international depuis la scission de 1985-6, discuté de la crise grandissante du régime Gorbatchev, et décidé que je devrais voyager en Union soviétique.

ix. Le 9e Plénum (11-16 décembre 1989) a passé en revue les évènements en Europe de l’Est et surtout dans la République démocratique allemande (RDA). J’ai fait un rapport sur mon voyage en Union soviétique en novembre, pendant lequel j’avais prononcé une conférence à l’Institut des archives historiques à Moscou à laquelle 200 personnes avaient participé.

x. Le 10e Plénum du CIQI (6-9 mai 1990) s’est concentré sur l’analyse de l’importance politique et historique de la dissolution de la République démocratique allemande.

xi. Le 11e Plénum du CIQI (5-9 mars 1991) a mené une large discussion de l’invasion américaine de l’Irak. Le CIQI a décidé d’organiser une Conférence internationale contre l’impérialisme et la guerre plus tard cette année. Après ce plénum, le Comité international a publié un manifeste qui analysait l’importance de la guerre du Golfe et fournissait la base programmatique de la conférence qui s’est tenue en novembre.

xii. Le 12e Plénum du CIQI (11-14 mars 1992) a examiné la dissolution de l’URSS dans le contexte de l’histoire du mouvement socialiste international. Le plénum a commencé avec mon rapport, «La lutte pour le marxisme et les tâches de la IVe Internationale.»

56. Comme le démontre cette narration des 12 plénums organisés en six ans après la scission, le gamme de sujets abordés par le CIQI était énorme. Ce bref résumé de ces plénums ne peut examiner tous les évènements et les expériences politiques abordés lors de ces réunions intenses. Dans plusieurs de ces réunions, nous avons discuté dans le détail des évènements au Sri Lanka, qui ont fourni une base critique pour développer la stratégie de la révolution permanente et réévaluer l’attitude de la IVe Internationale envers la revendication de l’autodétermination nationale. Avant le lancement du WSWS en 1998, on a organisé cinq plénums supplémentaires. Le 15e plénum d’août 1995 a discuté des raisons et des conséquences de la transformation de nos ligues en partis. Le 18e plénum de janvier 1998 a donné l’approbation finale du lancement du WSWS.

57. Dans tout ce travail, le principe fondamental qui a guidé nos efforts était l’internationalisme marxiste. Nous avons insisté sur la primauté de la stratégie mondiale sur les tactiques nationales, et qu’on ne peut établir une réponse appropriée aux problèmes qui émergent dans la sphère nationale qu’à travers une analyse de processus mondiaux. Sur cette base, le Comité international a pu développer un niveau de collaboration internationale qui n’avait jamais existé auparavant dans toute l’histoire de la IVe Internationale. En fait, le mot «collaboration» ne décrit pas adéquatement la nature de l’interaction entre les sections du CIQI qui s’est developpée après la discussion avec les renégats nationalistes du WRP. Pour citer encore une fois mon rapport du 25 juin 1989:

L’ampleur de cette collaboration internationale et son impact direct sur presque tous les aspects du travail pratique de chaque section a profondément et positivement modifié le caractère du CIQI et de ses sections. Ces dernières cessent d’exister de manière politiquement ou pratiquement significative en tant qu’entités indépendantes. Sur la fondation d’un programme politique commun, un réseau complexe de relations a émergé au sein du CIQI qui rattache toutes les sections. C’est-à-dire que les sections du CIQI sont des composantes interdépendantes et reliées entre elles d’un seul organisme politique. Toute rupture de ces relations aurait des conséquences dévastatrices pour la section nationale qui tenterait cette rupture. Chacune des sections dépend à présent dans son existence sur la coopération et la collaboration internationales, à la fois idéologiques et pratiques.

58. Les avancées en matière de programme, de perspective et d’organisation entre 1986 et 1992 ont préparé la transformation ultérieure des ligues du CIQI en partis en 1995-97 et le lancement en 1998 du World Socialist Web Site.

59. Les progrès réalisés par le Comité international pendant ce dernier tiers de siècle a démontré ce que la IVe Internationale était capable de faire si elle pouvait éjecter les opportunistes et développer le mouvement révolutionnaire sur la base de principes marxistes.

60. Dans son discours du 18 octobre 1938, Trotsky a passé en revue le travail qui avait préparé les fondations de la nouvelle Internationale:

Les Bolchéviks-léninistes, les pionniers internationaux, nos camarades à travers le monde, ont cherché la voie de la révolution en tant que marxistes véridiques, non par leurs sentiments et leurs désirs, mais par l’analyse de le marche objective des évènements. Surtout, nous étions guidés par la préoccupation de ne décevoir personne, ni les autres ni nous-mêmes. Nous avons cherché avec sérieux et honnêteté. Et nous avons découvert des choses importantes. Les évènements ont confirmé notre analyse ainsi que notre prognose. Personne ne peut le nier. A présent il est nécessaire de rester fidèle à notre programme et à nous-mêmes. Les tâches sont énormes, et les ennemis innombrables. Nous avons le droit de consacrer notre temps et notre attention à la célébration du jubilé que dans la mesure où, grâce aux leçons du passé on prépare l’avenir.

61. Quand Trotsky a enregistré ce discours, il a passé en revue le résultat de 15 ans de travail et de lutte politiques de 1923 à 1938. Nous examinons à présent le travail réalisé sur une période deux fois plus longue, avec 33 ans. Ces paroles de Trotsky sont toujours d’une actualité brûlante. Nos tâches sont toujours «énormes», et nos ennemis «innombrables». Mais nous avons aussi découvert «des choses importantes» pendant plus de trois décennies, et incontestablement «les évènements ont confirmé notre analyse ainsi que notre prognose».

62. Existe-t-il un autre parti politique au monde qui voudrait – ou plutôt qui oserait – comparer les prognoses et les analyses politiques qu’il a produites entre 1986 et 1992 aux documents produits par le Comité international? Qui parmi les universitaires et les spécialistes des clubs de réflexion a évalué correctement la nature de la perestroïka et la glasnost de Gorbatchev, ou prédit la dissolution des régimes staliniens entre 1989 et 1991?

63. Quant aux pablistes, ils n’ont rien compris et rien prédit. Depuis 1951 Ernest Mandel, ainsi que Michel Pablo, avaient insisté que la bureaucratie stalinienne devait guider l’Union soviétique et ses régimes satellites en Europe de l’Est vers le socialisme. Le biographe de Mandel rappelle que «Dans son livre de 1989, Au-delà de la perestroïka: L’avenir de l’URSS de Gorbatchev, une étude de la glasnost et la perestroïka publiée simultanément à Londres et à Paris, Mandel a esquissé des scénarios possibles pour ce que Gorbatchev avait mis en branle. Il n’a pas consacré un seul mot à la possibilité d’une restoration du capitalisme.»

64. Alors que Mandel voyait un arc-en-ciel flotter au-dessus du Kremlin sous Gorbatchev, le Comité international prévoyait l’approche de l’abîme. Dans un rapport présenté à une réunion de la Workers League à Détroit du 25 juin 1989, j’ai dit:

Tous nos opposants renégats et, en fait, tous les pablistes ont ceci de commun qu’ils attaquent le Comité international pour avoir évoqué la restauration capitaliste en Union soviétique, en Europe de l’Est et en Chine. Ils insistent que la bureaucratie ne peuvent mener une transformation des relations de propriété établis en 1917 ou après la 2e Guerre mondiale. Ceci représente une falsification absolue de la position de Trotsky. Trotsky a mis en garde à maintes reprises que si la classe ouvrière ne la renversait pas, la bureaucratie irait inévitablement vers la restauration de la propriété capitaliste.

65. Ce rapport a été prononcé trois semaines à peine après le massacre à Tiananmen en Chine et trois mois après l’éruption d’une crise politique en Allemagne de l’Est qui allait culminer dans la dissolution rapide de la RDA. Même à cette date, on traitait l’analyse du Comité internationale de jérémiade d’une secte politique. Mais cette «secte» avait l’avantage incomparable de fonder son analyse sur le travail théorique de Léon Trotsky.

66. Comprenant rien de la nature des régimes staliniens, et n’ayant donc pas prévu leur dissolution, les théoriciens bourgeois se sont révélés tout aussi incompétents dans leur analyse de la trajectoire de la politique mondiale après les évènements de 1989-91. Il est presque superflu à présent de répondre à la théorie de Fukuyama sur «la Fin de l’Histoire», que personne ne prend au sérieux depuis des années, y compris son auteur, qui a répudié publiquement sa propre création. Quant à la théorie du «Court 20e siècle» de feu Éric Hobsbawm, cette réaction impressioniste à la dissolution de l’Union soviétique s’est vue réfutée par la multiplication évidente de crises au 21e siècle qui ressemblent de manière frappante à celles du siècle dernier.

67. Les théories fausses ont des conséquences. Le triomphe mondial de la démocratie capitaliste anticipé par les théoriciens libéraux ne n’est pas produit. Les rêveries démocratiques de 1991 ont fait place aux cauchemars fascistes de 2019. Presque 75 ans après la chute du IIIe Reich d’Hitler, le fascisme est une force croissante à travers le monde. Aux États-Unis, Trump manie un langage qu’aucun président américain n’a utilisé publiquement auparavant, du moins publiquement. Ses discours, comme ses Tweets quotidiens, acquièrent un caractère ouvertement fasciste.

68. L’Europe de l’Est est dominée par des partis nationalistes xénophobes. En Italie, le premier ministre adjoint, Mattéo Salvini, ne cache pas son admiration pour Benito Mussolini. En Allemagne elle-même, 30 ans après la réunification, la vie politique est dominée par la résurgence fasciste. Malgré l’hostilité populaire écrasante à la droite néonazie, elle est renforcée par le soutien systématique que lui accorde une conspiration entre forces puissantes au sein de l’appareil d’État. L’Alternative für Deutschland (AfD) est le bras politique officiel de cette conspiration. La coalition gouvernementale CDU-CSU-SPD en est la matrice politique; elle est à la manœuvre pour faire de l’AfD le parti politique le plus influent en Allemagne, malgré le fait qu’il n’a reçu que 13 pour cent des voix aux dernières élections. Un réseau de terroristes nazis que protègent la police et le renseignement alors qu’il mène des assassinats politiques, avec récemment le meurtre du politicien CDU Walter Lübcke, est l’aile paramilitaire des fascistes.

69. Le Verfassungsschutz, une branche du ministère de l’Intérieur, est le bras juridique de cette résurgence néonazie. Il est difficile d’établir une disctinction claire entre le Verfassungsschutz et les terroristes armés. Les assassins mènent leurs opérations sachant que le Verfassungsschutz leur fournira la couverture légale nécessaire. En tout cas, ils collaborent dans une guerre commune pour éliminer l’opposition au capitalisme et à l’impérialisme en Allemagne.

70. Le 23 mai 2019, le Verfassungsschutz a publié une réponse de 56 pages à l’appel fait par le Sozialistische Gleichheitspartei contre son placement sur la liste d’organisations subversives par le ministère de l’Intérieur. Plus tard cette semaine, nous présenterons une analyse détaillée de cette réponse du Verfassungsschutz et la réponse légale et politique de notre mouvement à cette attaque contre son droit démocratique de mener une activité politique. Le document du Verfassungsschutz se fonde explicitement sur les doctrines légales totalitaires introduites par les nazis après leur prise du pouvoir en 1933. Il ressuscite la doctrine du Willensstrafrecht, qui criminalise toute pensée qui pourrait, à un moment non spécifié à l’avenir, encourager une hostilité et une opposition politique envers l’État et l’ordre social existants.

71. Le Verfassungsschutz ne dispute pas que le SGP mène ses activités dans le cadrd de la loi. Selon le Verfassungsschutz, ce ne sont pas les actions du SGP mais ses idées qui sont criminelles. Surtout, le SGP encourage la pensée en termes de concepts et de catégorie qui opposent la classe à la nation; il tente de développer au sein de la classe ouvrière une conscience de ses intérêts sociaux; il promeut l’hostilité envers le capitalisme; il dénonce l’impérialisme et le militarisme; et il rejette tout compromis avec les principaux partis politiques et organisations syndicales.

72. Le Verfassungsschutz fonde sa réponse sur un examen détaillé du programme et des déclarations publiques du SGP, notamment sa déclaration de principes du 23 mai 2010, dont il cite le passage suivant: «Le but stratégique du Sozialistische Gleichheitspartei est du Comité international de la IVe Internationale est d’éduquer et de préparer la classe ouvrière en vue d’une lutte révolutionnaire contre le capitalisme, la construction d’un pouvoir ouvrier, et la construction d’une société socialiste.» Cette réponse souligne que le SGP «se voit en parti trotskyste qui, sur la base de cette orientation idéologique, évoque dans tous ses écrits fondamentaux le révolutionnaire russe Léon Trotsky et déclare son adhérence à ses écrits. En plus, le plaignant (le SGP) dépend en particulier sur Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilyitch Lénine, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.»

73. Le Verfassungsschutz déclare:

Sur la base de sa pensée marxiste en termes de classe – qui, comme nous l’avons vu, est incompatible avec la constitution – et sa propagation de la lutte des classes, le plaignant appelle à vaincre et à renverser le capitalisme, non seulement dans la mesure où ceci est relié à un système économique, mais aussi pour vaincre l’ordre fondamental démocratique libéral. Selon l’interprétation communiste, le «capitalisme» est le problème fondamental responsable de toutes les lacunes politiques ultérieures. Il y est donc fondamentalement opposé non seulement en tant que système économique mais aussi en tant qu’ordre social. Le plaignant dit ouvertement vouloir établir un État et un système social socialistes.

74. La conception sous-jacente de cette accusation est que le capitalisme et «l’ordre démocratique libéral» sont identiques et équivalents. D’un point de vue historique, bien sûr, on peut avancer cet argument, mais il détruit lui-même les prétensions démocratiques de cet «ordre». Car si l’ordre démocratique libéral est inséparable du capitalisme, il doit à un certain moment cesser d’être libéral dans la mesure où le libéralisme maintient une identification, aussi problématique soit-elle, avec une défense des droits démocratiques. Dans le contexte de cette définition, à force d’être plus capitaliste, l’ordre social doit devenir moins libéral. C’était une idée avancée avec force par le célèbre philosophe libéral américain John Dewey, dans son essai de 1935, «La crise du libéralisme». Le capitalisme et le libéralisme, a-t-il argumenté, étaient devenus incompatibles, c’était une conséquence du développement économique de la société moderne. Il a écrit:

Derrière l’appropriation par certains des ressources matérielles de la société se trouve l’appropriation par certains à leurs fins privées des ressources culturelles et sprirituelles qui sont le produit non pas d’individus qui en ont pris possession mais du travail coopératif de l’humanité. Il est inutile de parler de faillite de la démocratie sans comprendre la source de cette faillite et prendre les mesures nécessaires pour créer ce type d’organisation sociale qui encouragera l’extension socialisée de l’intelligence.

75. La réponse du Verfassungsschutz, hypocrite et trompeuse, ne s’encombre pas de théories démocratiques. Elle s’inspire non de Dewey mais de Carl Schmitt et de Josef Goebbels. Elle déclare ouvertement que les conceptions marxistes ne peuvent être légales, car l’opposition au capitalisme mène inexorablement à l’opposition aux formes existantes d’organisation politique et économique. Elle insiste sur le lien indissoluble entre la démocratie, le capitalisme et les intérêts économiques privés. Même si les conceptions marxistes sont propagées par des moyens légaux, ils soulèvent le spectre d’un renversement révolutionnaire. Il faut donc les interdire et les étouffer.

76. La dénonciation par le SGP de l’impérialisme et du militarisme est tout aussi dangereuse pour l’ordre existant que son opposition au capitalisme. Le Verfassungsschutz cite les remarques du camarade Christoph Vandreierlors d’une entrevue à la radio en 2017 pour expliquer la lutte du parti contre la guerre:

Ce qu’il faut faire pour empêcher la guerre est créer un mouvement socialiste international. Les masses elles-mêmes doivent intervenir dans les évènements politiques. Elles doivent renverser le capitalisme à l’international, sur la base d’une perspective socialiste, et construire une société qui met fin à la division du monde en États-nation et la possession, la propriété privée des moyens de production.

77. Il faut souligner que le Verfassungsschutz avoue ouvertement que le SGP «rejette des actes isolés de violence contre les individus, aussi parce que ceux-ci risquent de faire le jeu de l’État capitaliste». Mais le rapport souligne ensuite que «ce rejet ne s’applique qu’aux ‘individus isolés ayant recours à la violence’ mais non pas à la ‘lutte collective de la classe ouvrière’.» Il n’existe aucune circonstance, selon le Verfassungsschutz, sous lesquelles de pareilles luttes de masses sauraient être considérées légales et compatibles avec «l’ordre démocratique libéral». On interdit à la classe ouvrière même le droit de se défendre face à des attaques fascistes contre les droits démocratiques. Le rapport dénonce la déclaration par Trotsky, dans le Programme de transition, qu’il «est nécessaire de propager la nécessité de créer des groupes d’autodéfense des travailleurs.» Cette revendication a été formulée alors qu’Hitler gouvernait l’Allemagne, Mussolini l’Italie, et que les grévistes américains faisaient régulièrement face à des bandes fascistes lourdement armées, pour ne pas parler des forces répressives de l’État.

78. Le Verfassungsschutz dénonce le World Socialist Web Site, car ses articles «sont explicitement conçus pour donner une ‘orientation socialiste’ sur la base d’une ‘analyse marxiste.’» Il cite la maison d’édition du SGP, Mehring Verlag qui, fait remarquer le document, «publie entre autres des traductions allemandes des œuvres de Trotsky ainsi que des œuvres de David North.»

79. Le SGP et le CIQI sont la cible principale et immédiate de l’attaque du Verfassungsschutz contre les droits démocratiques. Les auteurs de cette attaque ne sont pas politiquement incultes. Ils ont manifestement lu de près les documents de notre parti, pour ne pas parler des œuvres de Trotsky et des grands théoriciens du socialisme, y compris Marx et Engels. Le Verfassungsschutz souligne que le SGP et le CIQI sont les champions du socialiste marxien contemporain. Mais les conséquences légales de cet argument dépassent les idées de notre parti. L’introduction du concept de Willensstrafrecht vise à criminaliser toute forme d’opposition au capitalisme, à l’impérialisme, à l’inégalité sociale et à la guerre. Le document du Verfassungsschutz exprime sous forme pseudo-légale l’hostilité féroce envers le socialisme, qui procède d’une crainte de la montée du mécontentement parmi les travailleurs et de leur radicalisation, et qui sous-tend les efforts officiels de légitimer des idées fascistes. Le professeur Jörg Baberowski, que le SGP a tant fait pour démasquer, n’est pas un universitaire excentrique isolé. C’est plutôt un représentant très actif et en vue d’une phénomène social connu dans les années 1920 et 1930: l’intellectuel fasciste.

80. Un nombre important de théoriciens fascistes autoproclamés, certains décédés (tels que, par exemple, Carl Schmitt et Julius Evola) mais d’autres vivants et actifs (dont Alain de Benoist, Paul Gottfried et Alexandre Dougine) sont de plus en plus influents. Leurs idées sont reflétées dans la politique gouvernementale. La plupart de ces idéologues fascistes ne sont pas largement connus, mais ceci ne réduit pas leur importance politique.

81. L’élite dirigeante et ses représentants reconnaissent qu’il est peut-être malavisé d’attirer l’attention publique sur leurs politiques et leur agitation réactionnaires. L’éditeur d’un volume récemment publié intitulé Les penseurs-clé de la droite radicale écrit:

Presque aucun électeur de l’Aube dorée (grecque) ou du Jobbik (hongrois) n’aura entendu parler d’Evola, et même moins d’entre eux partageraient ses opinions sur le genre, la guerre ou le paganisme. Mais la pensée d’Evola est toutefois d’importance indirecte pour la politique grecque ou hongroise, et aussi sans doute pour celle d’autres pays dont les politiciens sont plus prudents sur ce qu’ils publient sur leurs sites Web et pour quelles maisons d’édition ils acceptent d’écrire. Ainsi aux États-Unis l’ex- «stratège principal» de Trump, Steve Bannon, n’a évoqué Evola et Dougine que de manière détournée et n’a parlé qu’une fois de son estime pour l’ésotériste français Guénon qui a inspiré à la fois Evola et Douguine. Ainsi ces penseurs-clé de la droite radicale sont importants partout où la droite est résurgente, en Amérique tout comme en France, en Grèce, en Russie et en Hongrie.

82. La résurgence idéologique et politique du fascisme expose la faillite des narrations sur le «triomphe du capitalisme» et la «mort du marxisme» développées juste après la dissolution des régimes staliniens et la restauration capitaliste. Ces narrations servaient en grande partie de propagande politique, remplie de formules stéréotypées. Elles reposaient sur très peu d’analyse. Mais le postulat qui soustendait presque toutes ces réactions, de ceux qui saluaient la dissolution des régimes staliniens comme de ceux qui y réagissaient par la démoralisation, était que les bouleversements en Europe de l’Est et dans l’ex-URSS étaient sans lien avec une crise plus large de l’ordre mondial, qui aurait des conséquences encore inconnues mais de large portée pour les États-Unis et les autres grandes puissances impérialistes.

83. L’analyse développée par le Comité international, alors même que se déroulaient les évènements, démontraient une compréhension historiquement informée qu’on peut légitimement traiter d’unique. Au 10e Plénum du Comité international, en mai 1990, il y a eu une discussion détaillée de l’importance de la dissolution des régimes staliniens d’Europe de l’Est. Au courant de cette longue discussion qui a commencé le 6 mai 1990, on a avancé l’argument suivant:

Certainement, les évènements en Allemagne de l’Est et les expériences de la BSA (Bund Sozialistischer Arbeiter) en Allemagne de l’Est sont très importantes et doivent être discutés et analysés. Mais a ce stade-ci de la discussion, il nous faut traiter ces évènements dans le contexte de notre analyse internationale et arriver à certaines conclusions sur comment nous comprenons la situation mondiale.

Je ne crois pas qu’on puisse développer une perspective en Europe de l’Est simplement en affirmant que la poussée vers la réimposition du capitalisme rencontrera une opposition parmi les travailleurs. C’est vrai, bien sûr, mais des questions plus fondamentales sont en jeu. Au coeur de notre analyse a été la conception que nous assistons actuellement à l’effondrement de toutes les relations établies par l’impérialisme avec l’aide du stalinisme à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

On peut donner deux interprétations aux évènements qui se déroulent en Europe de l’Est. Ou bien ils représentent un triomphe historique du capitalisme contre le socialisme, la classe ouvrière a souffert une défaite historique massive, la perspective du socialisme est essentiellment ruinée, et nous sommes à l’aube d’une nouvelle période de développment capitaliste. Ou bien, et c’est là la perspective du Comité international, qui nous distingue de toutes les autres tendances, l’effondrement de l’ordre impérialiste inaugure une période de profond déséquilibre qui va se résoudre à l’international via des luttes politiques et sociales de masse, et ce qui prédomine aujourd’hui est un niveau d’instabilité qu’on n’a pas vu depuis les années 1930. Notre analyse ne peut pas, bien sûr, se fonder uniquement sur le résultat du premier stade des évènements en Europe de l’Est. Sinon je crois qu’on reste sur une conclusion très pessimiste.

84. La discussion a continué le 7 mai. Tout en reconnaissant l’effondrement du vieil ordre d’après guerre, avons-nous prévu l’établissement rapide d’un nouvel équilibre mondial qui permettrait une longue période de développement prolongé et paisible du capitalisme mondial? J’ai tenté de répondre ainsi à cette question:

Il y a deux aspects de cette question qu’il nous faut considérer pour arriver à une réponse: d’abord la relation entre les puissances impérialistes et, ensuite, la relation entre les classes non seulement à l’échelle nationale mais internationale. La question est: les puissances impérialistes pourront-elles construire pacifiquement un nouvel équilibre durable? …

C’est une question décisive: peut-on s’attendre à ce que les impérialistes arrivent pacifiquement et harmonieusement à un nouvel équilibre du pouvoir, un nouvel équilibre international? Accepteront-ils de sacrifier les intérêts nationaux sur l’autel de l’harmonie internationale? Dire oui présuppose que (1) la bourgeoisie se comportera de manière fondamentalement différente qu’au passé, et que (2) les contradictions qui existent entre les puissances impérialistes sont d’une importance moindre que celles qui existaient en 1914 ou en 1939.

Même si on accordait la possibilité théorique que la bourgeoisie, rompant avec l’expérience historique, poursuivrait ce cours «éclairé», bref si on supposait qu’ils seraient préparés à entrer dans des relations qui sont fondamentalement pénalisantes pour leurs intérêts en tant que puissances bourgeoises nationales, il serait encore vrai que toute concession faite par une bourgeoisie nationale sur la scène internationale se ferait aux frais de la situation à l’intérieur des frontières nationales. Ce que la bourgeoisie nationale accorde à ses rivaux impérialistes, elle compensera par une pression accrue sur sa propre classe ouvrière.

Et ici on arrive à la seconde question, l’état des relations de classe internationales. Pourra-t-on arriver au nouvel équilibre, à supposer qu’il sera possible de le construire pacifiquement, sans provoquer des luttes de classe aux dimensions révolutionnaires? Malgré la trahison de sa direction, la classe ouvrière représente aujourd’hui une force sociale bien plus massive qu’au début du siècle. On ne peut pas faire revenir en arrière la pendule de l’histoire.

85. Cette analyse a été confirmée. Mais nous sommes à présent à un stade très avancé de la crise que le CIQI a si clairement identifiée il y a trois décennies. A l’époque, nous avons prédit que cette crise produirait une résurgence de la lutte des classes. Nous vivons à présent le stade initial de cette résurgence.

86. Ceci nous amène à la question critique. Ayant retracé la longue trajectoire historique du mouvement trotskyste, jusqu’à ses origines en 1923, et identifié quatre étapes de son développement, comment caractérisons-nous le stade présent de notre travail?

87. Nous vivons l’intersection d’une nouvelle résurgence de la classe ouvrière avec l’activité du Comité international. La crise internationale que nous analysons est une dans laquelle le Comité international joue un rôle de plus en plus actif et direct.

88. Le travail préparatoire critique d’éloigner les pablistes, refonder le parti mondial sur des bases internationalistes, élaborer la stratégie internationale du CIQI, défendre l’héritage historique de la IVe Internationale, convertir les ligues du Comité international en partis, et d’établir le World Socialist Web Site ont été les principaux gains de la 4e étape. Ces réalisations ont permis une vaste expansion de l’influence du Comité international et une augmentation significative du nombre de ses membres. Ce stade est à présent achevé.

89. Le Comité international de la IVe Internationale a commencé la 5e étape de l’histoire du mouvement trotskyste. C’est l’étape qui verra une vaste croissance du CIQI en tant que Parti mondial de la révolution socialiste.

90. L’attaque dirigée par le Verfassungsschutz contre nos camarades allemands est une déclaration politique claire que l’élite dirigeante reconnaît que le programme et les idées de notre mouvement ont lé potentiel de trouver un écho de masse dans la classe ouvrière. Le rapport remarque que le SGP n’a reçu qu’un petit nombre de voix dans l’élection fédérale de septembre 2017. Mais le Verfassungsschutz ajoute juste après l’avertissement suivant: «De l’autre côté, le plaignant a, grâce à sa participation aux élections fédérales allemandes y compris aux publicités électorales aussi dans les médias publics, certainement acquis un degré important de renommée et d’attention publiques.»

91. Cet aveu sur l’importance politique du Sozialistische Gleichheitspartei est, dans un certain sens, un compliment. Mais c’est aussi une menace qu’il faut prendre au sérieux. Il faut prendre les contremesures politiques et pratiques appropriées.

92. Pour répondre aux exigences du développement mondial de la lutte des classes, les cadres du Comité international doivent tirer parti de tout le capital théorique et politique de notre parti mondial. C’est la fondation sur laquelle se développera le travail du parti pendant cette nouvelle, 5e étape de l’histoire de la IVe Internationale.