Corbyn s'aligne sur les conservateurs et les blairistes dans la crise du Brexit

Par Chris Marsden
6 septembre 2019

La principale victime politique de la crise du Brexit est la réputation imméritée de «gauche» de Jeremy Corbyn.

En devenant la personnalité dominante de l'aile anti-Brexit de la classe dirigeante, Corbyn démontre qu'il ne dispose d'aucune alternative politique indépendante à proposer aux travailleurs. En effet, il lie les travailleurs opposés à la politique nationaliste réactionnaire du Premier ministre Boris Johnson à la faction pro-UE du propre parti de Johnson, aux blairistes détestés du parti travailliste et à une Union européenne qui a supervisé une décennie d'austérité sociale désastreuse.

Mercredi, les événements au Parlement ont dégénéré en une mascarade. Johnson a déclaré la semaine dernière qu'il prorogerait le Parlement avant jeudi prochain afin de faire passer en force le Brexit le 31 octobre, même sans accord commercial avec l'Union européenne (UE).

Les députés ont réagi aux manigances antidémocratiques de Johnson en votant pour un projet de loi multipartite rédigé par le député travailliste de droite Hilary Benn, qui engage le gouvernement à demander un report du Brexit de l'UE jusqu'au 31 janvier 2020 – à moins que les députés n'approuvent un nouvel accord ou votent en faveur d'une sortie sans accord avant le 19 octobre. Après avoir déjà perdu sa majorité parlementaire mardi, 21 députés conservateurs se sont révoltés contre Johnson. Comme prévu, il a répondu en présentant une motion pour la tenue d’élections générales anticipées le 15 octobre.

Johnson calcule que, allié au parti du Brexit de Nigel Farage, il peut obtenir une majorité parlementaire plus importante en attisant le nationalisme pro-Brexit, puis mettre en œuvre son programme de réductions d'impôts pour les sociétés et les riches et d’austérité brutale pour la classe ouvrière. Il sait également que toute démarche qu'il entreprendra contre l'Union européenne bénéficiera de l'appui total du président américain Donald Trump, qui a tweeté mercredi: «Boris sait comment gagner.»

Politiquement, rien de tout cela ne serait possible sans le rôle joué par Corbyn en empêchant la classe ouvrière d’intervenir politiquement pour défendre ses propres intérêts dans les conditions de la plus grande crise à laquelle l’impérialisme britannique soit confronté depuis plus d’un demi-siècle. Mercredi, la politique de Corbyn a atteint les bas-fonds quand il a déclaré que le parti travailliste voterait contre une élection, à moins que l'on garantisse l’impossibilité d'un Brexit sans accord.

En vertu de la Loi sur la durée des parlements, une majorité des deux tiers est nécessaire pour terminer le mandat d’un gouvernement, ce qui signifie que la motion de Johnson a été rejetée. Il a répondu en déclarant: «C'est la première fois dans l'histoire que l'opposition ait voté la confiance au gouvernement de Sa Majesté.»

Il n’y a toujours pas d’entente sur le moment où le Parti travailliste voudrait soutenir des élections générales. Les principaux dirigeants blairistes, dont le secrétaire fantôme au Brexit, Keir Starmer, ainsi que l’allié clé de Corbyn, le ministre fantôme des Finances, John McDonnell, ont annoncé qu’une élection anticipée ne serait pas envisagée avant que l'UE n’ait accepté une prolongation pour retarder le Brexit.

Quelle que soit la date d’une élection, Corbyn cherche, en ne proposant aucune perspective indépendante de la faction bourgeoise en faveur de rester (Remain) dans l’UE, à faire en sorte que la classe ouvrière n’y gagne rien.

Des élections générales tenues dans des conditions où des millions de personnes sont confrontées à des difficultés sociales croissantes et veulent mettre fin à l'austérité du Parti conservateur se dérouleront sous la forme d'un référendum de facto sur le Brexit, où Johnson se présentera comme le défenseur de la «volonté du peuple» contre l'élite du Parlement. Cela aggravera inévitablement la division dangereuse au sein de la classe ouvrière amorcée par le torrent de mensonges des deux côtés du clivage sur le Brexit.

Le démasquage de la prétention de Corbyn de représenter une alternative de gauche s'est déroulé parallèlement à l'aggravation de la crise sur le Brexit. L’ancien Premier ministre conservateur David Cameron s'était déjà engagé à organiser un référendum sur l'adhésion à l'Union européenne pour tenter de surmonter les divisions amères au sein de son parti lorsque Corbyn a été élu à la tête des travaillistes en septembre 2015 – promettant de mettre fin à la période propatronale et proguerre de Blair et Brown.

Au lieu de cela, Corbyn s’est consacré à préserver la domination des blairistes, ceci pour prouver que la classe dirigeante britannique n’avait rien à craindre de sa direction du parti.

Lors du référendum de juin 2016, la majorité des grandes entreprises britanniques ont soutenu le maintien du pays dans l’UE, estimant que ceci était essentiel à leur compétitivité internationale. La campagne du Remain était également soutenue par le gouvernement Obama et par toutes les grandes puissances européennes, craignant qu'une sortie britannique ne serve de catalyseur à l'effondrement de l'UE et même à la mise en péril de l'alliance de l'OTAN. Alors que le Parti conservateur était en état de guerre civile, le Parti travailliste de Corbyn a été le fer de lance de la campagne pour rester dans l’UE.

Comme l'a expliqué le Parti de l'égalité socialiste britannique (SEP), «Corbyn s'est présenté comme un menteur et un apologiste professionnel de l'UE dans le but de la rendre plus acceptable pour ceux qui sont repoussés par le chauvinisme néfaste de la campagne pro-Brexit».

«Corbyn affirme que l'UE est une source de richesse et d'emplois et qu'elle peut être réformée pour devenir une “Europe sociale”», a poursuivi le SEP, en passant «sous silence les crimes sociaux commis par l'UE en Grèce, en Irlande, en Espagne et au Portugal …»

Le référendum a été perdu parce que Cameron, Corbyn et autres ne comptaient pas sur l'aliénation massive des travailleurs de l'élite politique, dont Bruxelles, que les partisans pro-Brexit ont pu exploiter.

Les blairistes ont réagi en demandant la destitution de Corbyn. Mais grâce au flux d’adhésion au parti de centaines de milliers de jeunes et travailleurs, il fut réélu en 2016 avec une majorité encore plus grande, divisée sur le Brexit mais unie dans son désir de voir un changement social.

Cameron a été contraint de démissionner après le référendum, laissant la place à Theresa May – et Corbyn a toujours refusé de se battre. En 2017, calculant que la guerre civile à sens unique au sein du Parti travailliste apporterait des gains conservateurs, May a convoqué des élections législatives anticipées qui ont plutôt entraîné un renforcement du soutien au Parti travailliste et réduit les conservateurs à un gouvernement minoritaire. Corbyn a répondu par une autre retraite devant les blairistes, s’opposant aux demandes des membres du parti de les priver de leurs sièges parlementaires, alors même que ses partisans étaient victimes d’une chasse aux sorcières par les blairistes et leurs accusations mensongères d'un «antisémitisme de gauche».

Lorsque le gouvernement de Theresa May a été au bord de l'effondrement à cause du Brexit en avril, Corbyn l'a secourue en abandonnant les appels à des élections générales et en entamant des semaines de discussions sur la manière de défendre «l'intérêt national». May a de toute façon été renversée, mais par sa faction extrémiste du Brexit qui l'a remplacée par Johnson en tant que deuxième Premier ministre conservateur non élu.

Ayant facilité la formation du gouvernement le plus à droite de l’histoire de l’après-guerre, Corbyn a franchi une nouvelle étape dans son avilissement devant les grandes entreprises en proposant de diriger un «gouvernement intérimaire» réunissant tous les partis d’opposition pro-UE, en alliance avec les conservateurs pro-européens, contre Johnson, pour retarder le Brexit et déclencher ensuite des élections générales. Même lorsque cela a été rejeté, il a accepté de mettre de côté sa motion de censure contre Johnson en faveur du projet de loi de Benn – s’attirant les éloges de Tony Blair pour s'être «comporté de manière responsable» et «avoir placé le pays avant tout».

La classe ouvrière doit rompre avec Corbyn et le Parti travailliste.

Il n'y a aucune possibilité d’un retour à un passé réformiste préconisé par Corbyn, fondé sur une régulation économique nationale, dans des conditions du capitalisme mondialement organisé. Tout recours au nationalisme comme réponse à l'austérité dictée par l'UE ou aux appels à une réforme de l'UE elle-même ne signifiera que des attaques sociales encore plus profondes, des mesures protectionnistes liées à la guerre commerciale et le militarisme: et encouragera la xénophobie anti-immigrée et la montée de l’extrême droite.

Les tensions nationales à l'origine du Brexit ne sont qu'une manifestation de l'éruption mondiale d'antagonismes interimpérialistes provoquée par la vive concurrence entre puissances rivales pour le contrôle des marchés mondiaux. Si ces tensions suivent leurs cours, elles mènent inévitablement à un régime autoritaire, la guerre commerciale et la guerre militaire.

Mais ces mêmes antagonismes constituent l’impulsion objective pour le développement d’un puissant mouvement d’opposition au sein de la classe ouvrière. Les efforts de la classe capitaliste et de ses gouvernements pour être compétitifs à l'échelle mondiale exigent une attaque contre les emplois, les salaires et les conditions des travailleurs de tous les pays.

La classe ouvrière a réagi par une vague de grèves et de manifestations dans toute l'Europe et au niveau international, défiant les efforts en cours des partis sociaux-démocrates et des syndicats pour réprimer la lutte de classe. Ces luttes doivent maintenant être consciemment unifiées – à travers toutes les frontières nationales et contre l’ennemi capitaliste commun, dans un mouvement social et politique unifié de la classe ouvrière britannique et européenne pour les États socialistes unis d’Europe.

(Article paru en anglais le 5 septembre 2019)