Nouveau gouvernement de coalition 5 étoiles-démocrate en Italie

Par Alex Lantier
6 septembre 2019

Un gouvernement de coalition fragile entre le Parti démocrate (PD) et le Mouvement cinq étoiles (M5S) était assermenté à 8 h hier matin à Rome.

Avant-hier, le Premier ministre italien sortant, Giuseppe Conte, a informé le Président Sergio Mattarella qu’il avait trouvé au Parlement le soutien nécessaire pour un gouvernement de coalition M5S-PD. Il y a un mois, le 8 août, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini de la Léga néofasciste avait retiré son soutien au gouvernement M5S-Lega de Conte, le faisant tomber. Salvini cherchait à déclencher de nouvelles élections, espérant former son propre gouvernement en alliance avec le parti fasciste Fratelli d’Italia. La coalition de M5S et le PD est une tentative désespérée de bloquer les élections et de maintenir le M5S au pouvoir.

Alors qu’il annonçait son nouveau gouvernement à la presse, Conte a affirmé: «Sur la base de notre programme orienté vers l’avenir, nous consacrerons notre énergie, nos compétences et notre passion à rendre l’Italie meilleure dans l’intérêt de tous ses citoyens».

Mais le nouveau gouvernement du M5S-PD, bricolé en coulisses dans des accords dont l’objectif déclaré était d’éviter les élections et toute participation de la population, n’est pas une alternative à son prédécesseur d’extrême droite. Il maintiendra l’austérité de l’Union européenne (UE) et l’assaut contre les réfugiés, le mettant sur une trajectoire de collision avec la classe ouvrière. Il ouvre également la porte à Salvini et à ses alliés, qui se font passer pour des défenseurs de la démocratie et du processus électoral et des opposants à l’austérité. Mais, en même temps, ils intensifient leur propagande nationaliste et anti-réfugiée virulente.

Roberto Gualtieri, membre du Parti communiste italien stalinien (PCI) et maintenant membre du PD, dirigera l’offensive d’austérité en tant que ministre de l’Économie. La dette de l’Italie s’élevant à 2,3 mille milliards d’euros, soit 132 pour cent du produit intérieur brut (PIB) du pays, Bruxelles devrait exiger des dizaines de milliards d’euros en mesures d’austérité. Le budget italien de cette année doit être négocié d’ici octobre.

Le Monde a salué la nomination de Gualtieri comme «offrande de paix» à l’UE: conseiller des gouvernements proassainissement du PD sous Matteo Renzi et Paolo Gentiloni, il est largement attendu qu’il mette en œuvre sans pitié les coupes sociales imposées par Bruxelles. Déjà, le chômage s’élève à plus de 10 pour cent et à près d’un tiers des jeunes de 15 à 24 ans en Italie. Une plus grande austérité aurait probablement pour effet de ravager son économie, qui s’est contractée au second semestre de 2018 et qui ne devrait croître que de 0,1 pour cent cette année, soit une croissance anémique.

Conte a nommé Roberto Speranza, chef du petit Parti libre et égal (LEU), ministre de la Santé, apparemment pour s'assurer que son gouvernement puisse compter sur le soutien du LEU lors du prochain vote de confiance. Il a divisé tous les postes ministériels restants sauf un entre le M5S et le PD.

Le leader du M5S, Luigi di Maio, deviendra ministre des Affaires étrangères, tandis que Lorenzo Guerini, un associé de Renzi au PD, sera nommé ministre de la Défense. Conte a nommé également l’ancienne préfète de police de Milan, Luciana Lamborghese, qui n’est affiliée à aucun parti politique, pour remplacer Salvini comme ministre de l’Intérieur. Ensemble, ils auront pour tâche de poursuivre l’assaut contre les réfugiés que Salvini a fait de sa politique de marque, provoquant des protestations de masse dans plusieurs villes italiennes.

Même si Salvini refusait publiquement et agressivement d’admettre des réfugiés de la Méditerranée en Italie, en réalité, les grandes lignes de sa politique d’immigration ont été mises en place par son prédécesseur du PD. Le ministre de l’Intérieur du PD, Marco Minniti, a travaillé avec l’UE pour sceller la mer Méditerranée. Ils ont établi les garde-côtes et les camps de concentration libyens afin de traquer les navires de réfugiés et emprisonner les réfugiés dans des conditions horribles en Afrique, et empêcher l’arrivée de réfugiés africains en Europe.

Dans une chronique parue mercredi, le quotidien La Repubblica s’est dit confiant que le nouveau gouvernement continuerait d’attaquer les réfugiés: «Depuis au moins vingt ans, nos dirigeants, de toutes les couleurs politiques, partagent la même conviction: l’immigration est une bombe qui ne peut être désamorcée qu’en arrêtant son flux. Bien qu’il puisse y avoir des désaccords sur la façon de traiter ceux qui traversent nos frontières – intégration ou discrimination – il n’y en avait pas sur la priorité absolue de limiter les nouveaux arrivants».

Signe indubitable de l’orientation anti-travailleuse du nouveau gouvernement, l’UE et Berlin lui ont manifesté leur soutien. Günther Oettinger, membre du parti de la chancelière allemande Angela Merkel, la CDU (Union chrétienne-démocrate), s’est félicité de cette annonce. Il a déclaré à la radio allemande SWR que les fonctionnaires de l’UE à Bruxelles étaient prêts à «tout faire pour faciliter le travail du nouveau gouvernement italien lorsqu’il entrera en fonction et ainsi le récompenser».

De même, Confindustria, la confédération des grandes entreprises italiennes, l’a félicitée pour «se concentrer sur l’économie réelle et se montrer sensible aux questions de développement».

La formation du dernier gouvernement M5S-PD exprime clairement les problèmes fondamentaux auxquels la classe ouvrière a fait face au cours des trois dernières décennies. Quand la bureaucratie soviétique a restauré le capitalisme et dissout l’URSS en 1991, le PCI s’est dissout et s’est scindé entre le PD et la pseudo-gauche Rifondazione Comunista. La classe ouvrière a dû faire face à la trahison ouverte de ce que la bourgeoisie a faussement promu comme politique de «gauche». Cela a permis aux forces fascistes de dénoncer les politiques de guerre et d’austérité mises en œuvre par le PD et la Rifondazione, et de se présenter comme des amis du peuple.

La décision de Salvini de dissoudre le gouvernement M5S-Lega et de passer dans l’opposition, une décision vue comme un suicide politique par certaines critiques, lui a permis de continuer la même stratégie. Le M5S, fondé par l’humoriste Beppe Grillo en 2009, à la suite du tristement célèbre vote de Rifondazione en faveur des réductions de la retraite du PD et au soutien à la guerre en Afghanistan, s’est proclamé l’alternative pour combattre la corruption de la gauche comme celle de la droite. Aujourd’hui, il est mis à nu comme un allié des néofascistes et maintenant du PD, qu’il qualifiait auparavant de parti le plus corrompu de l’Italie.

Salvini prend des mesures énergiques pour exploiter la faillite du nouveau gouvernement M5S-PD et préparer son retour au pouvoir, peut-être après que le M5S et le PD auront adopté le budget d’austérité. Après l’avoir dénoncé comme «un gouvernement de Paris, Berlin et Bruxelles», il a appelé à une manifestation néofasciste le 19 octobre à Rome. En réponse à l’annonce du nouveau gouvernement faite mercredi par Conte, Salvini l’a dénoncé et a publiquement fait appel à l’opposition à Conte parmi la police et les forces armées.

«De nombreux policiers, carabiniers, pompiers, financiers et policiers m’ont dit ou écrit que “vous serez toujours notre ministre”», a déclaré Salvini. Il a dit qu’ils devraient considérer le nouveau gouvernement Conte comme une simple «transition», a-t-il ajouté: «Ce matin, j’ai salué des centaines d’employés du ministère de l’Intérieur. J’ai vu des larmes et j’ai demandé de les transformer en un sourire. Je comprends la colère de voir naître ce gouvernement insensé.»

Il existe de puissantes traditions antifascistes dans la classe ouvrière en Italie et dans toute l’Europe, depuis la résistance à Mussolini et à Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale. Étranglées à maintes reprises par le PCI stalinien et ses descendants dans le PD et sa périphérie petite-bourgeoise, ces traditions ne peuvent cependant trouver leur expression que dans la construction d’une véritable direction socialiste et internationaliste dans la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 5 septembre 2019)