États-Unis affirment un «cessez-le-feu» établi suite à l'invasion turque de la Syrie

Par Bill Van Auken
19 octobre 2019

Le gouvernement Trump a déclaré jeudi qu'il avait remporté une victoire diplomatique majeure en négociant un «cessez-le-feu» dans l'offensive turque de huit jours contre la milice kurde YPG dans le nord de la Syrie. Le 6 octobre, le président américain lui-même avait donné son feu vert à l'invasion lors d’un appel téléphonique avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, et puis a retiré les forces spéciales américaines déployées à la frontière syro-turque pour faciliter l'opération.

Le «cessez-le-feu» a été annoncé lors d'une conférence de presse convoquée par le vice-président américain Mike Pence et le secrétaire d'État Mike Pompeo à l'ambassade des États-Unis à Ankara, une affirmation immédiatement démentie par des responsables turcs qui ont souligné qu'ils ne s’associeraient jamais à un tel accord avec des «terroristes». Ankara considère les YPG, qui servaient de principale force terrestre pour le compte du Pentagone dans la prétendue guerre contre l'État islamique, comme une filiale du PKK, le mouvement séparatiste kurde en Turquie, contre lequel la Turquie a mené une campagne brutale de contre-insurrection au cours des trois dernières décennies.

Le ministère turc des affaires étrangères a publié jeudi après-midi une «Déclaration commune américano-turque sur le nord-est de la Syrie» en 13 points. Le document ne mentionne nulle part un cessez-le-feu, mais indique que la Turquie «mettra en pause» son offensive en Syrie pendant 120 heures «pour permettre le retrait des YPG». Une fois que la milice kurde aura été chassée de la frontière syro-turque, le principal objectif de l'invasion turque, la campagne militaire baptisée Opération Paix Printemps sera interrompue, conformément aux termes de l'accord.

Le document commence par l’affirmation du statut des États-Unis et de la Turquie en tant qu'alliés de l'OTAN, puis déclare que Washington comprend «les préoccupations légitimes de sécurité d'Ankara à la frontière sud de la Turquie» et affirme son engagement à «protéger les territoires et les populations de l'OTAN contre toutes menaces».

Mevlut Cavusoglu, ministre turc des affaires étrangères, a déclaré après la réunion entre Erdogan et les responsables américains: «Nous avons obtenu ce que nous voulions [...] Cela signifie que les États-Unis ont approuvé la légitimité de nos opérations et de nos objectifs.»

L'accord promet également qu'aucune nouvelle sanction américaine ne sera imposée contre la Turquie et que les sanctions existantes seront levées une fois que les opérations militaires en Syrie s’arrêtent.

L'invasion par l'armée turque a tué plusieurs centaines de personnes et mis au moins 200.000 Kurdes syriens en fuite vers le sud pour sauver leurs vies. Des atrocités ont été attribuées à des milices islamistes soutenues par la Turquie, issues des mêmes forces liées à Al-Qaïda qui étaient auparavant armées et financées par la CIA lors de la guerre de changement de régime menée contre le gouvernement du président Bachar al-Assad.

Avec son attitude affectée, Trump a expliqué devant la télévision à Fort Worth, au Texas, que l’accord passé avec la Turquie - autrement dit l’acceptation par Washington de toutes les exigences d’Ankara - est historique, «quelque chose qu’ils essaient d’obtenir depuis 10 ans, tout le monde, et ils n’ont pas pu». Il a affirmé que «des millions de vies» avaient été sauvées, comme si la pause dans les combats à la frontière nord de la Syrie signifiait la fin du conflit vieux de huit ans dans le pays. Il a attribué cet accord à son approche «non conventionnelle» et à son «amour brutal».

Dans une rare déclaration véridique, Trump a reproché au gouvernement Obama d'avoir «perdu plus d'un demi-million de vies en très peu de temps dans la même région» lors de la longue opération de changement de régime lancée en 2011.

La veille de la réunion Pence-Erdogan à Ankara, Trump avait déclaré lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche que les combats à la frontière turco-syrienne n'avaient «rien à voir avec nous» et n'étaient «pas notre problème». Il s'est référé avec mépris aux YPG qui ont subi quelque 11.000 pertes de vies en lien avec l'intervention américaine en Syrie, suggérant qu'il s'agissait de mercenaires qui furent «payés beaucoup d'argent pour se battre», ajoutant qu'ils n'étaient «pas des anges».

En réponse aux critiques croissantes bipartites, la Maison Blanche a également publié une lettre à Erdogan du 9 octobre dans laquelle Trump avertissait le président turc qu'il serait perçu comme un «diable» si la Turquie poursuivait son offensive, tout en lui disant: «Ne soyez pas un dure à cuire. Ne soyez pas stupide!». Les responsables turcs ont rapporté qu'Erdogan avait jeté la lettre à la poubelle et avait réagi en intensifiant l'assaut militaire en Syrie.

La déclaration commune publiée jeudi déclare l'accord entre les États-Unis et la Turquie sur la création d'une «zone de sécurité afin de répondre aux préoccupations de la Turquie en matière de sécurité nationale», ajoutant que cette zone sera «principalement sécurisée par les forces armées turques et que les deux parties augmenteront leur coopération concernant tous les aspects de sa mise en œuvre.»

La déclaration ne donne aucune définition précise de la «zone de sécurité», ni ne précise le rôle que les États-Unis joueront dans son imposition. Pence a déclaré à la conférence de presse à Ankara qu'il s'étendrait à environ 30 km au sud de la frontière turco-syrienne, mais n'a donné aucune indication quant à sa longueur sur la frontière. Le gouvernement Erdogan a indiqué son intention d'occuper une bande de 320 km couvrant la totalité du nord-est de la Syrie, de l'Euphrate à la frontière syrienne avec l'Irak.

Ankara a longtemps préconisé la création d'une «zone de sécurité» à l'intérieur de la frontière syrienne, à la fois pour diviser la région semi-autonome taillée par les Kurdes et pour créer un espace pour la formation et l'armement des milices islamistes afin d'intensifier la guerre civile sectaire sanglante déclenchée dans le but de renverser Assad. Erdogan a également déclaré son intention d'envoyer des millions de réfugiés syriens sunnites arabes en Turquie dans la «zone», un exercice de nettoyage ethnique contre les Kurdes.

La demande en faveur d’une telle «zone» fut reprise par les républicains américains, comme le feu sénateur John McCain, ainsi que des démocrates tels que Hillary Clinton, qui l’intégra dans sa plate-forme présidentielle de 2016. Tous deux la préconisèrent comme un moyen de poursuivre la guerre pour un changement de régime en Syrie.

Le commandant des forces kurdes en Syrie, Mazloum Abdihas, a déclaré à la télévision kurde que les milices YPG et les soi-disant Forces démocratiques syriennes, qui combattaient auparavant comme des mandataires américains, respecteront l'accord annoncé à Ankara. Il a toutefois ajouté que le prétendu cessez-le-feu ne couvre que la bande de territoire de 100 km située entre les villes frontalières syriennes d'al-Abyad et de Ras al-Ain, où les forces armées turques ont concentré leur offensive.

La proposition américano-turque de délimiter une «zone de sécurité» est encore compliquée par le déploiement des troupes du gouvernement syrien avec les unités militaires russes, qui se sont installées dans les villes de Kobane et Manbij, reprenant des bases abandonnées par les forces spéciales américaines que Trump a ordonné de se retirer. Les troupes gouvernementales syriennes se sont également installées à Raqqa, l'ancienne «capitale» de l'Etat islamique, décimée par les frappes aériennes américaines.

Les milices kurdes ont annoncé dimanche avoir invité le gouvernement syrien et les forces russes à combler le vide laissé par le retrait des troupes américaines afin de protéger la population de l'invasion turque. Selon certaines informations, des miliciens des YPG dans les zones frontalières se seraient intégrés aux forces gouvernementales.

Alors que Pence avait affirmé lors de la conférence de presse à Ankara que le gouvernement Erdogan avait accepté de ne lancer aucune action militaire dans la ville syrienne de Kobané, le ministre des affaires étrangères Cavusoglu a contredit directement le vice-président américain, en déclarant: «Nous n'avons fait aucune promesse concernant Kobané», et que la question serait discutée avec la Russie.

Le délai de 120 heures pour l'achèvement du retrait des forces YPG de la zone frontalière et l'initiation d'un arrêt complet des opérations militaires turques coïncide parfaitement avec le voyage prévu par Erdogan dans la ville balnéaire de la mer Noire de Sochi pour sa réunion avec le président russe Vladimir Poutine.

La Russie a insisté sur le fait que le contrôle de la frontière nord de la Syrie, ainsi que de l’ensemble du territoire syrien, soit placé sous le contrôle du gouvernement de Damas. En même temps, Moscou a exprimé sa sympathie pour les «préoccupations de sécurité» de la Turquie et s'est engagé à ce que les forces des YPG soient retirées de la zone frontalière.

Le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov et son homologue iranien Mohammed Javad Zarif ont convenu jeudi lors d'un appel téléphonique de la nécessité de stabiliser la zone frontalière à l'est de l'Euphrate par un «dialogue entre Damas et Ankara, ainsi qu'entre les autorités syriennes et des représentants des Kurdes syriens», selon un communiqué du ministère russe des affaires étrangères.

L’ordre donné par Trump de retirer partiellement les troupes américaines du nord-est de la Syrie, présenté en tant que réalisation de sa promesse populiste et nationaliste de mettre fin aux «guerres éternelles» des États-Unis au Moyen-Orient et en Afghanistan, a déclenché une tempête politique à Washington.

La Chambre des représentants américaine a voté mercredi par 354 voix contre 60 en faveur d'une résolution condamnant l'action de Trump en Syrie, il y a deux fois plus de républicains qui ont voté pour la résolution que de républicains qui ont voté contre.

Les rédacteurs du Wall Street Journal, en général des soutiens de droite pour la politique de Trump, ont publié jeudi un éditorial intitulé «Kurdes 354, Trump 60».

«La réprimande envoie un message de perte de confiance dans le jugement du président en matière de politique étrangère, qui pourrait se poursuivre dans d'autres domaines», indique l'éditorial, faisant référence à la menace de destitution. Il ajoute: «M. Trump a tort de supposer que tous les républicains le suivent sur le chemin du retrait des engagements mondiaux. La plupart des républicains croient encore à la prééminence mondiale américaine et à l'utilisation robuste du pouvoir militaire lorsque cela est justifié.»

Tout en condamnant la «trahison» par le Pentagone de ses anciennes forces par procuration kurdes, la principale préoccupation des politiciens des deux partis de la grande entreprise est que Trump a cédé du terrain au Moyen-Orient à la Russie et à l'Iran.

Face à la montée de la crise politique, à l'intensification de la lutte de classe et aux tensions sociales aux États-Unis, la menace d'une escalade du militarisme américain dans la région s'intensifiera, indépendamment de l'accord conclu à Ankara. Le danger est que les conflits de plus en plus complexes sur la frontière turco-syrienne puissent dégénérer en une guerre plus vaste, qui implique toute la région ainsi que les deux grandes puissances nucléaires du monde, les États-Unis et la Russie.

(Article paru en anglais le 18 octobre 2019)