Bain de sang à Bagdad

Par Bill Van Auken
20 novembre 2019

Le nombre de morts dans les manifestations de masse qui ont secoué l'Irak au cours des sept dernières semaines est passé à plus de 330, avec environ 15.000 blessés. Les jeunes Irakiens ont continué à descendre dans la rue au mépris d'une répression féroce pour revendiquer des emplois, l'égalité sociale et la fin du régime politique totalement corrompu créé par l'occupation américaine qui a suivi l'invasion criminelle américaine du pays en 2003.

Un manifestant blessé est transporté d'urgence dans un hôpital lors d'une manifestation à Bagdad, en Irak, le samedi 26 octobre 2019. (AP Photo/Khalid Mohammed)

La plupart des personnes tuées ont été abattues à balles réelles, y compris de tirs de mitrailleuses et des tireurs d'élite, aussi bien que au hasard dans des foules et contre des manifestants identifiés. D'autres ont subi d'horribles blessures mortelles causées par des grenades lacrymogènes de qualité militaire tirées à bout portant sur les manifestants, dans certains cas avec des boîtes qui se sont logés dans le crâne ou les poumons des victimes. En outre, des canons à eau ont été utilisés, pulvérisant de l'eau bouillante sur les manifestations.

Des disparitions forcées ont été signalées, tandis que des familles de victimes tuées par balle par les forces de sécurité ont été contraintes de signer des déclarations reconnaissant ces décès comme étant «accidentels» afin de pouvoir recevoir les corps de leurs proches.

Cette brutalité n'a réussi qu'à entraîner des couches de plus en plus larges de la population, et en particulier des couches croissantes de la classe ouvrière irakienne, dans les mobilisations antigouvernementales. À Bagdad, les manifestants ont réussi à occuper trois ponts stratégiques sur le Tigre qui mènent à la zone verte hautement fortifiée, où se trouvent des bâtiments gouvernementaux, des villas de hauts fonctionnaires, des ambassades, des bureaux de sous-traitants de l'armée et d'autres organismes étrangers.

Dans le sud du pays, les manifestants ont de nouveau assiégé le principal port irakien du golfe Persique, Umm Qasr, près de Bassorah, réduisant son activité de plus de 50 %. Les travailleurs du pétrole ont annoncé dimanche qu'ils allaient se mettre en grève générale pour soutenir les manifestants, et des colonnes de travailleurs organisées par les syndicats irakiens ont afflué sur la place Tahrir pour soutenir les manifestations. Dans le cœur chiite au sud de l'Irak, les syndicats d'enseignants ont mené un mouvement de grève générale qui a entraîné la fermeture de la plupart des villes.

Ce n'est que dans les zones à prédominance sunnite du nord de la province d'Anbar et de Mossoul, en ruines à à cause des bombardements pendant la «guerre» américaine contre l'EI (État islamique), que le mouvement de protestation n'a pas réussi à faire descendre les masses dans les rues. Il ne s'agit pas d'un manque de solidarité, mais plutôt de peur de la menace d'une nouvelle offensive militaire contre tout signe d'opposition. Même ceux de la région qui ont exprimé leur solidarité sur Facebook ont été arrêtés par les forces de sécurité, tandis que les autorités ont clairement indiqué que toute personne qui s'oppose au gouvernement sera traitée comme «terroristes» et sympathisants de l'EI.

Si un événement proche de ce niveau de révolte populaire de masse et de répression meurtrière avait lieu en Russie, en Chine, au Venezuela ou en Iran, on peut facilement imaginer le genre de couverture totale qu'il recevrait des médias capitalistes aux États-Unis. Pourtant, les événements irakiens ont été pratiquement ignorés par les réseaux de radiodiffusion et les principaux médias écrits. Ce n'est certainement pas par manque d'intérêt populaire dans le pays.

Après tout, quelque deux millions de soldats américains, d'employés civils du gouvernement et d'entrepreneurs privés se sont rendus en Irak entre l'invasion américaine de 2003 et le retrait de la plupart des troupes américaines par le gouvernement Obama en 2011. Quelque 4500 soldats américains y ont perdu la vie, tandis que des dizaines de milliers d'autres sont revenus blessés et souffrant du syndrome de stress post-traumatique (SSPT). En à peine trois ans, l'intervention américaine a été renouvelée avec l'envoi de plusieurs milliers de soldats américains supplémentaires pour reprendre les villes perdues par les forces de sécurité formées et équipées par les États-Unis et qui ont été prises par l'EI.

La réaction des médias américains est un silence coupable et honteux. Les événements en Irak sont une expression frappante de l'abjecte criminalité et de l'échec de l'ensemble du projet impérialiste américain dans ce pays, de sorte que moins on en parle, mieux c'est.

Ceux qui remplissent les rues sont, dans l'ensemble, une génération formée par l'invasion et l'occupation américaines, ainsi que par la violence continue qui a suivi. Ils ont vécu ce que le World Socialist Web Site qualifiait à l'époque d'acte de «sociocide», la destruction systématique de toute une société qui avait été avant 2003 l'une des plus avancées du Moyen-Orient. On estime à plus d'un million le nombre de victimes de cette guerre criminelle, lancée sur la base de mensonges concernant les «armes de destruction massive», et quelque deux millions de personnes restent déplacées.

Là, ils luttent pour faire tomber un régime qui est bel et bien le produit direct de l'occupation américaine, formée sur la base d'une constitution rédigée par des responsables américains. Il a été conçu pour servir la stratégie de division de Washington afin d'organiser le gouvernement politique fantoche selon des lignes sectaires, lequel a contribué à alimenter une guerre civile sanglante qui a mené à d'autres conséquences désastreuses.

L'actuel Premier ministre irakien Adel Abdul-Mahdi est la personnification du régime politique corrompu et en faillite forgé par l'impérialisme américain. Il a commencé sa carrière comme membre du parti Baasiste irakien au pouvoir sous Saddam Hussein, avant de devenir l'un des principaux membres du Parti communiste irakien stalinien et de s'exiler en Iran comme loyaliste de l'ayatollah Khomeini. Ramené en Irak par des chars américains, il a rejoint le gouvernement fantoche créé par les autorités d'occupation américaines en 2004 en tant que «ministre des Finances.»

Comme ses prédécesseurs depuis 2004, il a présidé au pillage des richesses pétrolières de l'Irak pour enrichir le capital étranger, l'oligarchie locale au pouvoir et une couche de politiciens corrompus et leurs partisans. Pendant ce temps, dans un pays qui se targue d'avoir la cinquième plus grande réserve de pétrole au monde, le taux de chômage officiel des jeunes travailleurs en Irak est de 25 pour cent, près d'un quart de la population vit dans des conditions d'extrême pauvreté et des centaines de milliers de jeunes, dont de nombreux diplômés des universités, tentent chaque année d'entrer sur le marché du travail sans en trouver.

Ironiquement, Washington aussi bien que Téhéran s'opposent à la revendication des manifestants de la chute du régime. Les États-Unis et l'Iran ont poursuivi leurs intérêts respectifs par l'intermédiaire de l'administration de Mahdi, alors même que l'impérialisme américain se bat pour changer le régime en Iran afin d'éliminer un obstacle à l'hégémonie américaine dans le Moyen-Orient riche en pétrole.

Le Département d’État américain, surtout soucieux de sécuriser les bases américaines à partir desquelles des milliers de soldats américains continuent d'opérer en Irak, était initialement resté silencieux sur la répression sanglante des manifestants. Cependant, à la fin du mois dernier, après que des informations sur le fait que l'Iran avait négocié un accord entre les principaux partis politiques irakiens pour soutenir le maintien de Mahdi au pouvoir et supprimer l'opposition dans les rues avaient fait surface, Washington a commencé à exprimer un certain respect pour les revendications des manifestants.

Le département d'État a émis une vague menace de sanctions, ne désignant personne en particulier, mais indiquant que tout fonctionnaire coopérant avec l'Iran pourrait être pris pour cible. Pour l'instant, les États-Unis n'ont rien de mieux à proposer pour remplacer Mahdi et ses camarades voleurs. Ce sont les meilleurs que Washington ait pu trouver après avoir renversé Saddam Hussein.

Le New York Times, comme toujours l'outil servile de propagande des objectifs de guerre américains, a contribué à promouvoir le récit anti-iranien en publiant lundi ce qu'il prétendait être une «trouvaille» de communications secrètes du renseignement iranien illustrant les liens iraniens avec divers acteurs du gouvernement irakien. Une source prétendument inconnue - peut-être au sein de l'appareil de renseignement américain - a fourni ces prétendues communications à The Intercept, qui les a remis au New York Times.

Alors que les États-Unis poursuivent leurs objectifs de guerre régionale en Irak et que le gouvernement iranien s'efforce de réprimer les troubles sociaux qu'il craint de voir se propager au-delà de ses frontières - et les récentes protestations au sujet de la hausse des prix du carburant ont déjà eu lieu - la révolte en Irak indique une nouvelle voie pour le Moyen-Orient. Les masses sont descendues dans la rue pour défendre leurs intérêts de classe et lutter pour l'égalité sociale contre une élite politique qui a favorisé la division sectaire.
Il faut que ce mouvement soit armé du programme d'internationalisme socialiste défendu par le Comité international de la Quatrième Internationale pour unir les travailleurs en Irak, au Moyen-Orient et au-delà dans la lutte pour mettre un terme au système capitaliste, source de guerre et d'inégalités sociales.

(Article paru en anglais le 19 novembre 2019)