Canada: Unifor impose des reculs aux travailleurs des sociétés d'État de la Saskatchewan

Par Carl Bronski
22 novembre 2019

Unifor a imposé des reculs à 5000 travailleurs des sociétés d'État de la Saskatchewan en dépit d'une forte opposition. Bien que le plus grand syndicat du secteur privé du Canada se soit vanté que les votes de ratification des travailleurs ont massivement appuyé les accords, qui imposent des réductions salariales réelles, Unifor, dans un geste effrontément antidémocratique, refuse de divulguer le total final du vote.

La grève a été la plus importante à frapper la province depuis des décennies. Des travailleurs de SaskPower, SaskTel, SaskWater, SaskEnergy, l'Agence de la sécurité des eaux et deux filiales de SaskTel ont participé à cette lutte.
Immédiatement après qu'Unifor a annoncé le 20 octobre qu’il avait conclu des ententes de principe avec les sociétés d'État, il a demandé aux travailleurs de démanteler les lignes de piquetage et de retourner au travail. Unifor a refusé de divulguer les détails des conventions collectives proposées, et encore moins d'obtenir leur ratification avant de mettre fin à la grève. Le syndicat a agi ainsi parce que l'offre a manifestement abandonné les revendications des travailleurs. Le syndicat craignait clairement que si les conditions de l'accord pourri qu'il avait conclu avec le gouvernement de droite de la Saskatchewan avaient été rendues publiques immédiatement, les travailleurs se seraient rebellés et auraient refusé de mettre fin à leur grève de 17 jours.

Les craintes des bureaucrates syndicaux étaient fondées. Lorsque les travailleurs ont appris les conditions de la capitulation lors de réunions d'information dans l'ensemble de la province, bon nombre d'entre eux ont réagi avec indignation. Les participants ont déclaré aux médias locaux que plusieurs travailleurs avaient crié contre les dirigeants syndicaux avant de quitter les réunions en furie.

Pendant des mois, les responsables nationaux et locaux d'Unifor ont dit aux travailleurs qu'ils n'accepteraient pas la demande du gouvernement de «zéro pour cent d'augmentation salariale» – c'est-à-dire un gel des salaires – au cours des deux premières années des conventions quinquennales. Lors d'un rassemblement de 2000 grévistes à Regina après une semaine de grève, Dave Kuntz, président d'une section locale syndicale de SaskTel, a déclaré: «Nous savons ce qu'est l'équité. Nous savons que le coût de la vie est un point de repère équitable en matière d'équité. Les zéros ne suffisent pas. Zéro est une baisse de salaire dans mon esprit.»

Les travailleurs ont ensuite défilé dans les rues de la capitale provinciale en scandant: «Deux virgule trois, c'est assez pour Moe, c'est assez pour moi.» Le slogan faisait référence à la demande des travailleurs de recevoir une augmentation annuelle de 2,3 pour cent, soit la même augmentation que celle que le premier ministre du Parti de la Saskatchewan, Scott Moe, a proposée à l'assemblée législative pour les politiciens en place afin de se protéger contre l'inflation.

Mais des semaines après qu'Unifor eut mis fin à la grève, les travailleurs, qui voyaient pour la première fois le contenu de l'entente proposée et avaient reçu l'ordre de voter immédiatement sur celle-ci, ont été choqués d'apprendre que les ententes de principe prévoyaient deux ans d'augmentation salariale nulle et que, à la fin des ententes, dont la plupart sont de cinq ou six ans, ils toucheront beaucoup moins en termes réels que maintenant en raison de l'inflation, ce qui les rendra beaucoup plus vulnérables à l'avenir.

Les seuls travailleurs qui ne font pas l'objet d'une augmentation zéro-zéro sont ceux, beaucoup moins nombreux, qui travaillent pour les deux filiales de SaskTel, SecurTek et Directwest. Mais c'est seulement parce que leur salaire était déjà gelé depuis deux ans.

Les 3000 travailleurs de SaskTel ont reçu une augmentation de 5% sur cinq ans. Les travailleurs de SaskPower, de SaskWater et de SaskEnergy ont reçu 7% sur six ans et ceux de l'Agence des eaux, 6% sur six ans. Mis à part la durée prolongée de certains des accords, les salaires totaux ne différaient pas des revendications draconiennes initiales du gouvernement. Comme un travailleur, reflétant l'humeur des membres, s'est exclamé aux journalistes: «Quel était l'intérêt (de la grève)?» Il a ajouté que, bien que dégoûtés par la capitulation, de nombreux membres voteraient néanmoins en faveur du règlement en raison de difficultés économiques.

Pourtant, pour le président national d'Unifor, Jerry Dias, la grève a été un «succès». Les travailleurs ont obtenu «un contrat qu'ils méritent» après avoir mené «une grève directe historique» pour un accord «supérieur». Ces mensonges éhontés sont le lot de Dias et d'Unifor pour chaque recul qu'ils imposent aux travailleurs.

Tel un escroc à la petite semaine, Dias fait apparaître des «victoires» à partir des défaites amères subies par les membres d'Unifor à travers le pays.

Chez Bombardier, à Thunder Bay, où 200 travailleurs ont reçu des avis de mise à pied la semaine dernière, à titre d’«acompte» sur la mise à pied prévue de 350 autres travailleurs au printemps prochain, Dias s'est vanté de sa confrontation réussie avec la direction.

À Oshawa, où l'usine de GM Assembly sera fermée d'ici quelques semaines, éliminant définitivement les emplois d'au moins 5000 ouvriers de la production et des pièces automobiles de la région d'Oshawa, Dias a qualifié la catastrophe de «mitigée», car environ 300 emplois seraient au moins temporairement sauvés. Les travailleurs se souviendront que Dias a salué le règlement du contrat de restitution de GM en 2016 comme étant «historique» pour avoir supposément garanti les emplois à Oshawa.

Le contrat d'austérité mis de l'avant par Unifor et le gouvernement du Saskatchewan Party fait partie intégrante des attaques contre les travailleurs de la Saskatchewan et de tout le pays. Il y a deux semaines seulement, 11.000 fonctionnaires de la Saskatchewan affiliés au Syndicat des employés du gouvernement de la Saskatchewan ont également ratifié une entente qui réduira leurs salaires réels.

Pendant des années, le gouvernement au pouvoir du Saskatchewan Party a privé les sociétés d'État de leurs profits afin de compenser les déficits budgétaires créés par les réductions d'impôt accordées antérieurement aux sociétés et aux riches. Le parti est arrivé au pouvoir en 2007 après une désaffection populaire de masse à l'égard du Nouveau Parti démocratique qui, pendant 16 ans au pouvoir, a fermé 52 établissements médicaux et plus de 100 écoles, et est entré en conflit amer avec les infirmières et autres travailleurs du secteur public.

Le gouvernement du Saskatchewan Party de Moe a mis en œuvre des projets de privatisation dans l'ensemble de l'infrastructure provinciale depuis plus d'une décennie. Selon les estimations, plus de 1,1 milliard de dollars d'actifs publics a été vendu et au moins 1200 emplois ont été sous-traités au cours des dix dernières années. Moe est un partisan de la poursuite du démantèlement du système de santé publique du Canada par le biais de la privatisation et il s'est aligné sur les efforts du premier ministre de l'Alberta, Jason Kenney, un politicien de la droite dure, pour réviser le système fédéral de péréquation.

Les politiques anti-travailleurs en Saskatchewan reflètent les attaques contre la classe ouvrière qui prennent place partout au pays et à l'étranger. En Ontario, le régime très détesté du premier ministre Doug Ford sabre les services publics, l'aide aux étudiants, les prestations d'aide sociale, le salaire minimum et les normes du travail. Plus tôt ce mois-ci, Ford a obtenu l'adoption du projet de loi 124, qui plafonne les augmentations totales des salaires et des avantages sociaux de plus d'un million de travailleurs du secteur public à 1 % par année au cours des trois prochaines années. Comme Moe en Saskatchewan, Ford n'a pu mener à bien cette attaque que grâce aux syndicats qui démobilisent toute opposition ouvrière et acceptent l'austérité.

Le gouvernement conservateur de l'Alberta a récemment annoncé qu'il cherchait à réduire les salaires de 180.000 travailleurs du secteur public provincial de 2 à 5 pour cent. Au Québec, le gouvernement populiste de droite de la Coalition Avenir Québec a souligné son engagement envers l'austérité plus tôt ce mois-ci en consacrant la majeure partie d'un excédent budgétaire massif de plusieurs milliards de dollars au remboursement de la dette.

Il y a une résistance croissante à ces attaques. L’intensification des mesures prises par 5 000 travailleurs du transport en commun de Vancouver a commencé à avoir des répercussions sur les services aux usagers. Au cours des trois dernières semaines, près de deux cent mille enseignants du primaire et du secondaire de l'Ontario ont voté en faveur de la grève, contestant les coupes sauvages du gouvernement conservateur de Ford en matière d'éducation.

Cependant, la capitulation d'Unifor en Saskatchewan souligne une fois de plus que cette opposition naissante ne peut se transformer en une véritable lutte pour de meilleures conditions de vie et de travail que si les travailleurs rompent politiquement et de manière organisationnelle avec les syndicats procapitalistes. Ils doivent se battre pour établir des comités de grève de la base, afin d'appeler les travailleurs à travers le Canada et à travers le monde à mener une offensive contre l'austérité capitaliste et pour le pouvoir politique des travailleurs, et s’organiser pour défier les lois antigrèves.

(Article paru en anglais le 19 novembre 2019)