L’ancien chef des services secrets allemands publie un manifeste fasciste

Par Parti de l’égalité socialiste (Allemagne)
10 décembre 2019

Hans-Georg Maaßen, qui a dirigé de 2012 à 2018 l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (Verfassungsschutz), le service secret intérieur allemand, a publié dans le magazine suisse de droite Die Weltwoche un article qu’on ne peut que caractériser comme un manifeste fasciste. Die Weltwoche est l’organe officieux du Parti populaire suisse droitier, populiste et anti-immigrant. Roger Köppel, qui dirige le journal depuis 2001, est député du Parti populaire au Parlement suisse.

Dans un article intitulé «L’Allemagne a besoin d’un changement de cap», Maaßen prévient que le socialisme menace «l’avenir de l’Allemagne et la stabilité de notre démocratie». Il y a trente ans, les élites ouest-allemandes «ont sous-estimé les dangers de l’idéologie socialiste», écrit-il. «Dans l’euphorie de l’unification, elles ont supposé que le socialisme était vaincu et que l’adversaire déposait les armes. C’était, à mon avis, une supposition naïve pour laquelle il n’y avait aucune raison.»

Maaßen justifie sa mise en garde par une liste de dix points qui semblent directement recopiés du programme du parti d’extrême droite l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Il ne mentionne pas une seule fois le danger venu de la droite. Pour l’ancien chef des services secrets, la montée en puissance de l’AfD, les assassinats commis par le groupe terroriste d’extrême droite Parti national-socialiste souterrain (NSU), le meurtre du président du district de Kassel Walter Lübcke, l’attaque d’une synagogue à Halle, les réseaux droitiers dans la police et les forces armées, les menaces de mort contre les Juifs, les militants des droits de l’homme, les avocats et les politiciens ne représentent aucune menace pour la démocratie.

Il termine son papier par un appel à peine voilé à la formation d’un mouvement fasciste. «Nous devons être plus courageux et mobiliser les citoyens», écrit-il.

L'attaque du Verfassungsschutz contre le SGP

Maaßen est l’auteur d’un texte qui confirme tout ce que nous avons dit sur l’importance de l’attaque du Verfassungsschutz contre le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste – SGP). En tant que président de l’Office fédéral de protection de la Constitution, Maaßen était directement responsable de l’inscription du SGP dans le rapport du Verfassungsschutz de 2017 en tant que «parti d’extrême gauche» et «objet d’observation».

Nous avions prévenu à l’époque que cette attaque contre le SGP visait «toute critique socialiste du capitalisme et de ses conséquences» et qu’elle s’inspirait de la tradition de répression des mouvements socialistes, depuis les lois anti-socialistes de Bismarck jusqu’à la destruction des partis communiste et social-démocrate sous le IIIe Reich.

Le Verfassungsschutz a explicitement déclaré que le SGP poursuivait ses activités par des moyens légaux ni ne l’a accusé d’actions illégales ou violentes. La seule justification invoquée pour inclure le SGP dans son rapport était son programme socialiste. Le Verfassungsschutz a déclaré anti-constitutionnels «le plaidoyer en faveur d’une société démocratique, égalitaire et socialiste», «l’agitation contre les prétendus ‘impérialisme’ et ‘militarisme’», «une pensée en catégories de classe» et «la croyance en des classes inconciliablement opposées».

Dans son article de la Weltwoche, Maaßen dénonce tous ceux qui se réfèrent au socialisme, même de la manière la plus éloignée. Il déclare que ceux qui ne célèbrent pas la réunification et l’impérialisme allemand avec un nationaliste cocardier constituent une menace pour l’avenir de l’Allemagne. Il n’exclut même pas le SPD et le Parti de gauche de ses critiques.

Il accuse le SPD d’avoir trop peu fait pour réaliser l’unification allemande il y a 30 ans. Les intellectuels et les politiciens de gauche ouest-allemands se sont détournés terrrifiés lorsque les Allemands de RDA ont commencé à chanter «nous sommes un seul peuple» au début des années 1990, écrit-il. «La gauche n’a pas seulement renoncé à la réunification, elle n’était plus prête à se battre pour les valeurs de la République fédérale. C’est à mon avis l’un des chapitres les plus sombres de la gauche allemande et de la social-démocratie en particulier.»

Maaßen accuse le Parti de gauche d’avoir été «inexplicablement banalisé dans le discours public». En réalité, «le SED [l’ancien parti gouvernemental stalinien en RDA], qui s’appelle aujourd’hui le Parti de gauche, se situe dans une étonnante continuité tant dans son idéologie que dans son personnel, avec la dictature du SED».

Maaßen sait très bien que rien de tout cela n’est vrai. Au cours de sa carrière de 27 ans au ministère de l’Intérieur, il a travaillé en étroite collaboration avec le SPD et le Parti de gauche. Il a appris à les chérir comme piliers de l’ordre bourgeois. Il les attaque tout en ayant en vue une menace bien plus grande. Il se sert de la rhétorique anticommuniste de la guerre froide afin d’ouvrir la voie à un mouvement fasciste capable d’intimider et de supprimer sans pitié l’opposition croissante de la classe ouvrière et de la jeunesse.

Par «la menace, sous-estimée, de l’idéologie socialiste», il entend l’intérêt croissant des travailleurs et des jeunes pour les idées socialistes. Il entend aussi leur opposition au capitalisme, au militarisme et à l’extrémisme de droite, et leur volonté de descendre dans la rue pour atteindre leurs objectifs. Il craint que le SGP, qui, en tant que section allemande du Comité international de la Quatrième Internationale, a défendu le socialisme marxiste contre le capitalisme et le stalinisme, ne gagne une audience parmi eux.

Maaßen et la grande coalition

Maaßen n’est pas du tout un solitaire ayant perdu la tête. On l’a nommé à la présidence du Verfassungsschutz en août 2012 parce qu’il était bien connu pour ses vues politiques droitières.

Depuis 1991, ce juriste avait mené une carrière de haut niveau au ministère de l’Intérieur, obtenant des promotions auprès des ministres de la CDU, de l’Union chrétienne sociale (CSU) et du SPD. Déjà dans sa thèse de doctorat en 1997, intitulée «La situation juridique des demandeurs d’asile dans le droit international», Maaßen plaidait pour une politique des réfugiés extrêmement restrictive. Sous la direction du ministre de l’Intérieur du SPD Otto Schily, il a veillé à ce que Murat Kurnaz, originaire de Brême, ne puisse pas retourner en Allemagne, le forçant à rester enfermé sans inculpation dans le camp de prisonniers américain de Guantanamo Bay.

On l’a finalement nommé président du Verfassungsschutz pour couvrir ses liens étroits avec les réseaux néonazis violents. Peu de temps avant la nomination de Maaßen, il y avait eu l’annonce des dix meurtres racistes et nombreux attentats à la bombe et vols de banques perpétrés par le groupe terroriste NSU. Des crimes qui ont eu lieu entre 2000 et 2007 et sous le nez du Verfassungsschutz. Au moins 12 informateurs de l’agence d’espionnage avaient des liens étroits avec les partisans du NSU, mais tous ont affirmé n’avoir rien vu.

Maaßen a assumé la tâche de défendre et de préserver ce vaste réseau d’espions, ce qu’il a réussi à faire. Stephan E. qui a tué le président du district de Kassel Walter Lübcke le 2 juin dernier, faisait partie du même réseau d’extrême droite que le NSU. Il était, comme le NSU, en contact étroit avec des indicateurs du Verfassungsschutz.

Les sympathies de Maaßen pour l’AfD et ses liens avec ce parti étaient bien connus avant que la grande coalition ne prenne la décision l’an dernier de le mettre en retraite anticipée. Le rôle que lui et le Verfassungsschutz ont joué et continuent de jouer dans la montée de l’AfD souligne que la croissance de ce parti d’extrême droite est le résultat d’une conspiration au sein de l’élite au pouvoir. Ce rôle «ne peut être compris sans analyser le rôle du gouvernement, de l’appareil d’État, des partis politiques, des médias et des idéologues dans les universités» écrit Christoph Vandreier, le vice-secrétaire du SGP, dans son livre «Pourquoi sont-ils de retour?», qui analyse la montée de l’extrême droite en Allemagne.

Maaßen s’est entretenu à maintes reprises en secret avec des membres éminents de l’AfD alors qu’il était président du Verfassungsschutz. Mais cela n’a pas entravé sa carrière. Dans l’automne de 2018, il défend un déchaînement d’extrémistes de droite à Chemnitz. Le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer (CSU) et le dirigeant du SPD à l’époque, Andrea Nahles, voulaient même le promouvoir à un poste supérieur au ministère de l’Intérieur. Ce n’est qu’après avoir dénoncé son propre gouvernement lors d’une réunion des agences de renseignement européennes à Varsovie, qu’on l’a mis en retraite anticipée.

Toutefois, cela n’a pas changé un seul instant le rôle du Verfassungsschutz. Les liens étroits entre les forces d’extrême droite et les agences de sécurité continuent à être dissimulés sous le successeur de Maaßen, Thomas Haldenwang, de la CDU. La dernière édition du rapport du Verfassungsschutz mentionne à nouveau le SGP comme un parti d’extrême gauche. Tandis que l’AfD et sa périphérie d’extrême droite, y compris Pegida, la «Faction» de Björn Höcke au sein de l’AfD et les magazines Kompakt et Junge Freiheit, ne sont désignés qu’en tant que cibles présumées des «extrémistes de gauche».

Maaßen l’agitateur de droite

Depuis qu’on l’a mis en retraite anticipée avec une pension d’État cossue, Maaßen est apparu à plusieurs reprises en public comme agitateur d’extrême droite. Il est toujours membre de la CDU, où il représente la fraction de la droite dure, l’«Union des valeurs». Mais sa politique ne diffère guère de celle de l’AfD, avec laquelle il s’efforce de collaborer. Pendant les campagnes électorales de Saxe et de Thuringe, les membres de l’AfD et de Pegida l’ont chaleureusement accueilli lors de ses interventions.

Les dix points qu’il énumère dans Die Weltwoche pour justifier sa mise en garde contre la menace du socialisme sont également de la pure propagande de l’AfD. Par exemple, affirme Maaßen, «la liberté d’expression n’est plus garantie en Allemagne», car «on ne peut rien dire de mal des étrangers sans être immédiatement dénoncé comme raciste». Il se plaint des médias prétendument de gauche, «La grande majorité des journalistes allemands sympathisent avec les partis de gauche, mais la répartition entre les citoyens ordinaires semble très différente».

L’ancien président des services secrets dénonce le recours aux énergies renouvelables comme une perte de réalité et du «spiritualisme religieux». Maaßen dénonce comme «moralisation de la politique» toute politique fondée sur des catégories morales, telles que «philanthropie, humanité, résistance à la haine, au mal, etc.». «La société doit une fois de plus revenir à la primauté de la politique et du droit, et limiter la moralité à une affaire privée, là où elle a lieu d’être», ajoute-t-il.

Maaßen s’en prend aussi aux «politiques d’asile et de sécurité» du gouvernement allemand. Selon lui, elles répandent la peur, parce qu’elles donnent aux gens l’impression qu’ils ne sont pas les patrons dans leur propre maison. L’intégration de 2 millions de demandeurs d’asile a «largement isolé l’Allemagne en Europe», «contribué à la division de l’Europe» et entraîné «criminalité et terrorisme».

Maaßen se plaint qu’on traite « ceux qui pensent autrement en politique» comme des ennemis qui n’ont pas le droit de parler, avec lesquels on s’interdit d’avoir des contacts, qui peuvent être exclus, stigmatisés, isolés et discrédités». Par « ceux qui pensent autrement en politique» il entend exclusivement les extrémistes de droite. En revanche, il veut censurer les points de vue de gauche ou libéraux. Plus loin, il exprime la préoccupation « légitime qu’on enseigne de l’idéologie dans les écoles, que ce soit en matière de climat ou de politique des réfugiés».

Une nouvelle fois, l’article souligne pourquoi le Verfassungsschutz a inscrit le SGP sur sa liste d’organisations anti-constitutionnelles. Maaßen trouve «horrifiant et honteux que le corps des professeurs d’université permette que des collègues qui n’appartiennent pas au courant politique de gauche soient réduits au silence par des étudiants d’extrême gauche. La direction de l’université lève les mains en toute innocence, pendant que les personnes ciblées se trouvent seules devant une populace de gauche».

Maaßen ne cite pas de noms, mais il fait clairement référence à l’historien d’extrême droite berlinois Jörg Baberowski. Le SGP et son organisation de jeunesse, l’IYSSE, ont dénoncé publiquement Baberowski en 2014 parce qu’il avait soutenu l’apologiste nazi Ernst Nolte dans Der Spiegel et prétendait qu’ « Hitler n’était pas cruel». Nous avons averti que cette justification des crimes nazis était étroitement liée à la volonté du gouvernement de mettre fin à ce qu’il a appelé des décennies de « retenue militaire » allemande. «La renaissance du militarisme allemand exige une nouvelle interprétation de l’histoire qui minimise les crimes de l’ère nazie», écrivions-nous.

Depuis, la défense de Baberowski est devenue une obligation pour quiconque prône la relance du militarisme allemand. La direction de l’Université Humboldt, une série de professeurs et pratiquement tous les médias ont soutenu cet extrémiste de droite et lancé une campagne agressive contre le SGP. Pendant ce temps, Baberowski continua d’agiter contre les réfugiés par tous les moyens médiatiques et un tribunal a jugé qu’il était légitime de le décrire comme un extrémiste de droite.

Le SGP et l’IYSSE ont en revanche obtenu un large soutien parmi les étudiants. De nombreuses instances représentatives des étudiants ont adopté des résolutions contre le professeur d’extrême droite. Les étudiants constatent maintenant par eux-mêmes comment les universités répriment toute critique à l’égard de l’extrémisme de droite. Les étudiants de Hambourg en ont récemment fait l’expérience lorsqu’ils ont protesté contre le retour du fondateur de l’AfD, Berndt Lucke, à cette université.

Soutenez le procès du SGP contre le Verfassungsschutz

Le manifeste fasciste de Maaßen jette un éclairage nouveau sur la conspiration d’extrême droite au sein de l’appareil d’État et de sécurité allemand. Comme nous l’avons vu, les opinions réactionnaires qu’il propage actuellement dans Die Weltwoche, l’organe de l’un des plus grands partis populistes de droite d’Europe, ne sont pas une évolution récente. La CDU, la CSU et le SPD l’ont néanmoins promu et l’ont chargé de diriger la principale agence de renseignement intérieur.

Cela s’explique par les changements fondamentaux de la société capitaliste. La polarisation dramatique de la société entre riches et pauvres, la montée des guerres commerciales et des conflits entre grandes puissances ont détruit la base des compromis sociaux et politiques qui ont caractérisé l’Europe de l’après-guerre. Les élites dirigeantes du monde entier réagissent en allant de plus en plus vite vers la droite. Elles préparent de nouvelles guerres et développent de nouvelles formes de régimes autoritaires. La montée en puissance de Donald Trump aux États-Unis, de Jair Bolsonaro au Brésil et de Viktor Orban en Hongrie ne sont que les plus claires manifestations de cette tendance.

En Allemagne, la troisième grande coalition de la chancelière Angela Merkel a adopté le programme le plus à droite depuis la fondation de la République fédérale allemande. Le budget militaire sera porté à au moins 70 milliards d’euros d’ici 2024, la politique en matière de réfugiés suit la ligne de l’AfD et l’appareil de surveillance policière de l’État a été élargi et renforcé. C’est ainsi que le gouvernement s’apprête à réprimer l’opposition au militarisme et les luttes de classe en train de se développer du aux licenciements massifs imminents dans l’industrie automobile, aux conditions de travail terribles dans les secteurs privé et public, à l’augmentation des loyers et de la pauvreté.

La lutte contre le danger d’extrême droite doit s’appuyer sur cette compréhension. Le Parti de l’égalité socialiste en Allemagne, SGP, et ses partis frères internationaux est la seule tendance politique qui résiste fermement à ce virage à droite. Le procès du SGP contre le Verfassungsschutz est une étape importante de la résistance à la conspiration de droite au sein l’appareil d’État. Nous appelons les lecteurs de WSWS à nous soutenir dans cette lutte.

Nous basons notre lutte contre le fascisme, les inégalités sociales et la guerre sur la mobilisation de la classe ouvrière sur un programme socialiste. La crise capitaliste n’entraîne pas seulement un mouvement à droite de l’élite dirigeante, elle ramène aussi la classe ouvrière sur la scène de l’histoire mondiale en tant que puissante force sociale, comme le montre le nombre croissant de grèves et de manifestations de masse dans le monde. Mais ces mouvements ont besoin d’une perspective socialiste et d’une direction politique.

(Article paru d’abord en anglais le 7 décembre 2019)