Il faut poursuivre en justice les tortionnaires américains et leurs complices

Par Tom Carter
10 décembre 2019

«J'étais dans un état de douleur indescriptible... J'entendais des bruits venant des frères, non seulement d'un frère, mais de plus d'un frère; l'un gémissait, un autre vomissait et un autre hurlait: mon dos, mon dos!
«Il a commencé à me frapper la tête contre le mur avec ses deux mains. Les coups étaient si forts que j'ai senti à un moment donné que mon crâne était en morceaux... Puis il m'a traîné dans une autre toute petite boîte carrée. Avec l'aide des gardes, il m'a poussé dans la boîte..»
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Denbeaux, Mark et al, How America Tortures (2019), Annexe I: Notes d'Abu Zubaydah


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Le mois dernier, le Center for Policy and Research de la Seton Hall University School of Law a publié une étude intitulée «How America Tortures», qui contient huit dessins significatifs de la victime de torture Abu Zubaydah.

Les dessins en eux-mêmes sont un puissant réquisitoire contre l'ensemble de l'élite politique américaine, qui n'a pas réussi à tenir qui que ce soit pour responsable des crimes qui y sont décrits.

Le document représente le travail d'une équipe dirigée par le professeur Mark Denbeaux, qui est l'avocat d'un certain nombre de détenus de Guantanamo Bay, dont Abu Zubaydah. Le document rassemble des informations provenant de nombreuses sources, y compris des câbles de la Central Intelligence Agency (CIA) et d'autres documents gouvernementaux, ainsi que le récit d'Abu Zubaydah de ce qui s'est passé, pour fournir une chronologie «non seulement du point de vue de la CIA, mais aussi du point de vue des victimes de torture». Le résultat en est accablant.

Les techniques de torture de la CIA sont répertoriées en détail dans le rapport. Il s'agit notamment de «confinement exigu» dans de petites boîtes, dans certains cas «l'ajout d'insectes à la boîte noire comme autre moyen d'effrayer le détenu enfermé à l'intérieur». Le document cite l'utilisation de femmes soldats pour abuser sexuellement et humilier les détenus, «le personnel militaire féminin est torse nu pendant les interrogatoires, donnant des lap dance forcées et frottant des liquides rouges sur les détenus qu'ils identifiaient comme du sang menstruel.»

Un agent du FBI a décrit la découverte de détenus «enchaînés mains et pieds dans une position fœtale sur le sol, sans chaise, sans nourriture ni eau. La plupart du temps, ils avaient uriné ou déféqué sur eux-mêmes, et avaient été laissés là pendant[dix-huit, vingt-quatre] heures ou plus.»

De la musique rap était jouée 24 heures sur 24 à fort volume. La pratique désormais tristement célèbre de «l'alimentation rectale forcée» consistait à pomper de la purée de nourriture dans le rectum de la victime sans raison médicale.

C'est aujourd'hui le cinquième anniversaire de la publication du «résumé exécutif» du Comité spécial du Sénat américain sur le renseignement concernant les conclusions du programme de torture de la CIA. Ce résumé, qui compte des centaines de pages, n'est en soi qu'un aperçu du rapport complet de 6700 pages, y compris 38.000 notes de bas de page, qui a été maintenu confidentiel.

Comment les auteurs de ces crimes bestiaux ont-ils réussi à échapper aux poursuites? Ce n'est pas faute de preuves.

Le World Socialist Web Site écrivait au moment de la publication du résumé: «D'un point de vue juridique, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité qui sont documentés dans le rapport justifient l'arrestation immédiate, la mise en accusation et la poursuite de chaque individu impliqué dans le programme, depuis les tortionnaires eux-mêmes et leurs "sous-traitants extérieurs" jusqu'aux hauts fonctionnaires des administrations Bush et Obama qui ont présidé le programme et ont ensuite essayé de le cacher.»

George W. Bush and Barack Obama (AP Photo/Evan Vucci)

Les crimes perpétrés par l'armée et les services de renseignement américains dans le cadre de la prétendue "guerre contre le terrorisme" étaient odieux, prémédités et d'une extrême dépravation. Ces crimes ont été aggravés par des efforts prolongés pour les dissimuler, en détruire les preuves et entraver les enquêtes.

Les crimes ne peuvent pas être considérés comme un comportement trop zélé de la part d'agents «voyous» de bas niveau. Au contraire, ils étaient organisés de sang-froid et au plus haut niveau. Le document de la faculté de droit de Seton Hall affirme en fait que «les hauts fonctionnaires de l'aile ouest de la Maison-Blanche et du Bureau du conseiller juridique du ministère de la Justice ont orchestré et mal supervisé un horrible programme de torture qui était responsable de la détention et de l'interrogation d'innombrables détenus.»

Un éditorial du New York Times daté du 5 décembre, intitulé Don't Look Away (Ne détournez pas les yeux), est une tentative de contrôle des dégâts après la publication des illustrations d'Abu Zubaydah. Tout en dénonçant la torture comme étant «barbare et illégale», l'article cherche à blâmer les républicains pour le programme de torture, dénonçant le président Trump et «ceux qui pensent comme lui.»

Le journal conclut: «Les États-Unis ont de loin le plus grand établissement de sécurité au monde, avec la plus grande portée. Quand les États-Unis commettent ou encouragent des crimes de guerre, ils minent l'honneur, l'efficacité et la valeur de cette force.»

Le New York Times n'essaie pas d'expliquer comment il est arrivé que personne n'ait jamais été poursuivi pour une conduite qu'il admet être «barbare et illégale» et constituer des «crimes de guerre.»

En réalité, le programme de torture de la CIA était entièrement bipartite. Jay Rockefeller, le principal démocrate du Comité sénatorial du renseignement, ainsi que Nancy Pelosi, alors leader démocrate de la Chambre, ont été informés du programme en 2002.

L'administration Obama a joué un rôle clé dans la légitimation de la torture et la protection des criminels de guerre contre les poursuites judiciaires. Sous le slogan «Regarder vers l'avenir et non vers l'arrière», les démocrates ont refusé de poursuivre toute personne impliquée dans le programme ou dans le camouflage. Le seul employé de la CIA à avoir été poursuivi par le gouvernement Obama pour torture était l'analyste John Kiriakou, qui a été emprisonné pour avoir publiquement reconnu que la CIA s'adonnait au waterboarding.

Obama a refusé pendant des années de publier le rapport du Sénat sur la torture et a soutenu les efforts de la CIA pour le supprimer. En 2015, le gouvernement Obama a réussi à empêcher l'American Civil Liberties Union de l'obtenir en vertu de la loi Freedom of Information Act.

Qu'est-ce que le New York Times avait à dire sur ces pratiques «barbares et illégales» à l'époque? Le 6 avril 2002, un gros titre du journal jubilait: «Un maître du terrorisme est arrêté». Décrivant l'enlèvement d'Abu Zubaydah au Pakistan, sans inculpation ni poursuite judiciaire d'aucune sorte, le New York Times a écrit: «Son interpellation démontre que le travail minutieux de détective international de la phase actuelle de la guerre contre le terrorisme porte ses fruits.»

Le 12 juin 2002, dans un article intitulé «Traces of Terror», le New York Times a poursuivi son rôle de sténographe de la CIA: «Après près de 100 séances avec des interrogateurs de la CIA et du FBI dans un lieu fortement gardé et non divulgué, le terroriste Abu Zubaydah a fourni des informations que les responsables américains estiment être essentielles aux efforts du gouvernement Bush pour empêcher une nouvelle vague d'attaques contre les États-Unis.»

Cette version des événements était, comme tout le monde le reconnaît aujourd'hui, un tissu de mensonges. Abu Zubaydah n'était pas un agent de haut niveau d'Al-Qaïda, et il n'en était peut-être même pas membre. Il n'a jamais été accusé d'un crime, et encore moins jugé et condamné. Pourtant, à ce jour, il continue de pourrir dans une cellule du camp de torture de Guantanamo Bay, sans espoir d'être libéré.

Cinq ans après la publication du rapport du Sénat, où sont les tortionnaires et leurs complices? Gina Haspel, qui a présidé un centre de torture de la CIA en Thaïlande et a été impliquée dans la destruction des enregistrements de la torture d'Abu Zubaydah en 2005, a été promue par Trump pour devenir la nouvelle directrice de l'agence.

Le directeur antécédent, John Brennan, qui était un haut fonctionnaire de la CIA sous l'administration Bush et sous Obama a ordonné à des agents d'entrer par effraction dans les ordinateurs du personnel du Sénat dans le but de rechercher des informations qui incriminent concernant la torture, est maintenant un «analyste principal bien payé en matière de sécurité nationale et de renseignement» pour NBC News et MSNBC. Il fait régulièrement des apparitions dans les journaux télévisés pour militer en faveur de la campagne de destitution des démocrates.

James Mitchell, dont la société Mitchell Jessen and Associates a reçu un contrat de 81 millions de dollars de la CIA pour développer et mettre en œuvre les techniques d'«interrogatoire renforcé» qui ont été utilisées sur Abu Zubaydah et autres, est toujours en liberté. Selon un article paru dans Bloomberg News en 2014, il est maintenant à la retraite et passe son temps libre à faire du kayak, du rafting et de l'escalade.

Et quel a été le sort de ceux qui ont dénoncé la criminalité officielle? Julian Assange est emprisonné à la prison de Belmarsh à Londres, où sa vie est mise en danger par des conditions assimilables à la torture. Chelsea Manning a été emprisonnée et torturée, libérée, puis emprisonnée de nouveau pour avoir refusé de témoigner contre Assange devant un grand jury. Edward Snowden a été contraint de fuir le pays et de chercher refuge en Russie.

Les tortionnaires et leurs complices n'ont pas été poursuivis, non pas par manque de preuves ou par insuffisance de fondement juridique, mais parce que l'ensemble de l'élite politique est impliqué au plus haut niveau, y compris les démocrates, les républicains, les agences militaires et de renseignement, les médias, et tous ceux qui ont commis la fraude réactionnaire de la «guerre au terrorisme».

Le fait que les tortionnaires n'aient pas été poursuivis en justice a eu pour effet d'enhardir les couches les plus fascisantes de l'appareil d'État, ce qui a permis à Trump de se vanter au grand jour de son soutien à la torture. Trump et ses conseillers fascisants, effrayés par la montée de l'opposition sociale, estiment que les méthodes dignes de la Gestapo qui ont été mises en place dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» sont nécessaires pour terrifier et réprimer l'opposition tant à l'étranger qu'à l'intérieur. Alors que Trump se vante d'être en faveur de la mise en œuvre de pratiques de torture à Guantanamo Bay qui sont «bien pires», il dit aux policiers américains: «Ne soyez pas trop gentils.»

Les démocrates et leurs alliés craignent que le débat public sur les crimes de l'État ne serve à alimenter l'hostilité populaire à l'égard des institutions que le New York Times décrit comme le «plus grand établissement de sécurité au monde». Il entraverait les efforts continus des démocrates pour s'intégrer et s'aligner avec la CIA dans le cadre de la campagne de destitution contre Trump. De plus, les révélations de torture de la CIA soulignent l'hypocrisie de leurs efforts pour justifier l'agression et la subversion impérialiste américaine dans le monde entier au nom des «droits de l'Homme».

Pour ces raisons, la revendication de traduire les tortionnaires en justice doit être reprise par la classe ouvrière internationale. Toute personne qui a participé au programme de torture de la CIA ou à le cacher à quelque titre que ce soit, y compris ceux qui ne sont pas intervenus lorsqu'ils en ont eu l'occasion, devrait être arrêtés, mis en accusation et poursuivis.

La lutte pour mettre fin une fois pour toutes à la torture doit être liée aux luttes croissantes de la classe ouvrière internationale pour défendre et étendre ses droits démocratiques et sociaux et arrêter la poussée de la classe dirigeante vers la dictature. Tout l'ordre social existant est impliqué dans la torture et doit être renversé.

(Article paru en anglais le 9 décembre 2019)