Inde: manifestations massives contre le projet suprémaciste hindou du gouvernement Modi

Par Keith Jones
18 décembre 2019

Les manifestations de masse contre la «Citizenship Amendment Act, 2019» (loi qui porte des modifications à la loi sur la citoyenneté, 2019) du gouvernement hindou du parti Bharatiya Janata (BJP) se sont poursuivies hier et se sont étendues à toutes les villes indiennes.

Des étudiants universitaires en colère ont mené de nombreuses manifestations à la fois. Ils manifestaient contre la loi discriminatoire qui modifie la loi sur la citoyenneté (CAA) et aussi l’agression violente de la police contre des étudiants de l’Université islamique Jamia Millia (JMI). Ces derniers étaient à l’avant-garde des manifestations anti-CAA à Delhi, capitale de l’Inde.

Dimanche, la police a illégalement envahi le campus du JMI, frappant les étudiants avec leurs matraques et les aspergeant de gaz lacrymogène. Dans une vidéo largement diffusée, cinq étudiantes se sont courageusement portées à la défense d’un collègue masculin battu par une demi-douzaine de policiers, faisant barrage aux coups de lathi (une épée en bambou très dangereux porté par les policiers) avec leur corps.

Des étudiants indiens de l’Université centrale d’Hyderabad (HCU) crient des slogans lors d’un rassemblement de protestation contre une nouvelle loi sur la citoyenneté à Hyderabad, Inde. [Crédit : AP Photo/Mahesh Kumar A]

L’administration de l’université a condamné la «brutalité policière» et s’est engagée à soutenir les dizaines d’étudiants que la police a détenus. La police a «tiré des grenades lacrymogènes sur nous, avant qu’ils n’aient recours à la bastonnade impitoyable», a déclaré au Guardian Iman Usmani, un étudiant de 18 ans de JMI. «Ils n’ont même pas épargné les filles», a ajouté Usmani, l’une des plus de cinquante étudiantes qui ont dû être soignées dans un hôpital voisin.

Dimanche également, la police a pris d’assaut l’Université musulmane d’Aligarh, à 130 km (80 miles) au sud-est de Delhi. La police a justifié l’agression par le fait que des étudiants avaient organisé des manifestations «illégales» contre la CAA. Mais les manifestations étaient illégales seulement parce que, avant même qu’un seul étudiant ne soit descendu dans la rue vendredi dernier, les autorités locales, agissant sans aucun doute sur ordre du gouvernement de l’État d’Uttar Pradesh dirigé par le BJP, ont invoqué l’article 144 du Code pénal, qui rendait illégales toutes les réunions en Aligarh de plus de quatre personnes.

Hier, des manifestations ont eu lieu dans des universités de tout le pays; du Kerala et du Tamil Nadu au sud; au Pendjab et à Delhi au nord; au Maharashtra à l’ouest et au Bengale occidental à l’est. Parmi les institutions concernées, on peut citer le Collège Nadwa de Lucknow; l’Université hindoue de Banaras; l’Université Patna; l’Institut indien de technologie de Kanpur; l’Université Jadavpur de Kolkata; l’Université Pondicherry; l’Université Chandigarh; le Collège Loyola à Chennai; et l’Université Maulana Azad Urdu à Hyderabad. Des étudiants de l’Université de Mumbai et de l’Institut Tata des sciences sociales ont défilé dans les rues de la capitale financière de l’Inde en scandant «Honte à la police de Delhi».

Au Bengale occidental, où vivent plus de 25 millions de musulmans, les manifestations massives contre la CAA qui ont éclaté le week-end dernier ont fermé une grande partie du réseau ferroviaire. Les manifestants ont organisé des sit-in sur les voies ferrées et les routes. Des attaques contre des gares et d’autres actes de vandalisme ont eu lieu. Le gouvernement de l’État, dirigé par le Congrès Trinamool (TMC), régionaliste de droite de Bangla, a ordonné la suspension des services Internet dans quatre districts, dont Howrah, voisin de Kolkata, et des parties d’un cinquième.

Hier, le ministre en chef du TMC, Mamata Banerjee, a mené des dizaines de milliers de personnes dans une marche contre la CAA à Kolkata, et a promis de défier le gouvernement du BJP s’il tient son engagement d’ordonner un registre national des citoyens (NRC), en vertu duquel tous les 1,3 milliard de résidents indiens devront prouver à sa satisfaction qu’ils sont citoyens indiens. «Aussi longtemps que je vivrai», a déclaré Banerjee, «nous n’appliquerons jamais la loi noire et le NRC ici.»

Comme l’indiquent les développements au Bengale occidental, diverses forces politiques sont impliquées dans la vague de protestations anti-CAA. Il s’agit notamment du Parti du Congrès, qui était jusqu’à récemment le parti préféré de l’élite dirigeante indienne, et de ses alliés du Front de gauche dirigé par les staliniens.

Cependant, il est clair qu’une vague de fond populaire anime les protestations. Parmi de larges couches de la population indienne, la colère et l’indignation suscitées par les actions communautaires ignobles du Premier ministre Narendra Modi et de son acolyte en chef, le ministre de l’Intérieur Amit Shah sont perceptibles. Tous deux sont des membres à vie de fasciste suprémaciste hindouiste RSS qui reste dans l’ombre.

Les étudiants et les jeunes musulmans ont été à l’avant-garde de l’agitation contre la CAA, que le BJP a fait adopter à toute vapeur au Parlement et en quatre jours seulement la semaine dernière. Mais les protestations ont transcendé les frontières religieuses, ethniques et de caste. Des centaines d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes ont signé des déclarations qui condamnent la loi comme discriminatoire.

Une grande partie de la population reconnaît de plus en plus que l’Inde a atteint le point de non-retour.

Des provocations communautaristes sans fin

La CAA est la dernière d’une série de provocations communautaristes incessantes du gouvernement Modi. Ces provocations visent à affirmer que l’Inde est avant tout une «nation hindoue» — une nation où les musulmans sont «tolérés», mais seulement dans la mesure où ils acceptent la suprématie hindoue.

En vertu de l’AAC, toutes les personnes — à l’exception des musulmans — qui ont émigré d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh vers l’Inde avant 2015 se voient effectivement accorder automatiquement la citoyenneté. Aussi discriminatoire que cela puisse paraître, il s’agit simplement de jeter les bases du plan sinistre du BJP. Ce plan vise à obliger tous les Indiens à fournir des documents qui prouvent leur citoyenneté. Même si la majorité de la population est condamnée à vivre dans la pauvreté, près de 300 millions d’Indiens adultes sont analphabètes fonctionnels, et les services gouvernementaux sont délabrés, voire inexistants.

Dans l’Assam, le seul État qui n’a pas encore été soumis au NRC, des millions de personnes ont subi des tourments psychologiques, des difficultés financières et des abus officiels. Tout cela, alors qu’elles luttaient pour «prouver» qu’elles étaient des citoyens indiens. Lors de la publication de la «finale» du NRC l’été dernier, 1,9 millions de personnes, soit plus de 5 pour cent des 33 millions d’habitants de l’Assam, étaient exclues, ce qui les rendait «apatrides».

L’adoption de la CAA incarne le vœu maintes fois répété du gouvernement BJP d’établir un NRC à l’échelle de l’Inde d’ici 2024. Les musulmans indiens sont particulièrement menacés. Ils peuvent être déclarés apatrides et passibles d’internement et d’expulsion s’ils ne sont pas en mesure de «prouver» leur citoyenneté. Le BJP, comme Amit Shah l’a «généreusement» concédé la semaine dernière, ne peut rendre l’Inde «mukti musulmans» (libre de musulmans). Mais, les musulmans savent très bien qu’on utilisera le NRC pour les intimider, harceler et terroriser. Il convient de noter que Shah a décrit à plusieurs reprises les migrants musulmans bangladais comme des «termites» et s’est juré de les jeter dans la baie du Bengale.

Au cours des cinq premières années du mandat de Modi au gouvernement, le BJP a poursuivi les réformes «pro-investisseurs» et a considérablement élargi l’alliance anti-Chine de l’Inde avec Washington, tout en alimentant le communalisme hindou. Ce n’est qu’après des mois de protestations publiques que Modi a daigné critiquer une vague de lynchages de miliciens nationalistes hindous. Ces fanatiques lynchaient des musulmans et des Dalits pauvres accusés de manger du bœuf ou de trafiquer du bétail.

Depuis son retour au pouvoir en mai dernier grâce au soutien massif des grandes entreprises et des médias corporatifs, le BJP a accéléré ses efforts pour transformer l’Inde en un rashtra ou État hindou, et ce, avec le soutien de la Cour suprême et d’autres institutions clés de l’État indien.

Le 5 août, Modi, Shah, le président indien Ram Nath Kovind, un autre cadre RSS, et les hauts gradés de l’appareil de renseignement militaire de l’Inde ont mené un coup d’État constitutionnel. Ils ont abrogé illégalement le statut semi-autonome spécial de l’État isolé à majorité musulmane de l’Inde, le Jammu-et-Cachemire. Par la suite, le Jammu-et-Cachemire s’est fait séparer en deux territoires de l’Union, cela plaçait la région sous contrôle permanent du gouvernement central. L’attaque contre le Cachemire s’est approfondi par la répression de masse. Cela comprenait le déploiement de dizaines de milliers de forces de sécurité supplémentaires, la détention sans inculpation de milliers de personnes et la suspension pendant un mois de l’accès au téléphone portable et à Internet.

En octobre, la Cour suprême s’est pliée aux exigences du BJP et de la droite hindoue. La Cour a chargé le gouvernement d’assurer la construction d’un temple au dieu hindou, Lord Ram, sur le site de la mosquée, Babri Masjid, à Ayodhya. Le 6 décembre 1992, au mépris exprès de la plus haute Cour de l’Inde, des activistes nationalistes hindous incités par les dirigeants du BJP ont démoli la mosquée du XVIe siècle. Cela a précipité la plus grande vague de violence communautaire en Inde depuis la partition de l’Asie du Sud en 1947, dans un Pakistan expressément musulman et une Inde majoritairement hindoue.

Inde: une poudrière sociale avec une mêche allumé

La victoire de la réélection du BJP l’a sans doute enhardi. Mais, ce n’est pas le véritable moteur de sa poussée accélérée en faveur de la suprématie hindoue et de son orientation vers des méthodes autoritaires de gouvernement. Le moteur véritable en est sa crainte d’une opposition sociale croissante, surtout de la part de la classe ouvrière toujours plus agitée.

En fouettant le communautarisme antimusulman, Modi et Shah cherchent à mobiliser la base hindoue suprémaciste du BJP. Ils veulent les utiliser comme troupes de choc. Ils veulent canaliser les tensions sociales produites par une inégalité sociale rapace et une économie en rapide détérioration derrière la réaction. Leur but est d’intimider et de diviser la classe ouvrière.

Le gouvernement BJP a réagi aux protestations anti-CAA par la répression et les dénonciations communalistes enragées envers l’opposition. Hier, Modi, qui, en tant que ministre en chef de l’État, a incité et présidé le pogrom antimusulman du Gujarat de 2002, a cyniquement tweeté que les «manifestations violentes» contre son gouvernement sont «profondément affligeantes».

La Cour suprême, comme on pouvait s’y attendre, s’est rangée du côté du gouvernement et de sa répression. Le juge en chef S.A. Bobde a déclaré que le tribunal refuserait même d’entendre les plaidoyers relatifs à l’agression de la police sur le campus de JMI jusqu’à ce que la «violence» cesse.

En Inde, comme partout dans le monde, les forces d’extrême droite, soutenues par de puissantes sections de la bourgeoisie et de l’appareil du renseignement militaire, ont su exploiter la colère des masses face aux politiques d’austérité, antidémocratiques et militaristes menées par les partis libéraux et «de gauche».

Les partis staliniens — le Parti communiste indien (marxiste) et le Parti communiste indien (marxiste) — leur Front de gauche, et leurs pendants syndicaux, respectivement l’USIC et l’AITUC, ont systématiquement supprimé la lutte des classes. Il s’agit notamment, au nom de faire «opposition à la droite hindoue», de soutenir une succession de gouvernements, pour la plupart dirigés par le parti du Congrès, de 1989 à 2008. Ces derniers ont mis en œuvre une réforme néolibérale, ont massivement élargi l’armée indienne et ont resserré leurs liens avec Washington.

Aujourd’hui, dans des conditions où l’opposition de masse au BJP est en plein essor, les staliniens désignent les crimes des suprémacistes hindous. Mais leur but est d’enchaîner la classe ouvrière au parti de Congrès, un défilé de partis chauvinistes de droite de caste et ethno-régionaux, et les institutions putréfiant de l’État capitaliste. Il s’agit notamment de promouvoir la Cour suprême en tant que rempart de l’Inde «démocratique».

Le Congrès, également vanté par les staliniens comme une force démocratique et laïque, a une réputation notoire de connivence avec la droite hindoue, remontant à la partition et au-delà. Le mois dernier, avec le soutien des staliniens, ce parti a formé un gouvernement de coalition dans le Maharashtra. Il s’agit du deuxième État le plus peuplé de l’Inde. Cette coalition est sous la direction du Shiv Sena, un parti hindou suprémaciste qui a longtemps été le plus proche allié du BJP.

Les travailleurs et les jeunes en Inde doivent tirer les leçons des années 1930. Le virage de la bourgeoisie vers l’ultranationalisme, le fascisme et l’autoritarisme ne peut être combattu que par la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre l’élite capitaliste. Cela comprend aussi tous ses représentants politiques. Cette mobilisation doit aboutir dans une lutte pour le pouvoir des travailleurs.

(Article paru d’abord en anglais le 17 décembre 2019)

A lire également (en anglais) :

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