«C'est un prisonnier politique, pas un criminel»

On a empêché les observateurs médicaux d'assister à l'audience d'Assange

Par Laura Tiernan
21 décembre 2019

On a empêché une délégation de deux observateurs médicaux d’entrer dans la tribune du public lors de l’audience de gestion de l’affaire de Julian Assange jeudi.

Dr David Morgan

Le psychiatre Marco Chiesa et le psychologue David Morgan ont assisté à l’audience au nom de «Doctors4Assange». Ils espéraient observer l’état de Julian après les avertissements du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer. Selon Melzer la santé d’Assange s’est dangereusement détériorée en raison de la torture psychologique prolongée imposée par les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Équateur et la Suède depuis près d’une décennie.

Le Dr Chiesa et le Dr Morgan font partie de la centaine de médecins du monde entier qui ont envoyé trois lettres ouvertes aux gouvernements britannique et australien depuis le 25 novembre, pour protester contre la persécution brutale d’Assange et attirer l’attention des médias et le soutien du public dans le monde entier. Les médecins ont agi selon leur devoir qui est de dénoncer la torture. Ils ont demandé le transfert urgent d’Assange de la prison de Belmarsh vers un établissement hospitalier adéquat.

À la veille de l’audience d’avant-hier, le Dr Stephen Frost, un des principaux signataires de «Doctors4Assange», a fait cette déclaration:

«Qu’on juge nécessaire que des experts médicaux de haut niveau assistent à l’audience d’aujourd’hui pour observer Julian Assange depuis la tribune du public par liaison vidéo montre l’extrême irresponsabilité du gouvernement britannique dans la détention arbitraire continue de Julian Assange et la torture psychologique qui en résulte, comme l’a déclaré le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, Nils Melzer. Nous répétons qu’il est impossible d’évaluer correctement et encore moins de traiter M. Assange dans la prison de Belmarsh et qu’on doit le transférer d’urgence dans un hôpital universitaire. Quand le gouvernement britannique nous écoutera-t-il?»

S’exprimant devant le tribunal de Westminster après l’audience, le Dr Morgan a expliqué ses propres préoccupations après la comparution en personne d’Assange au tribunal de Westminster le 21 octobre. «Sa dernière comparution a été extrêmement alarmante. J’ai déjà rencontré Julian Assange en personne et sa détérioration était marquée. C’est un prisonnier politique, pas un criminel. Même les criminels méritent un bon traitement et de bons soins médicaux, mais Julian Assange n’est pas un criminel, il n’a fait de mal à personne » a-t-il dit, ajoutant : « Pourquoi le traite-t-on de cette façon? Je me demande pourquoi des organisations comme Amnesty international ne se sont pas impliquées. D’habitude elles sont très bonnes pour ce genre de choses – quand les gens sont torturés à cause de leurs opinions politiques. Je pense qu’il est grand temps qu’ils interviennent».

«Julian Assange est actuellement prisonnier politique à Belmarsh, et je crois qu’il est probablement victime de négligence – tant sur le plan médical que psychologique. J’espérais qu’en venant au tribunal d’instance aujourd’hui, j’allais faire quelques observations sur la santé de Julian Assange, sur le plan psychologique, et avec mes collègues, sur le plan physique» a-t-il poursuivi.

«Malheureusement, à notre arrivée, on nous a refusé l’accès au tribunal. On ne sait pas pourquoi on ne nous a pas permis d’entrer, mais on se méfie. Et pourquoi quelque chose d’aussi innocent qu’un rapport médical et psychologique de nos observations de Julian Assange au tribunal est-il refusé? On était censés être sur la liste et soudain, on ne l’était plus. Je laisse donc d’autres spéculer sur les raisons de ce refus».

«J’ai travaillé avec des lanceurs d’alerte et sur d’autres affaires où des choses semblables se sont produites. J’espère que nous pourrons découvrir ce qu’il en est et mener une enquête à ce sujet. Ainsi, la prochaine fois qu’il comparaîtra en cour – soit par vidéo, soit en personne – certains d’entre nous pourront être là et aider à réfléchir au genre de traitement qu’il reçoit à Belmarsh».

Questionné sur le lieu de l’audience d’extradition complète de l’an prochain au tribunal de Woolwich, rattaché à Belmarsh par un tunnel souterrain et qui a une galerie publique encore plus petite que celle du tribunal de Westminster, le Dr Morgan a répondu: «Il est évident que si Julian Assange doit avoir une audience équitable, le tribunal devrait avoir accès à de nombreuses personnes pouvant commenter son apparence physique et mentale. Il est évident que sa famille voudra être présente, mais d’autres gens aussi. Ses partisans qui veulent aider à comprendre la souffrance qu’il traverse ne seront pas admis. Je pense que c’est ainsi qu’on l’a organisé. Je ne suis pas un théoricien de la conspiration, mais j’ai déjà connu cela. Cela constitue une énorme restriction pour quiconque peut fournir une explication objective de ce qui lui arrive».

«Il est un prisonnier politique et la Grande-Bretagne a eu dans le passé une bonne réputation pour protéger les gens qui ont des opinions politiques remettant peut-être en cause la norme. Mais je pense certainement que c’est un virement vers la droite, une façon extrêmement cruelle de traiter quelqu’un dont les opinions, je pense, sont soutenues par beaucoup, beaucoup de gens. Voir quelqu’un traité de cette façon et transformé en victime impuissante de notre système carcéral est vraiment effroyable».

«Il a été mis dans une position où il se sent complètement impuissant. Je n’ai aucune confiance que le service médical de la prison de Belmarsh s’occupe de lui. C’est une institution gouvernementale, et le personnel médical employé dans cette institution est employé par le gouvernement, bien que ce soient des professionnels».

«L’aider à avoir accès à des soins médicaux objectifs est extrêmement important. Je pense qu’il doit être très déprimé. Je pense qu’il doit se sentir très isolé. Tout le monde se sent comme ça en prison, mais je pense qu’il faut apprécier le fait qu’on l’a incarcéré pour des opinions politiques. Je pense qu’il doit ressentir un désespoir et une détresse profonds».

«Quand on est dans cet état mental, la colère et la rage qui ne peuvent s’exprimer se transforment en une forme de dépression. Je pense qu’il est urgent qu’on le traite dans un hôpital et qu’il reçoive une aide psychologique. Non pas parce que je pense que quelque chose ne va pas avec sa santé mentale personnellement. Mais, parce que n’importe qui deviendrait fou dans ces circonstances».

«Tous les gens qui ont des opinions qui défient l’autorité et défient des organisations sont souvent mis dans une position où ils sont persécutés de cette façon et il est extrêmement important d’avoir du soutien.»

(Article paru d’abord en anglais le 20 décembre 2019)