Le gazoduc Nord Stream 2, les sanctions américaines et le danger d‘une troisième guerre mondiale

Par Peter Schwarz
4 janvier 2020

La décision du Congrès américain d'imposer des sanctions aux entreprises participant à la construction du gazoduc Nord Stream 2 met en évidence les fortes divisions entre puissances impérialistes et le grave danger d’une guerre mondiale. Dans le passé, le blocus de l’approvisionnement en énergie était considéré comme un acte de guerre.

Les sanctions américaines ont entraîné l’arrêt de ce projet presque achevé de 10 milliards de dollars suite au retrait de la société suisse Allseas, qui fournissait des navires spécialisés pour la pose du pipeline. La Russie prévoit de terminer celui-ci avec son propre navire. Mais ce dernier est actuellement amarré dans un port du Pacifique et doit être réaménagé pour ce travail, signifiant que l'achèvement du pipeline, s'il a lieu, sera retardé d'au moins un an.

Les sanctions américaines visent non seulement la Russie, qui dépend des revenus générés par les exportations de gaz, mais aussi l'Allemagne, qui considère le pipeline comme un projet stratégique essentiel pour sa sécurité énergétique. Nord Stream 2 relie directement la Russie et l'Allemagne via la mer Baltique.

Les États-Unis ont, dans le passé, tenté d'imposer leur volonté à d'autres États par le biais de sanctions. Mais celles-ci étaient dirigés contre des États plus faibles comme l'Iran ou le Venezuela, que Washington avait déclaré être des ennemis, et non contre un allié de l'OTAN, la quatrième plus grande économie du monde après les États-Unis, la Chine et le Japon.

Les réactions de Berlin, qui vont des accusations d'ingérence dans les affaires intérieures aux appels à des mesures de représailles, ont été comme on pouvait s’y attendre, furieuses.

Mais l'Allemagne n'est pas la victime innocente qu'elle prétend être. Elle se réarme depuis des années afin de jouer sur la scène mondiale un rôle correspondant à sa puissance économique et faire valoir ses intérêts impérialistes indépendamment des États-Unis et, si nécessaire, contre eux. Les exportations d'armes allemandes ont atteint l'an dernier un nouveau record.

Après sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale, l'impérialisme allemand a été contraint de pratiquer la retenue militaire. L'élite dirigeante allemande avait cherché à deux reprises à subordonner violemment l'Europe à son contrôle. Elle avait semé pour ce faire la mort et la destruction sur tout le continent et commis des crimes sans précédent dans l’histoire. Mais les États-Unis ont assuré la survie de l'Allemagne parce qu'ils en avait besoin comme rempart contre l'Union soviétique pendant la guerre froide.

Après la condamnation à mort d’une vingtaine de criminels de guerre aux procès de Nuremberg, les États-Unis arrêtèrent le processus de dénazification. Les fonctionnaires, juges, professeurs et généraux d'Hitler sont retournés à leurs postes et ses bailleurs de fonds ont conservé leur richesse. Aujourd'hui encore, la richesse de certaines des familles les plus riches d'Allemagne, comme les Quandt (BMW) et les Schaeffler, Piech et Porsche (VW), provient des crimes des nazis.

Pour la classe dirigeante allemande, l'alliance avec Washington fut extrêmement bénéfique. Elle a pu développer ses intérêts dans le monde sous l'aile des États-Unis, s’assurer de nouveaux marchés et conclure des pactes avec des régimes réactionnaires, tandis que les États-Unis faisaient le sale boulot dans des guerres coloniales sanglantes et des coups d'État de droite. Cela s’arrêta il y a 30 ans, la fin de la guerre froide éliminant la raison d'être initiale de l'OTAN. Depuis, les tensions transatlantiques ne cessent d’augmenter.

L'alliance militaire se donna pour tâche d'étendre la sphère d'influence des puissances occidentales en Europe de l'Est et dans les régions de l'ancienne Union soviétique. La Russie fut encerclée et on prépara et soutint des guerres impérialistes dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Dans ce contexte, Berlin tenta de suivre un double cours. D'une part, il s'est appuyé sur l'OTAN pour étendre son influence en Europe de l'Est et refouler la Russie. L'Allemagne a ainsi joué en 2014 un rôle central dans le coup d'État droitier en Ukraine qui a porté au pouvoir un régime anti-russe, et dans la mobilisation militaire de l'OTAN dans les pays baltes et en Pologne. En même temps, Berlin a tenté de maintenir des liens économiques avec la Russie, dont elle dépend fortement pour ses approvisionnements énergétiques.

Ceci, combiné à une concurrence croissante sur les marchés mondiaux, a mis l'Allemagne en conflit avec Washington, où ce sont notamment les démocrates qui font pression pour une approche plus conflictuelle dans le but d’isoler la Russie. La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen, co-auteur du projet de loi sur les sanctions Nord Stream 2, a déclaré qu'il envoyait « un message clair et bipartite du Congrès à Vladimir Poutine comme quoi les États-Unis ne resteront pas les bras croisés pendant que le Kremlin cherche à étendre son influence malveillante ». Et le sénateur républicain Ted Cruz a déclaré que les sanctions avaient « empêché Poutine d’engranger des milliards de dollars qui pourraient être utilisés pour alimenter l'agression russe ».

Mais le conflit sur Nord Stream 2 n'est pas le seul entre l'Allemagne et les États-Unis. L'Allemagne, ainsi que la France et la Grande-Bretagne, ont également rejeté les sanctions américaines contre l'Iran et ont cherché à les contourner.

Les divergences sont vives aussi sur la politique à l’égard de la Chine. Malgré des pressions importantes de Washington, Berlin a jusqu'à présent rejeté les appels visant à exclure la société chinoise Huawei de la construction de son réseau 5G. Désaccords aussi sur le projet du constructeur automobile chinois BAIC d'investir dans Daimler. Les États-Unis cherchent à empêcher BAIC d'acheter une participation de 10 pour cent dans le constructeur allemand, dont 10 pour cent sont déjà détenus par le constructeur chinois Geely.

Au bout du compte, les conflits entre l'Allemagne, les États-Unis et les autres grandes puissances confirment ce que Lénine a écrit dans son ouvrage classique «L'impérialisme» en 1916: « Car il est inconcevable en régime capitaliste que le partage des zones d'influence, des intérêts, des colonies, etc., repose sur autre chose que la force de ceux qui prennent part au partage, la force économique, financière, militaire, etc. »

Les alliances entre puissances impérialistes, selon Lénine, ne sont donc « que des "trêves" entre des guerres. Les alliances pacifiques préparent les guerres et, à leur tour, naissent de la guerre; elles se conditionnent les unes les autres, engendrant des alternatives de lutte pacifique et de lutte non pacifique sur une seule et même base, celle des liens et des rapports impérialistes de l'économie mondiale et de la politique mondiale ».

Le système capitaliste, poussé par les guerres commerciales et les crises financières, la lutte pour les marchés et les matières premières et les tensions sociales croissantes, se dirige à nouveau rapidement vers une catastrophe militaire qui menace la survie même de l'humanité.

Et comme l'a analysé Lénine, les tensions nationales croissantes font rentrer dans les rangs toutes les tendances politiques hésitantes. Dans des conditions de conflit croissant entre l'Allemagne et les États-Unis, le pacifisme parfois vaguement invoqué par les sociaux-démocrates, les Verts et le Parti de gauche lors de leurs meetings électoraux fond plus vite que la glace du au changement climatique. Face aux sanctions américaines, ces derniers sont en première ligne pour réclamer des mesures de rétorsion. Le leader du groupe parlementaire du Parti de gauche, Dietmar Bartsch, a exhorté le gouvernement allemand à ne reculer en aucune circonstance devant la tactique du chantage. La dirigeante adjointe du Parti vert, Annalena Baerbock, a également accusé Trump de chantage et exigé des contre-mesures.

La seule force sociale capable d'empêcher une nouvelle guerre mondiale est la classe ouvrière internationale. Elle doit s'unir internationalement et combiner la lutte contre la guerre avec la lutte contre sa source: le système capitaliste. C'est la perspective du Comité international de la Quatrième Internationale et de ses sections, les Partis pour l'égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 31 décembre 2019)